lundi 2 décembre 2013

" Un Fil à la patte " : Jean-Claude Fall et la Manufacture réinventent Feydeau

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Comment, aujourd'hui, jouer Feydeau ? Deux options . Ou bien le respect, plus ou moins affiché, d'une tradition d'interprétation, où l'on retrouve l'inévitable salon bourgeois et les costumes d'époque, ce qui induit un jeu tendant à concilier, en un équilibre périlleux, comique et vraisemblance. La mise en scène de Jérôme Deschamps pour Un fil à la patte ( à la Comédie française ) tout en respectant les conventions au plan des décors et des costumes, avait cependant réussi  à insuffler un peu d'air frais dans l'interprétation en la tirant vers un burlesque débridé, avec l'aide d'acteurs doués pour ce type de jeu ( Christian Hecq, notamment, dans le rôle de Bouzin). Zabou Breitman, dans sa mise en scène du Système Ribadié (actuellement au théâtre du Vieux Colombier) propose elle aussi une vision respectueuse de la tradition, au risque d'un jeu parfois convenu. Ou bien l'abandon des conventions héritées du passé, avec tous les risques, mais aussi toutes les chances qu'un tel choix comporte.

C'est ce dernier parti qu'ont choisi Jean-Claude Fall et sa troupe de la Manufacture pour Un fil à la patte. Plus de salon bourgeois, avec son mobilier, ses tableaux,  ses tentures (comme on le voit reconstitué de façon très réaliste dans la mise en scène de Zabou Breitman) mais un dispositif métallique dépouillé, aéré et aérien, qui favorise la souplesse et la vivacité du jeu burlesque. Plus de costumes d'époque non plus, mais des défroques choisies pour leurs potentialités comiques. Aux réactions de la salle, on vérifie à quel point le spectateur adhère aisément à un système de conventions renouvelées, loin de tout conformisme, pour peu que ce système soit inventif, cohérent, lisible. C'est ce qu'un certain théâtre de boulevard n'aura jamais réussi à comprendre, et tout ce qui relève d'une tradition réaliste initiée, à la  fin du XIXe siècle, par André Antoine, tourne au fond le dos à l'essence du théâtre, qu'un enfant de six ans, qui décide souverainement que deux bout de bois sont un bonhomme et une bonne femme, et un vieux carton d'emballage un palais, saisit, en  revanche, immédiatement.

On parle souvent de la folie de l'univers de Feydeau. Reste à savoir où se situe cette folie et en quoi elle consiste. Elle est souvent dans les obsessions, les blocages psychiques, les préjugés des personnages eux-mêmes, dans les conventions, les rituels, les institutions sociales (le mariage, on le sait, est une cible privilégiée de la satire sociale chez Feydeau). L'essentiel de la folie, dans Un fil à la patte, est ailleurs : les personnages y sont fous, d'accord, mais c'est surtout la pièce elle-même qui l'est, avec son mécanisme comique parfaitement délirant, pratiquement étranger à toute vraisemblance. Il est sûr qu'à l'époque de la création (1894), Feydeau jouait très consciemment avec les limites de ce qu'il était licite de montrer sur la scène sans le montrer tout en le montrant : à la fin de l'acte II, Lucette et Bois d'Enghien sont tout de même surpris en train de faire l'amour derrière un paravent et -- surtout -- à l'abri de la transparente équivoque d'un dialogue grivois. Cependant, avec le temps, la saveur de cet art de la transgression, certainement très sensible au public de la Belle Epoque, s'est presque perdue. Intacte en revanche est celle d'un comique très proche, au fond, d'un spectacle de clowns. Soit, par exemple, le personnage de Fontanet, un des familiers du salon de Lucette. Il n'a guère de signe particulier, sauf qu'il pue. De la gueule, du cul ou d'ailleurs, ce n'est pas précisé, et d'ailleurs peu importe. L'important, c'est qu'il pue. Sa puanteur n'est pas particulièrement porteuse de signification, comme l'est même celle du Père Ubu, qui pue parce qu'il ne se lave jamais, exhibant par là son mépris pour ses congénères. Fontanet, lui, pue pour puer. Il pue gratuitement ou, plutôt, pour offrir l'occasion d'une série de gags textuels et, surtout, visuels.

Le tout à l'avenant. Le comique, dans Un fil à la patte, est tout-à-fait dans la gamme des préférences, dans  ce domaine, d'un enfant de huit ans. Les adultes, écroulés de rire au fond de leur fauteuil devant un spectacle qui n'a que les apparences d'un spectacle pour adultes, retrouvent dans le bonheur leur âme d'enfant. Et puis au moins, comme on dit aujourd'hui, au moins on ne se prend pas la tête. Quitte à la retrouver, non sans peine, à la sortie.

Jean-Claude Fall et les comédiens de La Manufacture jouent à fond et avec bonheur la carte de ce comique d'inspiration clownesque. Comme l'indique le metteur en scène dans l'excellent texte du programme où il justifie ses choix, on est très près de l'esprit du cinéma burlesque américain, et notamment, du fracassant mauvais goût des Marx Brothers. J'ai trouvé pour ma part que ce spectacle renouait, de façon magistrale, avec l'esprit de la farce et de la commedia dell'arte, en somme avec la plus belle et  ancienne tradition du théâtre comique. Pour servir son projet, Jean-Claude Fall peut compter sur une équipe d'excellents comédiens parmi lesquels un irrésistible trio composé de David Ayala -- un Bois d'Enghien jamais à court d'inspiration burlesque --, de Dominique Ratonnat, qui campe un  Bouzin à mi-chemin de Charlot et de Fred Astaire, et de Gregory Nardella, improbable et hilarant général très vaguement sud-américain. Paradoxalement, la pertinence des choix de Jean-Claude Fall est soulignée par une monumentale erreur de distribution, celle de la comédienne choisie pour jouer Lucette. Il est clair que Roxane Borgna n'est pas faite pour ce type d'emploi burlesque ; elle ne parvient pratiquement jamais à entrer dans l'esprit de l'option de jeu retenue; elle paraît presque toujours raide et empruntée; elle ne nourrit pas son rôle de ces inspirations facétieuses dispensées par le  trio ci-devant évoqué ; en plus elle chante mal et faux. Dans une mise en scène plus traditionnelle de Un fil à la patte , peut-être aurait-elle réussi à faire sourire. Mais ici, elle est un ton en-dessous, et l'effet d'ensemble, s'agissant d'un personnage-clé, en pâtit. Par bonheur, elle  a pour elle une plastique des plus attrayantes, qu'elle exhibe généreusement pour le plus grand plaisir des spectateurs mâles et peut-être aussi pour ce lui de bon nombre de spectatrices. Et, comme dit  Lucien dans Feu la mère de Madame, elle a "des seins... ah... des seins ... comme je n'en ai jamais vus "  !

L'idée d'introduire dans le spectacle une dose modérée de comédie musicale n'était pas forcément une idée heureuse : même si, dans son texte de présentation Jean -Claude Fall justifie son choix de façon très convaincante tout dépendait de la qualité de la réalisation. Cette fois encore, il gagne brillamment son pari, avec l'aide de Reinhardt Wagner, auteur de la partition, et des trois musiciens chargés de l'interpréter.

Ah ! quel bonheur d'assister à un spectacle imaginatif, créatif, inspiré, et que j'ai senti, pour ma part susceptible d'être encore beaucoup amélioré : work in progress !


Un fil à la patte, de Georges Feydeau

Mise en scène : Jean-Claude Fall / Musique : Reinhardt Wagner / Scénographie : Gérard Didier / Costumes : Nathalie Prats / Direction musicale : Ghislain Hervé / Lumières : Martine André et Jean-Claude Fall / directeur technique : Jean-Marie Deboffe / Assistant : Samuel Carneiro / Avec : David Ayala (Bois d'Enghien), Roxane Borgna (Lucette) , Dominique Ratonnat (Bouzin) , Gregory Nardella (le Général), Cécile Auxire-Marmouget (la Baronne), Vanessa Liautey (Vivane), Anna Andreotti (Marceline), Isabelle Fürst (Miss Betty et Nini), Marc Pastor (Chenneviette), Didier Chaix (Fontanet), Samuel Carneiro (Antonio, Emile, Jean et alii), Jean-Claude Fall (Firmin et alii) / Les musiciens : Ghislain Hervé (clarinette), Philippe Braquart (saxophone), Marie Arnaud (piano) / Production : La Manufacture Compagnie Jean-Claude Fall


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