vendredi 24 janvier 2014

Addio Claudio

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" J'ai  appris des choses nouvelles, cette interruption a été une expérience exceptionnelle qui fait que je vois et sens tout de manière différente "

Cette expérience exceptionnelle dont parlait Claudio Abbado, opéré d'un cancer de l'estomac en 2000, et qui vient de mourir à l'âge de 80 ans, je l'ai faite, moi aussi, à ma manière, puisque chacun a sa manière, irréductible, de vivre ça, et j'en suis sorti, moi aussi, avec le sentiment de tout voir et de tout sentir de manière différente, et d'en être sorti plus riche et, sans doute, meilleur. Je pense, du reste, que tous ceux qui ont échappé au pire, pour entrer, comme on dit, "en rémission", pourraient en dire autant.

Je n'ai jamais eu l'occasion d'écouter Claudio Abbado en concert. Curieuse expression, "écouter Claudio Abbado en concert", puisque le seul qu'on n'entend pas, justement, c'est le chef, et que c'est tout de même un peu abusif d'attribuer à lui seul tout ce que les musiciens de l'orchestre et les chanteurs nous font entendre. Toutes les époques n'ont pas placé aussi haut que la nôtre, loin s'en faut, le rôle du chef d'orchestre qui n'est pas, autant que le sont le compositeur, le peintre, le cinéaste ou l'écrivain, le maître du sens. Certes, comme le metteur en scène  de théâtre, il en est un des artisans privilégiés, il propose une synthèse, une vision; sa patte, sa "griffe", est reconnaissable; mais, autant que le théâtre, l'interprétation musicale est un art collectif : on est toujours au moins deux. Il est donc prudent d'éviter, s'agissant de l'interprète, tout délire d'enthousiasme, et d'autant plus que, pour porter un jugement un peu solide sur le talent d'un musicien, il faudrait être allé souvent l'écouter en concert, et ne pas se contenter de le juger sur ses enregistrements, car on sait combien une interprétation peut être transformée par les ingénieurs du son, qui participent directement et de façon décisive à la "mise en scène" d'un enregistrement.

Je n'ai pas suivi non plus la carrière discographique d'Abbado. Je ne possède guère qu'un seul enregistrement de lui, mais d'une beauté exceptionnelle : le Simon Boccanegra de Verdi. A l'époque où Abbado l'a dirigé à la Scala de Milan, épaulé par une distribution brillante, dans une mise en scène de Giorgio Strehler, cet opéra, qui fut créé en 1857, mais dont Verdi, vers la fin de sa vie, a revu la partition et le livret, avec l'aide d'Arrigo Boïto, n'était pas encore très connu. Dans Simon Boccanegra, même si le rôle d'Amelia est superbe, les voix graves d'hommes (deux barytons, deux basses, un seul ténor)  dominent. C'est une oeuvre d'une poignante mélancolie, dont l'amertume annonce celle de Don Carlos (1867). Il y a quelque chose de la solitude du Moïse de Vigny dans le rôle du doge Boccanegra, comme dans celui du Philippe II de Don Carlos. Mais il est vrai que la mélancolie est la tonalité dominante de l'oeuvre de Verdi. Musique profondément méditative.  Falstaff est une exception tardive. Dommage que Baudelaire n'ait pas écrit des Phares consacrés aux compositeurs.  Verdi y aurait eu sa place, aux côtés du cher Wagner, et sans doute de Weber, déjà évoqué dans la strophe célèbre, synthèse de l'oeuvre de Delacroix. Mais Baudelaire a-t-il eu l'occasion d'entendre des opéras de Verdi ? Il ne me semble pas qu'il ait écrit sur lui. Baudelaire , il est vrai,  est mort en 1867 ; or cette date inaugure, avec Don Carlos, la série des grandes oeuvres de la maturité de Verdi : Aïda, le Simon Boccanegra seconde manière, Otello, Falstaff et le Requiem.

Je n'ai plus écouté cet enregistrement depuis des années. Le duo de Simon et de sa fille Amelia chante pourtant dans ma mémoire et m'émeut comme au premier jour. Le coffret est là, sur l'étagère. Il ne tient qu'à moi de poser le disque sur la platine, inutilisée, elle aussi, depuis des années. Des enregistrements que je possède, certains sont attachés à des émotions très particulières, inexprimables. Correspondances... Il est des parfums doux comme les hautbois, a écrit Baudelaire. La réciproque est vraie, évidemment : il est des hautbois doux comme des parfums, verts comme les prairies... Certaines interprétations, dès la première écoute, ont eu pour moi un parfum, une couleur, une saveur, indicibles, qu'ils ont toujours . Les Nuits d'été de Berlioz, par Régine Crespin, par exemple. Ou les deux trios de Schubert, par Rubinstein, Szeryng et Fournier. Ou encore le dernier mouvement de la fantaisie opus 17 de Schumann, par Pollini.  L'Ode à Sainte Cécile de Haendel, par Harnoncourt. La Walkyrie, par Karl Böhm. Les Suites de Marin Marais, par Savall. Bien d'autres encore. 

Mais le tourne-disques s'empoussière. Le lecteur de CD reste éteint. Le besoin de musique s'est-il donc évanoui ? Est-il seulement endormi ? Il y a quelques années  -- tant d'années que cela ? --, j'étais avide de connaître tel opéra de Puccini, telle cantate de Bach, tel cycle de mélodies, de Schumann, Debussy, Duparc, Fauré. J'ai suivi avec une curiosité passionnée la carrière discographique d'un Jordi Savall, d'un Harnoncourt. Cette curiosité semble éteinte. Parfois, je me dis que c'est comme si j'avais peur d'être distrait de mon silence, de mon tête-à-tête avec moi-même, comme si je ressentais la musique comme une intrusion indiscrète, abusive. Il y a sûrement de cela. La musique, quand elle est très belle, vous investit, vous envahit, vous envoûte. C'est corps et âme qu'on est livré à elle, possédé par elle. Corps et âme : toute émotion musicale, pour peu qu'elle soit profonde, dissipe, en nous faisant éprouver notre unité vivante, l'illusion du vieux dualisme.

Possédé par la musique, dépossédé de soi... Les livres, même les plus beaux, ne me font aucunement cet effet-là. Mon appétit de lecture ne s'est nullement calmé. Mon goût de la peinture, du cinéma, est intact. La musique, en revanche, il me semble que je ne la retrouve plus avec  bonheur qu'au concert. Etrange divorce... Comment comprendre qu'on se passe quotidiennement si bien de ce qu'on a tant aimé, que le désir se soit évaporé, sans  savoir pourquoi ? Peut-être simplement que je suis allergique aux manipulations, pourtant simples, qu'exige l'écoute d'un disque. Il faudrait que je retrouve un diamant neuf pour ma vieille platine, dont le mouvement s'est peut-être déréglé, comme le laser du lecteur de CD... Quelle barbe... Que toute cette barbarie mécanico-électronique s'interpose entre mon oreille et le son d'un violon, d'un piano,  le dénature forcément, en fasse quelque chose qui, comme dit Bossuet, n'a plus de nom dans aucune langue, quelle horreur ! Le son d'un pseudo-violon enregistré, c'est effectivement quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue, c'est la voix même de la mort. De quoi vous gâcher le plaisir. Le mot "live", utilisé pour distinguer des autres les enregistrements pris "sur le vif", voudrait nous faire oublier que, de toutes les manières, la musique enregistrée, c'est  de la musique morte.

Morte, mais -- soyons juste -- habilement embaumée tout de même. D'ailleurs, pas plus "morte " qu'une autre, puisqu'elle frappe mes oreilles, me fait vibrer, me plonge  dans le ravissement. Mais il faut se persuader que toute musique enregistrée est d'une nature profondément différente de la musique vivante. Traitée en studio, gravée, restituée par les hauts-parleurs, c'est un produit artificiel, dont on ne devrait juger qu'en prenant en compte les paramètres techniques de sa réalisation. On sait le culte des connaisseurs pour  certains ingénieurs du son, dont ils sont capables de reconnaître la touche particulière (André Charlin, naguère). Même la manière de le graver peut conférer à un enregistrement un charme singulier : je me rappelle avoir trouvé à certains disques du quatuor Busch, repiqués sur microsillon, une saveur ... chocolatée ! Les correspondances, ça se vit, ça ne s'explique pas !

En attendant, à force de me cantonner dans un abstentionnisme morose, j'ai complètement oublié les neuf-dixièmes du Simon Boccanegra de Verdi par Claudio Abbado : la musique, c'est comme l'amour physique, il faut la pratiquer régulièrement, sous peine de ne même plus savoir combien c'est bon.


Additum -

Histoire d'en avoir le coeur net, j'ai posé sur ma platine l'Ode à Sainte Cécile, de Haendel, dans la réalisation d'Harnoncourt . Miracle ! Apothéose ! L'appareil marche ! On se croirait à la fin des Mariés de la Tour Eiffel . Un son à faire pâlir d'envie tous les fabricants de CD ! Il est vrai que chez Telefunken (Das Alte Werk), au début des années 80, on soignait la qualité du travail. Et puis, il y a la merveilleuse Felicity Palmer. Une petite réserve tout de même : Harnoncourt à la tête du Concentus Musicus et le Bachchor de Stockholm ont tendance à traiter cette ode à la manière d'une cantate de Bach. D'où une certaine réserve, qui ne convient pas tout-à-fait à cette musique de Haendel, dont elle atténue l'éclat (notamment dans le choeur final). Du coup, je sens que je vais tenter le grand coup en faisant tourner pour la première fois depuis... je n'ose pas dire depuis combien de temps, l'Ode à Sainte Cécile dans la version du London Chamber Orchestra, dirigé par Anthony Bernard, avec la délicieuse Theresa Stich-Randall, dont je crois me souvenir qu'elle avait l'exubérance lumineuse que, selon moi, il faut. Alors là, voilà un coup de jeune qui ne va pas me rajeunir !

Giuseppe Verdi, Simon Boccanegra, avec Piero Cappuccilli, Nicolai Ghiaurov, José van Dam, Giovanni Foiani, Mirella Freni, José Carreras / Choeur et orchestre de la Scala de Milan / Direction : Claudio Abbado   ( D.G.G. )

Georg-Friedrich Händel , Ode à Sainte Cécile  - Felicity Palmer / Anthony Rolfe-Johnson / Bachchor Stockholm / Concentus Musicus Wien / Nikolaus Harnoncourt  ( Telefunken / Das Alte Werk)

Georg-Friedrich Händel , Ode à Sainte Cécile  - Theresa Stich-Randall / Alexander Young / The London Chamber Singers / The London Chamber Orchestra / Anthony Bernard  (Le Club Français du Disque)

http://www.youtube.com/watch?v=dHF0Z72Y3bQ

Hommage à Claudio Abbado, sur Medici.Tv  :  Gustav Mahler, 9e Symhonie, Orchestre du festival de Lucerne


Guy le Mômô , avatar eugènique mélodieux





1 commentaire:

JC a dit…

Equipez votre computer d'un Wireless Harman Kardon à 200 euros, connectez vous sur un des milliers de site musicaux spécialisés sur Internet, laissez rouler... toute la journée !

Puis si un copain mélomane arrive, retombez dans l'exercice bibliophile adapté aux CD ou DVD... "tu te souviens de cet enregistrement d'Abbado, de Fischer Dieskau, Fats Domino, Bill Evans ... on l'avait vu à Bayreuth, NYC, Berlin !"

La manipulation n'est plus obligatoire.