lundi 6 janvier 2014

Harpagon avait raison

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Je dois trop regarder la télévision ou bien, avec l'âge, je suis devenu plus sensible à ces choses-là, ou les deux, mais il m'a semblé qu'en 2013 , le coup d'envoi avait été donné encore plus tôt que les années précédentes. Dès le début du mois de décembre, et même avant, présentateurs et présentatrices n'ont eu de cesse de nous sensibiliser à LA question majeure et lancinante qu'est censé se poser le citoyen lambda à l'approche des fêtes : qu'est-ce qu'on va bouffer, et comment ? Et qu'est-ce qu'on va boire pour faire passer tout ça ? Quotidiennement, et plusieurs fois par jour, chacun y est allé de sa recette de dinde aux marrons, de chapon aux morilles ou d'huîtres au foie gras, et de ses conseils pour la bibine qui va le mieux avec : champagne ou crémant, rouge  ou blanc ? Il y en avait pour toutes les bourses ; les chefs invités semblaient lancés dans un concours dont le thème était : comment manger très gras et très sucré pour le moins cher possible ? On avait demandé à quelques nutritionnistes stipendiés  de nous expliquer que, bien sûr... mais que, une fois par an, n'est-ce pas ça ne tirait pas à conséquence. Au matin du 2 janvier, nous nous crûmes enfin libérés de cette antienne virant à l'obsession : c'était sans compter avec les Rois, et avec la sacro-sainte galette, dont les images, avec frangipane, sans frangipane, ont déjà commencé à défiler en boucle sur nos écrans.

Ecoeurant et, avouons-le, passablement répugnant. De ces fêtes chrétiennes que sont Noël et l'Epiphanie, notre société laïcisée ne valorise plus depuis bien longtemps que les ripailles païennes qui leur sont associées. Exit l'enfant Jésus, vive le solstice d'hiver. Exit la signification religieuse de la fête, ce qui importe, c'est la recette de la bûche au grand-marnier pour moins de 30 euros. J'ai beau être athée, d'un athéisme pur et dur à la Jacques Prévert, il me vient des tentations de conversion, ne serait-ce que pour entendre parler de nourritures essentiellement spirituelles, pour changer un peu. Qu'on me parle un peu plus de la signification religieuse de l'Epiphanie et un peu moins de celle de la fève dans la galette. Mais non. On veut bien, à la rigueur, prononcer le nom de la fête, mais c'est pour lancer un reportage sur les ingrédients de la frangipane. A l'instar de Jean Dutourd, au début de Au bon beurre, on a envie de s'exclamer : quelle époque ! Ah oui, tiens, parlons-en du beurre ! le beurre au sel de Guérande ! Y a que ça de vrai.

Comme si la convivialité, comme si le plaisir d'être ensemble et le plaisir tout court étaient inséparables de l'ingestion de solides et de liquides. Je sais bien que le plaisir, c'est ce qui est doux, et que la douceur, les douceurs, sont tout naturellement associées à la consommation d'aliments riches en sucre. Doux est le sens du mot grec glukus qui a donné glucide . Il est plus que temps de chanter les louanges des douceurs sans sucre (et sans aspartam) : celles de la conversation, des échanges amicaux, des confidences, de la contemplation, de la lecture, de la méditation... Des échanges amoureux aussi : mais voyez comme un réductionnisme contemporain très galvaudé ne les retient que comme préliminaires à la bonne grosse baise. La bonne grosse baise et la bonne grosse bouffe : voilà les recettes du bonheur contemporain, auquel un Houellebecq a réglé fort justement son compte.

Quand j'étais gamin, nous rigolions tous, en classe de sixième, de l'enthousiasme d'Harpagon découvrant la fameuse maxime : " Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger ". Mais il n'y avait pas de quoi rire. C'est lui qui avait raison.

" Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard ", a écrit Aragon. Ce n'est pas la société de consommation qui nous aura donné, en rien, des leçons de vie. Elle nous aura bien plutôt désappris à vivre. Ses fausses recettes de vie  sont des recettes de mort.

Il nous faut ré-inventer la vie.

Ce soir, j'ai marché seul sur le chemin de montagne. Vénus s'est levée sur l'horizon. La nue s'est peuplée d'étoiles. J'ai vu monter au zénith le chasseur Orion. Les trois diamants de sa ceinture étincelaient au fond du ciel pur.


Additum -

On pourrait croire que, le temps de ces fêtes dénaturées, véritablement barbares, nous renouons avec l'antique tradition des sacrifices païens, à grands coups de victimes animales, et que ressurgit notre atavisme cannibale. Pauvres bêtes massacrées par millions, après avoir été engraissées, gavées de force jusqu'à en crever, en l'honneur du solstice et du dieu-enfant qui n'en demandait pas tant. Il est significatif qu'au lieu du rôti de porc et du bifteck, où le souvenir de l'animal vivant est tout au moins estompé, apparaissent sur nos tables des animaux entiers -- dindes, chapons, poulardes -- que la meute assemblée s'acharne à démembrer, à décharner jusqu'à l'os, à grands renforts de grognements, de glapissements et d'aboiements. La table du réveillon de Noël réclame son Jérôme Bosch !


John Brown, avatar eugènique sensible



Immangeable ... jusqu'à nouvel ordre

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