lundi 27 janvier 2014

En finir avec Eddy Bellegueule : autofiction ou compassion, il faut choisir

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En finir avec Eddy Bellegueule est le premier roman d'Edouard Louis. L'auteur a 21 ans. Dans ce récit très étroitement autobiographique, il  raconte son enfance et son adolescence. "De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux", commence-t-il par déclarer, en un incipit dont Pierre Assouline, qui rend compte du livre sur son site de La République des livres, trouve qu' "il a la puissance des premières phrases de L'Etranger ou des Mots ". Compliment abusif et hasardeux. Pourquoi ne pas évoquer le début des Confessions tant qu'on y est ? Il est des comparaisons écrasantes pour qui est censé en tirer gloire.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le narrateur n'est pas tendre avec ses parents. Voici comment, dans son compte-rendu,  Assouline les décrit  : " [...] son père, coléreux, alcoolique, obèse, violent, ordurier, raciste. Et homophobe, cela va de soi. Un ouvrier de l'usine de laiton qui fait vivre toute la ville, à une quinzaine de kilomètres de celle-ci, quelque part en Picardie. La mère ne rattrape pas le père : " C'est une femme en colère, cependant elle ne sait pas quoi faire de cette haine qui ne la quitte jamais " ". Le détail du récit est à l'avenant.

Le livre a bénéficié d'une réception critique très favorable. Les articles et les interviews se sont multipliés. A ma connaissance, il n'y a que Closer qui ne s'en soit pas encore mêlé. Il est vrai que ce n'est pas un magasine littéraire. J'imagine pourtant une équipe de Closer débarquant à l'improviste chez les parents d'Edouard Louis : "C'est vous, les monstres ? On voulait juste savoir si vous êtes aussi affreux que votre fils le dit dans son livre. ". Avec, pour suivre, un reportage de vingt pages avec photos judicieusement cadrées.

Car, si Edouard Louis n'a que vingt-et-un ans, il est probable que ses parents sont bien vivants (à moins que, depuis la publication du livre, ils ne se terrent, plus morts que vifs), et même, que le père n'ait pas encore atteint l'âge de la retraite et marne toujours dans son usine de laiton. Je n'ose pas imaginer les réactions des collègues de travail et des voisins.

Je songe au film d'Ettore Scola, Affreux,  sales et méchants. Mais le film est une fiction, une comédie, sinistre comme un dessin de Reiser, mais dont on peut rire, tout de même. Ici , pas de quoi rire, vraiment . La haine, le mépris, la violence. La haine, le mépris, la violence des parents.  La rage du fils. Le déballage du fils. Le voyeurisme des journalistes. Les parents mijotent dans leur bêtise. Le fils publie, se produit à la télé. Les journalistes rendent compte. Le bon public lit et regarde : " Mon Dieu, c'est y pas possible que..." .

Ce monde sans compassion,  ce monde humain plongé jusqu'au cou dans la violence, sans aucune distance, sans aucune pudeur, aurait déjà de quoi  désespérer, mais il faut que s'y ajoute encore l'hypocrisie méprisante des pharisiens qui osent juger. Ils y mettraient peut-être d'autres formes si les parents étaient riches et célèbres. Les parents d'Edouard Louis, eux, n'oseront sans doute pas porter plainte pour diffamation, comme l'ont fait naguère des personnes mises en cause par une Christine Angot . Mais ce n'étaient pas des gens du même monde, n'est-ce pas.

Féroce règlement de comptes, sans la distance du temps qui en adoucirait l'excès. Et d'autant plus féroce que le fils, aujourd'hui, dispose d'une arme terrible : celle d'une supériorité intellectuelle incontestée (normalien, essayiste). " Une puissance de tir comme on en croise rarement ", a estimé un autre  critique. Autre adepte de l'autofiction, genre qu'on pourrait décidément définir comme l'art du déballage avec dommages collatéraux (1), Annie Ernaux est en extase. En face de la 12,7 de fiston, les deux vieux affreux ne font pas le poids.

Comme si ces misérables n'étaient pas, tout autant, des victimes.

Le père en mettait plein la gueule aux chatons nouveaux-nés, c'est maintenant son fils qui lui en met plein la gueule.

Pas de quartier. Dieu reconnaîtra les siens.

On songe au mot du Christ : "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ".

Ils ne savent pas ce qu'ils font, exilés qu'ils sont, les uns et les autres, de la compassion.

Bourdieu, à juste titre admiré d'Edouard Louis, apprend à comprendre la société. Il n'apprend pas la compassion.

On peut avoir vingt-et-un ans et ne pas savoir encore ce que c'est qu'avoir du coeur. On peut sortir de Normale sans y avoir appris ce que c'est qu'avoir du coeur. On peut passer à côté de son propre coeur, toute sa vie. On peut ne jamais faire la rencontre qui vous aurait sauvé.

Un monde sans compassion, serait-ce un monde privé de toute humanité, livré à une ignorance animale ?

Mais les animaux ignorent ces invraisemblables excès de basse cruauté qui sont la spécialité des humains.

Un monde sans espoir ?

" Il faut cesser de voir le monde pour voir Dieu ", a écrit André Gide. Dieu naît en nous quand nous naissons à la compassion. Dieu advient quand nous sommes capables de compassion. De charité. C'est alors seulement que nous voyons les autres tels qu'en vérité ils sont.


Je crois que je vais mettre un châle supplémentaire, ce soir. je trouve qu'il fait un peu froid.


Note 1 - 

Depuis que le genre de l'autofiction est à la mode, on n'a pas suffisamment dénoncé, me semble-t-il,  un de ses aspects les plus contestables : les dommages collatéraux. Les écrivains français qui ont adopté cette forme de fiction, un Serge Doubrovsky, une Christine Angot, une Annie Ernaux, aujourd'hui cet Edouard Louis, pour n'en citer que quelques uns, n'hésitent pas à mettre en scène, sous le voile d'une fiction très transparente, leurs relations avec des personnes réelles, souvent peintes sous un jour peu favorable. Quel que soit l'intérêt littéraire de leurs livres, on ne peut pas dire que le souci des dégâts éventuellement provoqués par leurs confidences tourmente beaucoup d'entre eux. La notoriété littéraire ne fait évidemment que conforter leur bonne conscience, renforcer leur sentiment d'impunité, et donc aggraver leur capacité de nuisance.

Il n'est pour moi d'autofiction supportable qu'éclairée par la charité.

Lu, depuis la rédaction de ce billet, une très intéressante tribune du libraire Thibaut Willems à propos du livre d'Edouard Louis. Je partage, pour l'essentiel,  ses réserves et son indignation. Il stigmatise avec raison le manque de recul du narrateur par rapport à sa propre histoire et encadre le mot "sociologie" de guillemets bienvenus. Peut-on d'ailleurs parler ici d'approche sociologique ? On ne peut être à la fois juge et partie, confondre le témoignage et son interprétation, ni se faire le sociologue de sa propre expérience, pas plus Edouard Louis que naguère une Annie Ernaux. Un tel livre peut-il seulement être utilisé dans le cadre d'une enquête sociologique ? L'énorme coefficient de subjectivité de cette narration, les préoccupations d'une mise en oeuvre littéraire, la part de fiction impliquée par le mot "roman", tout cela devrait exclure une telle éventualité. Edouard Louis prétend jouer sur les deux tableaux et cultive l'ambiguïté. Ce médiocre disciple de Pierre Bourdieu serait bien inspiré de relire La Misère du monde , ouvrage qui reste une référence en matière d'enquête sociologique ; témoignages et interprétations y sont soigneusement distingués. Au demeurant, ce qui fait de l'ensemble du travail de Bourdieu une référence incontournable en matière de méthode sociologique, c'est qu'il n'élude jamais la problématique de l'enquête elle-même ; chez lui, une réflexion sur les conditions de l'enquête accompagne toujours ses résultats. Un Edouard Louis, une Annie Ernaux, restent loin de cette subtilité et de cette rigueur. Littérateurs... Il y a décidément quelque chose de mal foutu au royaume de l'autofiction. A force de mélanger les torchons avec les serviettes, personne ne s'y retrouve plus. Ce livre d'Edouard Louis ne fait qu'ajouter à la confusion.


Lire dans Le Courrier picard du 17/02/2014 : Les deux visages d'Eddy Bellegueule


Jeanne la Pâle nue dans ses châles, avatar eugènique frileux









1 commentaire:

JC..... a dit…

C'est quoi le sujet déjà ? Ah oui ! Une enfance malheureuse...

On avait eu le monstre raciste et esclavagiste sexuel à NYC, la cave du père incestueux, le banquier en latex, la Belle et le Bête, Leonarda fleur des Pois... on a la jolie petite tante chti qui crache dans la soupe familiale !

Super...

"La CUISINE !? VITE ! un PRIX réchauffé pour la table III ! Merci pour lui !"