vendredi 3 janvier 2014

Jean Rustin et les morts-vivants

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Jean Rustin est mort le 24 décembre 2013. Cet ancien abstrait, proche du mouvement Cobra change brusquement et définitivement de manière au début des années 70, à la suite d'une rétrospective de son oeuvre organisée au MAM en 1971. Il juge alors son travail trop joli, trop facile. Il semble aussi que, dans ces années-là, il découvre l'univers de la maladie mentale  dans un hôpital psychiatrique, où il réalise des fresques . Désormais, sa peinture est hantée par ces personnages nus, qui lui vaudront d'être censurée pour pornographie lors de diverses expositions, jusqu'à la reconnaissance dans les années 90. 





Presque toutes ces figures nous font face. On dirait qu'elles posent pour l'objectif. Elles nous regardent, mais d'abord c'est le peintre qu'elles ont regardé. On pourrait supposer qu'au cours de ce séjour dans un hôpital psychiatrique où travaillait, semble-t-il, sa femme, il ait obtenu  de faire poser quelques pensionnaires. Ce serait pour le moins gênant. Imagine-t-on un peintre faisant poser des déportés à Auschwitz ? Heureusement, il semble qu'il n'en soit rien. Selon Pierre Assouline, qui fut son ami, Rustin n'a jamais travaillé sur modèle ni sur photographie. Il écrit :

" Une scène à laquelle il assista sans faire exprès le fit basculer : alors qu'il peignait des fresques sur le haut des murs d'une salle, il assista sans le vouloir à la visite d'une jeune malade par un professeur de psychiatrie et ses étudiants. Ils la questionnèrent. A un moment, elle se dénuda et se masturba. Ils éclatèrent de rire et la laissèrent là. Elle incarnait la solitude dans toute sa misère psychique. Rustin était en haut de son échelle. Il comprit ce jour-là de quel côté était l'obscénité. Cela changea son regard du tout au tout."

Ainsi, celui que regardent d'abord ces figures, c'est celui qui les a tirées de son imaginaire obsédé, hanté par elles, de son inconscient ; elles en émergent pour prendre la pose dans ce face-à-face muet du peintre avec ses propres fantasmes. Ou alors, elles lui tournent le dos et lui montrent leur cul. On les voit très rarement de profil.

Le tout dans une espèce de silence hagard.

Cela se passe ( mais il ne se passe à peu près rien ) dans des chambres presque nues, parfois meublées seulement d'un lit de fer, dans une uniforme lumière blanchâtre. Rares couleurs, éteintes. Nus dans le nu.





Souvent, les personnages exhibent leurs parties génitales. Des femmes, étendues sur un lit, jambes ouvertes, sexe ouvert, semblent se masturber, souvent en présence, d'un falot compagnon masculin. C'est l'Origine du monde, version arte povera.

Obscénité ? Peut-être, si on se rappelle que le mot obscène vient d'un mot latin qui signifie : qui ne doit pas être montré sur la scène ; or le choix de la frontalité suggère que ces personnages s'exhibent comme sur une scène. 

C'est en cela que l'art de Rustin est dérangeant, subversif, scandaleux. Ses étranges et peu ragoûtants personnages nous font face, nous fixent de façon insistante, exhibant, comme en toute innocence, leur triste nudité, comme s'ils attendaient de nous que nous les reconnaissions comme nos frères et nos soeurs. " Hypocrites, spectateurs, nos  semblables, nos frères, semblent-ils nous fredonner silencieusement, tous ces affreux du miroir.

Tous autant que nous sommes, nous nous définissons par rapport à un système de différences anatomiques et comportementales circonscrites par des limites à peu près fixes et régulées par des normes. Le respect de ces règles est rassurant et stabilise le système. Ainsi, quand on est très, très laid, on ne se met pas à poil en public. On ne se masturbe pas en public. Tout le monde sait ça. Les personnages de Rustin ne semblent pas le savoir. Quelque part, ils sont dans l'animalité, avec leur regard canin.

Ils sont hors-système et, en même temps, ils sont dedans. Résultat : ils déstabilisent le système, ils le mettent en danger en tant que tel. On ne sait plus qui est qui.




S'il est une peinture dont le désir s'est exilé, c'est bien celle-là. Eros liquidé. La masturbation triste comme remède à une déréliction autrement par trop intolérable.

Dans une vidéo visible sur YouTube, Rustin dit sa volonté de bannir l'érotisme de ses tableaux. Cela aurait été trop facile d'en mettre, explique-t-il. On le voit gommer, sur certains dessins récents, les détails trop suggestifs, chutes de reins trop creuses et fesses trop rondes de personnages féminins. Chairs flasques et blanchâtres, sans âge ; ces personnages ont manifestement laissé loin derrière eux le temps des grâces juvéniles. Du coup, ils sont intemporels. L'art de Rustin ne dénude pas seulement ses figures  : c'est la misère de la condition humaine qui s'y dévoile crûment. Le théâtre de Rustin est frère de celui de Beckett ; il ne manque que les poubelles de Fin de partie, que le tas de sable de Oh les beaux jours. A quand une mise en scène de Beckett inspirée de l'univers de Rustin ?

Nudité, dénuement. Intemporels, vraiment ? On n'imagine pas Rustin peignant ses personnages à une autre époque qu'à la nôtre. La misère de la condition humaine, certes ; mais de la condition humaine moderne. Solitude, ennui, déréliction : c'est le lot des hommes sans qualités, des innombrables Bardamus de nos villes. Des corps misérables dans des défroques misérables se traînent au long d'une existence misérable. A quoi bon vivre, si c'est pour cela ? Depuis les temps de Lascaux, et pendant une longue suite de millénaires, de telles figures sont restées inconcevables. Bonjour le progrès humain.

Interchangeables morts-vivants. Pas de matricule tatoué sur l'avant-bras, pourtant. On ne leur imagine pas de vie. Ils n'ont pas d'histoire à raconter, ou alors, tous la même, celle d'un présent vide. Ils n'ont pas de souvenirs. Ils ne rêvent d'aucun avenir. Ils sont là, en attente. En attente de rien. Ce sont des êtres-pour-la-mort. Leurs chairs flétries sentent la mort.

Comment le spectateur va-t-il réagir à ces visions ? Dire qu'il va immédiatement et immanquablement être pris de sympathie, d'empathie, de compassion pour ces rebuts, c'est aller un peu vite en besogne. Ce qui est donné à voir dans ces scènes est bien plutôt sidérant, stupéfiant, répugnant. Leur brutalité obscène égale celle d'un Bacon et reléguerait presque au rang de la bluette celle d'un Egon Schiele. Les premières réactions ont été souvent celles du refus scandalisé.

Cependant, toute peinture est une interface, même si parfois, comme c'est le cas chez Rustin, cette interface fonctionne de façon saisissante et dérangeante. Interface entre l'image et la conscience du spectateur. Toute conscience est poreuse. Nous nous rêverions volontiers imperméables, mais il n'en est rien. Tant pis pour nous. C'est ainsi que les personnages de Rustin entrent en nous, à leur façon, insidieuse, silencieuse, et voilà qu'ils sont en nous ; c'est sans doute qu'ils y étaient déjà : " Hypocrite spectateur, mon semblable, mon frère"....

www.rustin.be/


Anselme le Kiffeur, avatar eugènique intermittent



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