jeudi 9 janvier 2014

" La fin de l'exception humaine", de Jean-Marie Schaeffer : penser l'homme autrement

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Cet essai, dense, informé, rigoureux, et d'une lecture pas toujours facile, part de la constatation d'une incompatibilité entre un savoir global sur l'homme, savoir aujourd'hui très largement répandu, et une conception philosophique de l'homme (conception dont le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam proposent la version religieuse), elle aussi toujours très largement répandue, qui oppose une fin de non-recevoir radicale au constat dressé par ce savoir.

A partir de ce savoir, produit des acquis des sciences de la nature et du vivant (biologie, génétique, paléontologie etc.), nous pouvons tenir pour assuré " au-delà de tout doute raisonnable, que les humains sont -- que nous sommes -- des êtres vivants parmi d'autres êtres vivants (avec tout ce que cela implique) et que l'unité de l'humanité est celle d'une espèce biologique. Nous savons donc aussi que la venue à l'existence de l'humanité s'inscrit dans l'histoire du vivant sur une planète de moyenne dimension de "notre" système solaire " " .

La conception philosophico-religieuse qui refuse ce constat et ses conséquences affirme au contraire " que l'homme fait exception parmi les êtres qui peuplent la terre, voire qu'il fait exception parmi les êtres -- ou l'être -- tout court ". Cette thèse comprend aussi, d'une façon pratiquement nécessaire, l'affirmation d'un dualisme (corps / esprit ou âme) et, souvent, l'adhésion à la croyance en l'existence d'un Dieu créateur. C'est donc cette thèse de l'exception humaine que l'auteur entreprend de critiquer dans ce livre pour lui opposer la validité et la productivité de la conception de l'homme qu'on peut déduire des acquis des sciences de la nature, du vivant, et de l'homme.

En philosophie, ce que l'auteur désigne donc comme la Thèse court depuis Platon, au moins, jusqu'à la phénoménologie de Husserl et aux existentialistes. Mais elle prend un tour particulièrement radical et rigoureux dans la philosophie de Descartes et dans  la pierre angulaire du cogito . C'est donc la validité du  cogito, tant sur le plan logique que dans sa confrontation avec une conception moderne de la pensée qui tient compte des avancées de la neurobiologie, que l'auteur met en doute.

L'examen de la situation de l'homme parmi les espèces vivantes, à la lumière des enseignements de la génétique et du principe darwinien de la sélection naturelle, permet à l'auteur de rejeter d'autres positions philosophiques inséparables de la Thèse : l'anthropocentrisme, la téléologie, l'essentialisme.

Ce refus de l'essentialisme est le fil conducteur des chapitres qui suivent, consacrés à l'homme en tant qu'être social et en tant qu'être culturel. Les travaux des spécialistes de l'éthologie animale ont très largement contribué à remettre en cause la frontière traditionnelle qui prétendait séparer l'homme des autres espèces . Là encore il n'est pas douteux que les activités culturelles de l'homme interagissent avec les conditions génétiques et biologiques de son existence. Il reste, d'ailleurs, dans ce domaine comme dans le problème de la nature de la conscience, beaucoup de points d'interrogation, et l'auteur se refuse à extrapoler au-delà des limites du savoir établi et à se livrer de ce fait à son tour à cette "escalade ontologique" dont il n'a eu de cesse de dénoncer les méfaits.

C'est ce refus qui fait mieux comprendre les conclusions un peu déconcertantes à première vue de l'ouvrage, l'auteur hésitant manifestement à condamner radicalement des conceptions philosophiques et religieuses que pourtant, personnellement, il refuse, mais dont il admet que les hommes aient besoin pour donner un sens à leur vie. Il semble que son livre invite à tracer une ligne de démarcation entre le domaine des interprétations légitimement fondées sur des connaissances vérifiées et celui des constructions trop aisément dogmatiques qui  sont toutes des formes de croyance. On peut ne pas partager son attitude, un peu trop indulgente et iréniste à mon goût,  à l'égard de ces dernières, surtout qu'au moment de conclure il insiste sur le "coût exorbitant" de la Thèse. J'aurais aimé, pour ma part, qu'il se livre à un examen plus circonstancié et plus précis des aspects de ce coût, notamment sur le plan écologique.

Pour son compte personnel en tout cas, Pierre Schaeffer me semble clairement tenir à distance respectueuse toute extrapolation métaphysique. C'est ce qui l'amène à refuser, tout autant que l'idéalisme cartésien, des positions naturalistes et matérialistes qui, même si elles paraissent plus compatibles avec les données des sciences, sont, au fond, elles aussi, des extrapolations aventureuses, et s'abandonnent, tout autant que l'idéalisme, à cette "escalade ontologique" qu'il dénonce.

En tout cas, vu son "coût exorbitant" (et pas seulement sur le plan intellectuel et philosophique), la Thèse n'apparaît pas à l'auteur comme la façon la plus heureuse de penser l'homme dans l'Univers et, d'abord, sur cette terre, parmi toutes les autres formes du vivant. Tenter de le comprendre, à la lumière de la recherche scientifique, et avec toute la prudence que nous imposent les limites de notre connaissance, comme un être biologique interagissant avec son environnement, apparaît comme une démarche à la fois plus pertinente, plus prudente et plus sûre.

Il est certain que, dans un essai philosophique d'une haute tenue (et c'est le cas de cet ouvrage), l'auteur ne peut éviter d'utiliser un vocabulaire spécialisé, combinant les avantages de la précision, de la pertinence, de la rigueur et de la densité. Il m'a semblé cependant que Pierre Schaeffer n'évitait pas toujours un jargon plutôt disgracieux, sans véritable nécessité : "aspectualité", exceptionnalité", "conspécifiques", un curieux verbe "émuler", font partie de ces horreurs qui m'ont paru inutiles et aisément évitables.

Par contre, l'ouvrage est riche d'un appareil critique exemplaire : un glossaire des termes philosophiques et scientifiques difficiles, des notes abondantes, un index, et -- surtout -- une  riche bibliographie, invitation bienvenue à d'autres lectures !

Jean-Marie Schaeffer,  La Fin de l'exception humaine ( Gallimard / NRF essais )

Philippe Descola , Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des sciences humaines)


La grande Colette sur son pliant, avatar eugènique installé



Jan Van Eyck, Adam et Eve




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