mardi 21 janvier 2014

" The Ladies man " (Jerry Lewis) : une leçon de burlesque

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Ce qu'il y a de bien avec les restrictions budgétaires chez Arte, c'est qu'on a le plaisir de revoir le même film trois ou quatre fois, et de réfléchir un peu (pas trop) à l'art d'un des grands maîtres du burlesque au cinéma : Jerry Lewis. Plaisir nuancé d'un  tantinet de nostalgie. J'ai découvert Jerry Lewis au moment de la sortie de ses films en salle et je lui dois plus d'une crise d'un irrésistible fou-rire gamin. Je craignais qu'avec les années, cette aptitude à la gondolance adolescente ne se soit bien affaiblie, eh bien pas du tout. J'étais toujours écroulé de rire, d'une hilarité qui confinait à la béatitude, en suivant les efforts de Jerry tentant de rectifier le chapeau du faux dur ou donnant à manger à "Bébé" dans Le Tombeur de ces dames ( The Ladies man ), un des films que Jerry, libéré de son duo avec le crooner Dean Martin, a lui-même mis en scène. Le tombeur de ces dames : l'équivalent français n'est pas trop éloigné du titre original, bien qu'il en gomme l'ambiguïté. En revanche,  la médiocrité du doublage nous fait certainement perdre une grande part de la drôlerie des dialogues et des voix (celle, notamment, de Mrs Welenmelon, sorte de Castafiore à la mode Jerry).

Curieusement,  Le Tombeur de ces dames me semble avoir mieux supporté le passage du temps qu'un film au scénario beaucoup plus élaboré et considéré comme le chef-d'oeuvre de Jerry Lewis metteur en scène, Docteur Jerry et Mister Love ( The Nutty professor ), peut-être parce qu'on connaît trop bien ce dernier film et que les effets en sont forcément davantage éventés. Mais il y a dans Le Tombeur de ces dames une gratuité désinvolte, une liberté loufoque, qui en font le prix. N'allons pas trop loin dans ce sens, car ce film est peut-être plus sérieusement construit qu'il n'en a l'air.

Certaines séquences du Tombeur de ces dames (celles notamment que j'ai citées plus haut) sont devenues des morceaux d'anthologie  de l'art comique de Jerry Lewis en particulier et du cinéma burlesque en général. La séquence d'ouverture, qui montre une improbable bonne femme (jouée par Jerry lui-même) arpentant le trottoir jusqu'au moment où sa rencontre brutale avec un quidam va déclencher une série de catastrophes est à elle seule un manifeste artistique : un humour qui a beaucoup à voir avec le nonsense si cher aux Anglo-Saxons et un art de l'enchaînement des gags. Ce ne sont d'ailleurs des gags qu'en raison de leur rapport totalement inexplicable avec le choc initial et sans doute surtout avec le cri aigu et bref poussé par la mémère  : les voix, les cris, ont, dans ce film, une grande efficacité comique, comme d'ailleurs dans d'autres films de Jerry Lewis, ce qui me fait regretter d'autant plus de n'avoir pas vu le film en version originale. Comique sans beaucoup de rapport avec ce qu'on peut obtenir au théâtre, puisque les effets, au moins dans une séquence de ce type, sont calculés et mis au point au montage. Ne jamais oublier ça quand on parle de cinéma : c'est presque toujours au montage que tout se joue.

Plus proche d'un comique théâtral est l'irrésistible séquence où Jerry rectifie le chapeau du faux dur à cuire joué par Buddy Lester, exemple indépassable d'un art de la gradation comique réglée au quart de poil, et dont l'efficacité réside dans la maîtrise souveraine du tempo, digne d'un  Toscanini du comique visuel. Ce souffre-douleur momentané de Jerry/Herbert reparaît, un peu plus tard, brièvement, dans une séquence non moins hilarante, qui est, dans ce film, avec les séquences consacrées à "Bébé" ou au malheureux technicien de cinéma victime de l'effet "Geronimo", un exemple d'un art du redoublement burlesque, art délicat à manier, sous peine de voir le second effet retomber à plat.

Le public français, habitué à ses propres références comiques, d'un esprit fort différent, n'est peut-être pas le public le mieux à même d'apprécier le cinéma de Jerry Lewis,  tant il est imprégné de l'esprit des arts de la scène outre-Atlantique, tout en étant éminemment personnel. Grand film burlesque, Le Tombeur de ces dames relève aussi de la comédie musicale, et la scène du réveil et de la toilette de ces dames, au début du film, est un numéro merveilleux de charme et de rythme. Le film tient aussi de la féerie, et il faut savoir se laisser porter, avec une certaine nonchalance, de l'une à l'autre de ces ambiances.

Mais le vrai sujet du film, celui qui lui  donne son unité, c'est peut-être, comme dans Le Zinzin d'Hollywood, le cinéma lui-même, art de l'évasion et du rêve, auquel Jerry Lewis rend un hommage émouvant et tendre. Ce n'est pas pour rien qu'il  met en scène une équipe de techniciens de cinéma venus réaliser un reportage sur le petit monde de Mrs Welenmelon : film dans le film et mise en scène dans une mise en scène, qui joue avec virtuosité d'un des plus beaux décors de toute l'histoire du cinéma américain : autre effet de redoublement...


The ladies man (Le Tombeur de ces dames ) , film de Jerry Lewis, avec Jerry Lewis (Herbert/ sa mère/ la mémère), Helen Traubel (Mrs Welenmelon ), Cathleen Freeman (Katy), Buddy Lester (Willard. C. Gainsborough) -  Chef décorateur : Sam Comer  (autres réalisations du même : Breakfast at Tiffany's , Vertigo )


Jambrun , avatar eugènique invétéré




1 commentaire:

Le cabinet des rugosités a dit…

Très juste ! Mon préféré aussi avec Cendrillon aux grands pieds ;)
Sylvie