lundi 13 janvier 2014

Les disparus de " Plus belle la vie "

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On s'est interrogé, dans les gazettes spécialisées, sur les raisons qui avaient conduit ses employeurs à décider de la débarquer. Toujours est-il que Victoire, l'une des vedettes de la populaire série Plus belle la vie ( Poubelle la vie, pour ceux qui ne l'apprécient que modérément ), a cessé, du jour au lendemain, voici quelques mois, d'apparaître dans notre feuilleton quotidien.

Le cas de Victoire illustre un des problèmes récurrents que les scénaristes de la série ont à régler : comment intégrer à leur fiction la disparition d'un des comédiens, soit qu'on l'ait viré, soit qu'il ait décidé d'aller voir ailleurs, ou pour toute autre raison. Une solution  classique est, bien sûr, de le faire mourir. C'est ainsi que, depuis le temps que Plus belle la vie meuble les débuts de soirée de France 3, les personnages mis au rebut encombrent les cimetières virtuels de Marseille.

Une fois qu'il l'ont expédié dans l'autre monde, les scénaristes ont encore à gérer sa mort, ce qui est un excellent moyen de nourrir les épisodes suivants. Dans le cas de Victoire, ils se sont surpassés. Outre que son inconsolable amant s'est longuement débattu dans d'insolubles problèmes de conscience, on ne comptait plus les pots d'adieu organisés par ses copains en son honneur, les visites sur sa tombe (y compris celle de sa rivale). Il était question, paraît-il, à l'occasion d'Halloween, d'évoquer son esprit par tables tournantes, mais finalement les scénaristes se sont rabattus sur une autre décédée. Il faut savoir gérer rationnellement le stock, plus ou moins régulièrement renouvelé : ainsi a-t-on vu, depuis le regrettable décès de Victoire, apparaître et disparaître, entre autres, une faussaire, expédiée, depuis, à la prison de Toulouse, et une simili-sorcière, prof de SVT à ses moments perdus, partie sans laisser d'adresse.

Ainsi, parmi les autres solutions utilisées par les scénaristes pour justifier et pour éventuellement exploiter fictionnellement le départ d'un des interprètes, la plus utilisée après la mort subite, c'est la prison. Après les cimetières de Marseille, la prison des Baumettes est la poubelle d'élection de  Plus belle la vie . Mais, vu le surpeuplement carcéral, la production en expédie ailleurs. Jusqu'à Toulouse, on l'a vu. D'autres partent en voyage  sous des cieux lointains, en Argentine ou ailleurs, où ils refont leur vie et relancent (on l'espère pour eux) leur carrière. Une solution courante consiste à "oublier" de donner une suite aux aventures de tel ou tel personnage; avec le temps et le renouvellement du public, personne ne se rappelle bientôt plus qu'il a existé. C'est aussi sur cette capacité d'oubli du téléspectateur moyen que tablent les scénaristes quand ils remplacent un interprète par un autre. On compte sur une vague parenté physique pour faire accepter le tour de passe-passe. L'opération relève de la greffe. Est-ce que ça marche ?  Est-ce qu'il y a des cas de rejet ? Mystère. Il faudrait, pour le savoir, organiser un référendum.

Un autre problème épineux est celui des enfants. Pour des raisons sans doute justifiées, Plus belle la vie ne fait pratiquement pas appel à des comédiens enfants. Cependant, depuis le temps, les personnages adultes, eux, ont fait des enfants, auxquels, en parents responsables et affectueux, ils tiennent. Les scénaristes ont trouvé une solution élégante et peu coûteuse : parler des enfants sans qu'on les voie jamais. Par exemple, le jeune Noé, qui doit bien avoir maintenant sept ou huit ans, s'arrange pour ne jamais se retrouver dans le champ des caméras : il est à la crèche, il est à l'école où sa maman va régulièrement le récupérer, il est chez des copains, il joue dans sa chambre. La fille d'un sympathique couple de flics, qui doit avoir maintenant pas loin de deux ans, reste dans son landau, à l'abri des regards. Ou alors elle dort. Un ange,  cette petite, on ne l'entend jamais pleurer.

Avec les enfants, les vieux sont les grands absents de Plus belle la vie, peut-être pour la même raison : la difficulté de recruter des comédiens. Et puis les vieux comédiens meurent, eux, pour de bon, comme ce fut le cas de Colette Renard. Il y a bien deux ou trois jeunes retraités ou supposés tels, mais c'est tout. Ainsi, la pyramide des âges de la série est-elle une étrange pyramide, sans base ni sommet, comme si la ville de Marseille était seulement peuplée d'adultes et de pré-adultes, dans une fourchette située entre 17 et 57 ans. L'essentiel du  feuilleton est  assumé par un noyau de quasi permanents, autour desquels gravitent de nombreux personnages reparaissant et surtout disparaissant. Les restrictions budgétaires aidant, la liste des disparitions définitives semble devoir s'allonger considérablement. Ce serait d'ailleurs intéressant de savoir quel profit financier les nombreux comédiens qui travaillent pour Plus belle la vie tirent de leur participation ; cela représente sans doute pour beaucoup d'entre eux surtout une carte de visite et une référence relativement flatteuse sur un C.V. .

La matière des histoires que ces personnages animent se réduit, à peu de choses près, aux deux ingrédients qui entrent dans le fond de sauce de la plupart des séries télévisées grand public : les histoires de cul et les histoires crapuleuses, dont les multiples "rebondissements" finissent par faire bâiller même les plus fidèles, tant la substance en est monotone et prévisible. Il arrive cependant que la série ose aborder, timidement et discrètement sans doute, mais réellement, des questions de société, comme l'extraction du gaz de schiste, le travail à domicile, le racisme ambiant ou la spéculation immobilière. On sait gré aux scénaristes de n'avoir pas caché leur préférence dans le débat sur le mariage gay, sujet qu'ils ont traité avec une sympathie joyeuse. 

Mais la grande et principale disparue de ce feuilleton marseillais, c'est bien Marseille elle-même. Sorties du décor de studio de la place du Mistral, les caméras n'en captent guère que des coins de jardin public interchangeables, des rues anonymes ou des bouts de plage passe-partout. Cette grande ville plus que deux fois millénaire, au site admirable, si diverse et si riche dans ses paysages urbains, ses atmosphères, sa sociologie, son exceptionnel patrimoine culturel, ses entreprises high tech, ses hôpitaux de pointe, est à peu près absente. Pas de Major. Pas de Saint-Victor. Pas de Vieille Charité. Pas de place Castellane. Pas de port autonome. Pas de cours Belzunce. Pas de quartiers Est. Pas de quartiers Ouest, et encore moins de quartiers Nord. Etc. etc. Ne parlons pas de son hinterland, non moins beau et non moins varié. Le comble a été atteint quand on est allé chercher pour décor de je ne sais plus quel épisode une crique de l'Estérel (au cap Dramont, exactement) dont les rochers rouges pouvaient difficilement passer pour les calcaires de l'Estaque ou du cap Canaille ! Marseille est à peu près aussi absente de Plus belle la vie que l'accent marseillais, que seul l'inamovible cafetier fait un peu chanter.

Bon, tout n'est pas nul dans ce feuilleton,  bien interprété par des comédiens souvent remarquables, (telle Anne Decis, naguère excellente interprète de Pirandello et d'Ionesco, ah là là, enfin, passons), juste et même sensible dans sa peinture des rapports humains. Tout de même, on se dit que l'histoire de Plus belle la vie (celle de sa réalisation, pas celle de ses personnages) est peu à peu devenue l'histoire des belles occasions manquées et qu'une série qui aurait pu décrocher la palme de l'originalité et de l'innovation s'est peu à peu fondue dans le tout venant des productions télévisuelles. Faut pas rêver, certes : de multiples contraintes ont produit ce résultat. Mais on ne peut s'empêcher de se dire que, pour qu'il en aille autrement, il aurait fallu, surtout, un peu plus d'audace et d'imagination.


Additum ( 28 mai 2016 ) -

Une autre conséquence réjouissante de la désinvolture avec laquelle les scénaristes de Plus belle la vie gèrent le feuilleton, c'est la disparition dans la nature de personnages dont la conduite fait pour le moins problème. Ainsi ont été passés à la trappe un assassin, digne époux du procureur-adjoint de Marseille, devenue sa complice par dissimulation de preuve (elle aussi a été escamotée) et le commanditaire d'un assassinat, le dénommé Abdel (ainsi que sa maîtresse et complice). Tout le monde sait que Marseille est un haut lieu de la criminalité impunie en France, mais là, c'est peut-être pousser le bouchon un peu loin. On attend avec curiosité le traitement par les scénaristes des tribulations du couple Boher (tous deux policiers), mouillés jusqu'au cou dans un autre meurtre. Faudra-t-il les faire disparaître, eux aussi, en souhaitant que la capacité d'oubli phénoménale du téléspectateur moyen permette de passer sans vagues à autre chose ?



1 commentaire:

Le cabinet des rugosités a dit…

Moi aussi je trouve ça délirant ces disparitions soudaines dans les séries. Je ne regarde pas Plus belle la vie, mais dans Le feux de l'amour quand quelqu'un "disparait", il le remplace par un autre acteur en disant en début d'épisode "le rôle de machin sera dorénavant interprété par bidule" ils gardent la même voix et le tour est joué, ou les font revenir en fantômes très réalistes ;))
Dans Dallas (je me refais l'intégrale ;D), Après que Pamela ait été défigurée et dans le coma après un grave accident de voiture, ils l'ont fait disparaître mystérieusement. Comme ça ils peuvent se la garder sous le coude s'ils en désire une intervention prochaine en la changeant elle aussi par une autre. Ils viennent aussi d'envoyer Priscilla Presley en Suisse, en sorte de conduite élégante vers la porte de sortie.
Dans Treme John Goodman est mort à la première saison, incroyable !!
Dans Les Sopranos, The Shield ou Justified, le problème est plus vite résolu ;))
Je pense qu'il y a parfois des désaccords au niveau des contrats, ou malheureusement des morts soudaines, et les scénarios pour faire face à ces imprévus tiennent plus ou moins la route.
Sylvie