mercredi 29 janvier 2014

L'essence du politique

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" Je fais savoir que j'ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler " : tel est le bref message que François Hollande a fait parvenir à l'AFP, samedi 25 janvier, précisant qu'il s'exprimait à titre personnel et non en tant que Président de la  République, car il s'agit de sa "vie privée".

Cette annonce illustre, une fois de plus, la difficulté qu'il y a, quand on est Président de la République (mais aussi quand on exerce un mandat du peuple, quel qu'il soit) à séparer radicalement la sphère des activités publiques de celle de la vie privée.

François Hollande a beau dire, c'est bien l'homme public, l'homme politique, qui a pris cette décision et l'a fait savoir, dans une déclaration d'une sécheresse brutale, toute régalienne : "Je fais savoir que j'ai mis fin..." ; certains commentateurs l'ont trouvée violente ; elle l'est, puisqu'elle met instantanément fin à un statut qui n'avait d'autre fondement qu'une préférence affective évaporée. L'homme privé a tranché, mais tout autant et davantage l'homme public, prenant enfin la mesure des désordres engendrés dans la sphère politique par les frasques de l'homme privé. Il urgeait d'y remédier, aussi précisément, nettement et efficacement que possible. Michel Sapin s'est félicité de ce retour à la "clarté" : on ne saurait mieux dire.

Il était difficile, en effet, de pousser plus loin la confusion entre vie privée et vie publique, puisque c'est au titre de première dame ou de première concubine -- on ne savait plus trop --, disons de première copine du chef de l'Etat, et à nul autre, que Valérie, qui n'était pas une élue et n'appartenait à aucun corps de l'Etat, exerçait à l'Elysée des fonctions officielles, bénéficiait de la collaboration d'un cabinet personnel (au moins cinq personnes), effectuait des déplacements à l'étranger, le tout aux frais du contribuable ! Il a suffi d'un "T'es plus ma copine" pour mettre fin à cette étrange situation, et pour que l'ex-copine dégage de l'Elysée sans autre forme de procès. On dira que la dame n'a récolté que ce qu'elle méritait, mais c'est une autre histoire. Cette affaire, en tout cas, aura exposé crûment le très anormal comportement d'un Président qui se voulait "normal".

Cette laconique annonce à l'AFP n'est donc nullement la déclaration d'un simple particulier. Elle est un acte éminemment politique . Sa fonction linguistique est performative  : elle fait advenir ce qu'elle annonce, et ce, non seulement dans la sphère du privé, mais aussi -- et pour nous, citoyens, cela seul devrait compter -- dans la sphère publique (ou politique, comme on voudra, à condition de se souvenir de l'étymologie du mot).

Cette péripétie aura eu au moins l'utilité de nous rappeler la nature du politique . Est politique, dans l'espace public de la Cité, toute parole, tout acte visant à influer sur le cours des destinées communes. Les gens qui ont manifesté dimanche soir dans les rues de Paris, exigeant le départ de François Hollande, ont accompli un acte politique. Moi, simple citoyen, si je déclare sur ce blog, qui est une forme d'espace public puisqu'il peut être lu et commenté par tous, que l'action de ces manifestants aurait dû être réprimée impitoyablement,  en y employant toute la violence qui serait nécessaire, dès lors qu'elle prenait la forme de débordements violents,  je fais un acte politique, puisque mon but, en tant que citoyen, est de rallier d'autres citoyens à mon opinion.

Dans  la sphère du politique, toute parole publique visant à influer sur le cours des affaires publiques, qu'elle émane d'un haut responsable de l'Etat ou d'un simple citoyen, est un acte. En démocratie, la parole est la forme privilégiée de l'action politique.

Nous aurions tendance à l'oublier, tant les institutions de la Ve République ont conduit, sinon à marginaliser, du moins à reléguer dans une excessive discrétion les activités de nos Assemblées. Il existe bien une Chaîne parlementaire qui retransmet régulièrement leurs travaux, mais qui les regarde ? La plupart des téléspectateurs sont vite découragés par la technicité des débats, l'ennui d'un morne rituel. Nous ne savons presque plus combien peut être grande, dans les grandes occasions, la force de persuasion et d'entraînement de la parole. La dernière fois que j'ai lu  dans la presse le compte-rendu élogieux d'un discours à l'Assemblée, ce devait être sous Giscard (et même, peut-être, sous de Gaulle!) : il s'agissait d'un discours de François Mitterrand, alors porte-parole de l'opposition. Le commentateur en pointait l'acuité lucide et la formulation brillante. Bien sûr, on pourrait citer aussi le discours de Malraux lors du transfert des restes de Jean-Moulin au Panthéon, et, surtout, la plaidoirie décisive de Robert Badinter en 1977 au procès de Patrick Henry ; on peut aussi sans doute ajouter les interventions du même lors des débats sur l'abolition de la peine de mort et celles de Simone Veil dans les débats sur l'IVG . Au total, cela fait bien peu.

Pourtant, nous restons conscients de ce poids décisif de la parole dans la vie publique : en témoigne le succès des face-à-face télévisuels organisés entre les candidats lors des présidentielles. Même les plutôt mornes conférences de presse de nos chefs d'Etat sont suivies avec attention, bien qu'aucune n'ait été encore en mesure de faire oublier les performances -- exceptionnelles il est vrai -- du général de Gaulle.

Hannah Arendt le rappelle dans La Crise de la culture , les performances des hommes politiques sur la scène publique peuvent être légitimement rapprochées de celles des artistes -- comédiens, danseurs, chanteurs -- qui se produisent sur les scènes des théâtres. "  Les arts d'exécution, écrit-elle, présentent une grande affinité avec la politique; les artistes qui se produisent -- les danseurs, les acteurs de théâtre, les musiciens et leurs semblables ont besoin d'une audience pour montrer leur virtuosité, exactement comme les hommes qui agissent ont besoin de la présence d'autres hommes devant lesquels ils puissent apparaître ; les deux ont  besoin d'un espace publiquement organisé pour leur "oeuvre", et les deux dépendent d'autrui pour l'exécution elle-même ".

Ce qui fait la différence, dans les débats décisifs où se jouent les destinées d'un peuple citoyen, c'est l'excellence, ce mélange d'énergie, de savoir-dire et de savoir-faire que Machiavel  rassemblait sous le nom de virtù .  De cette virtuosité dont sait faire preuve, dans les grandes occasions, l'homme d'Etat , Shakespeare nous a donné un exemple inoubliable : c'est, dans Jules César , le discours de Marc-Antoine aux funérailles du dictateur assassiné, devant une assistance houleuse, largement acquise à Brutus et aux conjurés, mais que l'orateur va retourner, par un discours à la fois bouleversant de sincérité et diaboliquement habile. Je ne sais pas si on fait étudier à l'ENA cet étourdissant morceau de bravoure. A en juger par les piètres qualités oratoires de l'actuel Président , incapable de maîtriser les règles élémentaires de la diction, j'en doute ! On devrait bien aussi se rappeler, par ces temps où agonisent les humanités classiques, que les plus beaux exemples de virtù et de virtuosité démocratique et républicaine que nous puissions méditer, ce sont la Grèce et la Rome antiques qui nous les ont légués. Hannah Arendt,  encore :

" Il est vraiment difficile et même trompeur de parler de politique et de ses principes les plus profonds sans faire appel dans une certaine mesure aux expériences de l'Antiquité grecque et romaine, et cela pour la seule raison que les hommes n'ont jamais, ni avant ni après, pensé si hautement l'activité politique et attribué tant de dignité à son domaine ".

Pour s'en convaincre, on peut lire, par exemple, le livre que Jacqueline de Romilly a consacré à Alcibiade. S'appuyant sur le  récit de Thucydide, elle brosse un tableau admiratif de l'éloquence d'Alcibiade et de celle de son adversaire Nicias, s'affrontant devant l'Assemblée du peuple à propos du projet, défendu par Alcibiade, d'expédition en Sicile. Quand on pense que ni la décision d'intervenir en Libye ni celle d'intervenir en Centrafrique n'ont été prises à l'issue d'un débat de la représentation nationale qui fût à la hauteur de l'enjeu, on mesure à quel point ces moments forts de l'histoire de la démocratie athénienne restent des références à méditer.


Hannah Arendt , La Crise de la culture , Qu'est-ce que la liberté ?   / traduction d'Agnès Faure et Patrick Lévy  ( Gallimard / Quarto)

William Shakespeare ,  Jules César  / traduction d'Yves Bonnefoy    (Le Club Français du Livre )

Jacqueline de Romilly,  Alcibiade   ( de Fallois )

Thucydide ,  La guerre du Péloponnèse , traduction de Jacqueline de Romilly  ( Les Belles Lettres )


La grande Colette sur son pliant , avatar eugènique agréé






1 commentaire:

JC..... a dit…

L'élévation fascisante de cette quenelle romaine à l'américaine me navre ... Mais je ne suis pas inquiet, sachant bien, contrairement au taulier de ce blog, qu'écrire dans un blog n'est en rien un acte politique, mais de l'ordre d'une "conversation privée" entre particuliers. Il n'y a donc aucune raison de comparer les propos de Jambrun et ceux du Président MoiJe Pépère Normal que le Ciel dans sa bonté idiote nous a envoyé pour nous débarrasser de l'Agité Nerveux !