jeudi 16 janvier 2014

" Woyzeck ( je n'arrive pas à pleurer ) " : résonances


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" Les affaires privées se traitent en privé ", a déclaré notre Hollandais volant, tout juste descendu de sa mobylette. Admirable politique de ménagère avisée. Les torchons avec les torchons, les serviettes avec les serviettes. Que n'y a-t-il pensé plus tôt ?  Cela lui aurait évité d'aller exhiber dans l'espace public sa hâte à s'en aller assouvir ses désirs amoureux. La ménagère avisée aurait dû se dire que, dès qu'elle risquerait un pied hors de l'élyséen logis, elle serait exposée aux regards de toutes les commères du quartier. Elle qui se voulait exemplaire  se retrouve en effet exemplaire, mais de l'inconscience et de l'inconséquence humaines, à l'instar de la ménagère Clinton et de quelques autres.

Mais c'est aussi que, dans les affaires amoureuses en particulier aussi bien que dans les affaires humaines en général, il est naïf et illusoire de prétendre séparer les torchons d'avec les serviettes et les serviettes d'avec les torchons. Cela n'est possible que le temps d'un communiqué officiel et dans la langue de bois de rigueur.

C'est à quoi il songeait en montant les marches du parvis du théâtre où il a ses habitudes. Dans le hall, une jeune femme lève les bras au ciel en l'apercevant. C'est une ancienne. Ils se sont beaucoup aimés autrefois, en tout bien tout honneur, au temps où les rapprochait une passion commune , qui les rapproche toujours puisqu'ils sont tous deux ici ce soir ; elle allait sur ses dix-sept ans ; il y avait de la connivence, du bonheur d'être ensemble; il la ramenait parfois chez ses parents le soir, bien au-delà de l'heure du couvre-feu ; la jeune serviette avait tout ce qu'il fallait pour faire flamber le vieux torchon ; ne nous laissez pas succomber à la tentation des noces blanches ; il y avait heureusement, pour y résister, la conscience d'être vieux torchon et le fameux devoir de ... réserve.

Mais voici qu'une autre jeune femme, un peu moins jeune mais très belle elle aussi, lui fait signe. Au bonheur des amies. Ce matin-là, après ces quelques jours passés ensemble et cette soirée l'un près de l'autre au théâtre, il était allé la prendre dans sa chambre pour l'accompagner au petit déjeuner. Belle, attirante, épanouie; quelque chose à la fois de doux, de grave et d'intense. Ils étaient seuls, ils se regardaient, silencieux. Il y a des regards qui ne trompent pas. A quoi tiennent les choses; il aurait suffi de tendre le bras, de caresser sa joue, ses cheveux, sans rien dire. C'est si simple; c'est ainsi que, tout d'un coup, une vie est différente. Mais non. Cela non plus n'eut pas lieu. Il ne saura jamais pourquoi il n'a pas fait ce geste. Ces gestes qu'on fait ou qu'on ne fait pas, cela s'appelle le destin.

Dans la salle où il a rejoint son fauteuil, une place était restée vide à sa gauche, voici qu'une somptueuse la remplit ; elle déborde même un peu, et comme son voisin de droite est quelque peu corpulent, le voilà contraint d'adopter une position inspirée de Jerry Lewis dans Le Tombeur de ces dames . Enroulée dans sa noire chevelure. Masse délectable de chair tiède et parfumée. Tandis que baissent  les lumières et qu'apparaissent les comédiens, elle se love au creux du fauteuil, découvrant des cuisses croisées, gainées de noir de fumée. Il sait déjà qu'il ne pourra se distraire de cette fascination jusqu'à la fin du spectacle, condamné à loucher dans l'ombre sur cette merveille inconnue; alors qu'approche le dénouement, il se voit plongeant sa tête entre ces seins généreux, fourrant sa main entre ces cuisses, il voit aussi le gros titre de Var Matin : " Scandale au théâtre : une spectatrice agressée en pleine représentation ! " . Sur la scène, le tambour-major fourre son mufle sous la robe de Marie ; bientôt, le pauvre Woyzeck s'acharnera à coups de couteau sur le corps de sa maîtresse, en une frénésie de meurtre qui n'est que le négatif, l'envers désespéré  de sa frénésie amoureuse.

Woyzeck est la dernière oeuvre, inachevée, de Georg  Büchner. Les scènes de ce drame inspiré d'un fait-divers ont un caractère d'ébauche; on ne connaît pas exactement l'ordre dans lequel elles se seraient succédé. Cet  état d'inachèvement, loin de l'affaiblir, confère à l'oeuvre une étrangeté et un pouvoir de fascination et d'émotion singuliers. On ne sait pas quel en aurait été le sens, si l'auteur, enlevé par le typhus à l'âge de vingt-trois ans, avait pu aller au bout de son travail. Ce qui est sûr, c'est que la solitude, la passion, l'aliénation, en auraient été les thèmes majeurs.

Le désir amoureux, les baisers, les caresses, les étreintes sont le plus puissant, mais aussi le plus dangereux remède auquel nous puissions avoir recours pour apaiser notre désespoir de monades solitaires. Tout dépend de la dose et des circonstances. La différenciation et l'attirance sexuelles sont la chance et la fatalité de notre espèce. Chance et fatalité indissolublement mêlées. Jean-Pierre Baro, le metteur en scène de ce spectacle, a lu Woyzeck, en a été fasciné, profondément troublé, et cette histoire, inspirée d'un fait-divers réel, mais réinventée par un très jeune homme il y a près de deux siècles, est entrée en résonance avec ce que lui avait raconté sa mère d'un père que, peut-être, il n'a pas ou guère connu; les récits de cette mère, il les a, lui aussi, réinventés dans un texte qui contient sans doute une part de la vérité de ce père, de la vérité de cette mère, de la vérité de ce fils, comme le texte de Büchner  contient lui aussi une part de la vérité du vrai Johann Christian Woyzeck, du Franz Woyzeck imaginé par Büchner et de Büchner lui-même.

Il se figure que ce que nous savons de nous et des autres est un mixte de réel et d'imaginaire, de mémoire et de rêve, irrigué de désir, organisé, développé dans un récit. Toute oeuvre dramatique est un récit à peine déguisé, et le récit est la forme que prend nécessairement la connaissance que l'humanité a d'elle-même, depuis bien avant Oedipe-Roi et bien avant l'Ancien Testament . Tout récit, toute pièce de théâtre, toute oeuvre d'art, est un medium , comme l'être désiré, aimé, est le medium de notre propre vérité. Toute connaissance est médiate.

Les résonances entre ces deux récits, celui de l'histoire de Woyzeck, redéployé sous une forme dramatique par Büchner, et celui que sa mère lui a fait de la vie de son père, Jean-Pierre Baro les orchestre au fil d'une série de correspondances qui d'abord déroutent, puis sont de plus en plus émouvantes, de plus en plus poignantes, parce qu'elles sont profondément justes, porteuses de vérité. Une vérité qui nous touche et nous dérange parce que c'est notre vérité à tous, la vérité tragique de la condition humaine. C'est sans aucun doute la raison pour laquelle nous adhérons si aisément à un propos qui, a priori, n'avait rien d'évident.

Il se laisse peu à peu séduire par ces allées et venues, ces échanges, ces échos entre les deux histoires, tout cela favorisé, stimulé par la plasticité d'une mise en scène aérée. La beauté foudroyante de la comédienne qui joue Marie, sa sensualité lumineuse, le distraient de sa fascination pour sa voisine. L'engagement de tous les interprètes lui paraît admirable. Que de talents, si intelligemment utilisés.

Ainsi s'éclairent l'une par l'autre l'histoire de l'humble Woyzeck, placé par le sort tout en bas de l'échelle sociale, en butte aux moqueries et aux mépris, trompé par sa maîtresse à qui il apporte le peu qu'il gagne pour son entretien et celui de leur enfant, et l'histoire du père, un Africain pauvre, entré dans l'armée française, en butte au racisme ambiant, exploité, en tant qu'aîné, par sa famille restée au pays. Deux figures jumelles de l'aliénation. Le fait que le rôle de Woyzeck soit interprété par un Noir favorise cette circulation du sens, sur ce pont jeté par l'auteur-metteur en scène au-dessus du temps, de l'espace et des conditions.  La passion amoureuse, source d'une irrésistible vocation, pour le meilleur ou pour le pire, permet à l'histoire de Marie, la pauvre prostituée maîtresse de Woyzeck, d'interférer avec celle de la mère, cette Française d'origine bourgeoise qui a épousé un Sénégalais, bravant la désapprobation des deux familles. L'envoûtante beauté de Marie est, pour Woyzeck , le visage de la fatalité qui le conduira au meurtre, tandis que l'alcool, compagnon maléfique, sera l'artisan fatal de la déchéance du père. Woyzeck tue Marie, mais abandonner, comme le fait la mère,  l'être aimé et qui vous aime, mais dont la déchéance vous met en danger, vous et votre enfant, c'est tout de même aussi une sorte de meurtre.

Surprenant et poignant spectacle. Il expose ce qui sépare les humains et ce qui les unit. Monades solitaires vivant sous le règne de la différence ... Que chacun s'en tienne à son rôle, que chacun se tienne à sa place. Qu'on se le dise : on n'échappe pas à son destin. On n'échappe pas à sa misère. On n'échappe pas à ce qui vous asservit. Mais voici qu'entre en scène une force  supérieure à toutes ces forces maléfiques. Son action fulgurante bouleverse l'échiquier des différences. Cette force, c'est celle du désir amoureux, de la passion amoureuse . Dans l'ivresse de l'amour partagé, jusqu'à la frénésie, jusqu'à l'extase, tout s'abolit : ce spectacle ose le montrer en des scènes d'une intensité extraordinaire.  L'hubris amoureuse jette entre les êtres de fragiles et vertigineuses passerelles; elle fait tout oublier, elle rend à la fois extraordinairement aveugle et extraordinairement lucide. Pour le meilleur, ou pour le pire. Sa soumission sensuelle à son tambour-major livrera Marie au couteau de Woyzeck. Mais la mère, elle, évoquant sa rencontre avec son amour venu d'Afrique, dit : " Je ne savais pas qu'il était Noir. Je ne voyais pas qu'il l'était. " C'est si simple, et si beau.

C'est une vieille question, qui reste ouverte, de savoir si le théâtre contemporain peut renouer avec la tragédie, réinventer le genre tragique. Le genre, peut-être pas. Mais le tragique lui-même, sûrement que oui. Le tragique de notre condition surgit partout, à chaque instant de ce spectacle-là. Il a plus d'une forme, mais sa forme la plus lancinante est le fait que nous ne saurons jamais tout-à-fait le pourquoi : pourquoi nous sommes ce que nous sommes ; pourquoi ce qui nous est arrivé nous est arrivé.

Elle est repartie de son côté, et lui du sien. Monades solitaires, porteuses de leurs désirs et de leur ignorance, en quête du sens de leur vie, ce sens que personne en ce monde ne peut trouver tout seul. Le spectacle s'est clos sur une dernière image : celle d'un homme prenant dans ses bras un enfant abandonné. Cet enfant abandonné, c'est chacun d'entre nous, c'est chacun des humains.

Tout est toujours à transmettre.

Toutes les expériences s'éclairent par toutes les autres. Innombrables résonances.

C'est la vérité du théâtre. C'est la vérité de la vie. Faites passer.

Je n'arrive pas à pleurer... Mais tenter de comprendre est plus noble que pleurer.



Woyzeck  (je n'arrive pas à pleurer) , d'après Georg Büchner , adaptation, écriture, mise en scène de Jean-Pierre Baro   /  Extime compagnie  / avec Simon Bellouard, Cécile Coustillac , Adama Diop , Sabine Moindrot , Elios Noël , Philippe Noël , Tonin Palazzotto / Scénographie : Magali Murbach et Jean-Pierre Baro / Création sonore : Loïc Le Roux  / Création lumières : Bruno Brinas / Création vidéo : Vincent Prentout / Assistant à la mise en scène : Franck Gazal / Régie générale : Adrien Wernert








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