vendredi 28 février 2014

Autour des " Champs d'honneur " de Jean Rouaud : un secret éventé depuis la nuit des temps

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Ce livre est placé explicitement sous le signe de la mort. Elle y est chez elle partout, dès le titre, depuis la première page où est relatée la mort du grand-père, jusqu'à la dernière où, le jour de la Toussaint de l'an quarante-et-un, le même grand-père voit un "grand jeune homme en manteau  de deuil penché au-dessus des siens", "face à l'appel emmuré des siens". "On dirait qu'il hésite à se coucher à son tour, à reprendre entre eux la place de l'enfant prodige qu'il fut, comme s'il se préparait déjà à répondre présent au prochain appel.  "

La mort est le grand leitmotiv de ce livre, comme elle est le grand leitmotiv des destinées humaines. : elle est ce "secret éventé depuis la nuit des temps" , évoqué dans l'incipit . Le grand-père meurt, la tante Marie meurt, le père meurt, à quarante ans, "prématurément", comme on dit. Yvon, le fils du fossoyeur, meurt, lui, à vingt-neuf ans. "Existence lapidaire", commente le narrateur. Moins lapidaire cependant que celles des jeunes morts de la grande guerre. Vivre, c'est d'abord être le témoin de la mort des autres, des voisins, des amis, des proches, des tout proches. C'est tenter de s'en remettre, sans garantie du résultat. Le grand jeune homme en manteau de deuil, "orphelin, sans ressources, et la guerre tout autour" , "veut bien essayer encore", mais pour combien de temps ?

Le narrateur se fait donc le mémorialiste de la mort des autres, mémorialiste de l'existence des défunts, du moins de ce qu'il parvient à en reconstituer. Il y a plus qu'un souvenir de l'entreprise proustienne dans celle de Jean Rouaud, mais le temps retrouvé n'a ni l'éclat ni la séduction qu'il a dans les pages de la Recherche . On est dans la grisaille pluvieuse d'un trou du  cul du monde de Loire-Inférieure, non dans les splendeurs marines de Balbec. On est chez de petits bourgeois de province, vers 1950, non dans les salons Guermantes. Existences banales, falotes, vies ratées, abrégées, vies sacrifiées, à l'instar de celle de la tante Marie.

Que vivre c'est  attendre de mourir. La mort est l'affaire la plus banale, la plus quotidienne, la plus simple qui soit. Le grand-père : " Un soir, sans semonce ni rien, le coeur lui a manqué. Son âge un peu bien sûr, mais à soixante-seize ans on ne voyait pas qu'il avait de prise sur lui" . La tante Marie : " Pour la petite tante, ç'avait été l'enfance de l'art. On retira les perfusions de ses bras squelettiques posés sagement sur les draps le long de son corps momifié, on arracha le tuyau d'alimentation de son nez, et son coeur vaillant ne se fit pas prier. En trois secondes, l'affaire -- la grande -- était réglée. Sa petite tête blanche se couchait sur le côté ".

La mort est à ce point entrelacée à la vie que des scènes qui , racontées par un autre, paraîtraient scabreuses, d'un humour macabre à la  limite du supportable, ici apparaissent toutes simples, naturelles. Celle, par exemple, où le fossoyeur rapporte du cimetière à la famille les alliances d'Aline et de son mari, ainsi que le dentier de la défunte, qu'on entrepose avec d'autres menus objets dans une corbeille sur un buffet et qu'on finit par y oublier. Ou celle de l'enterrement de la tante Marie, par un jour de grand vent. Ou celle de l'exhumation (clandestine) des restes (mêlés à ceux d'un autre cadavre) d'Emile, mort "au champ d'honneur" en 1917, pour que son épouse Mathilde ne se recueille pas jusqu'à la fin de sa vie devant un tombeau vide.

L'édition de poche des Champs d'honneur aux éditions de Minuit, s'orne de la photographie d'un poilu de la grande guerre, et le roman passe pour l'un des plus remarquables, parmi ceux qu'elle a inspirés. Pourtant, les champs de bataille de 14/18 ne sont directement évoqués que dans un petit nombre de pages (à peine une vingtaine sur les quelque 170 pages que compte le livre). Mais certaines de ces pages sont d'une force évocatoire saisissante et terrible : c'est le court chapitre qui décrit le champ de bataille au Nord d'Ypres, quand, en 1916, sont utilisés pour la première fois les gaz. Pages inoubliables. L'imagination soutenue par l'empathie peut faire des prodiges. C'est là qu'on comprend un peu mieux le mot profond de Breton qui nous avertit qu'elle ne pardonne pas.

La plupart de celles et ceux dont l'existence est évoquée dans ce livre sont les contemporains, les descendants directs des morts de 14/18. Bientôt morts à leur tour. A l'instar de celle de Pierre s'en allant, l'hiver de 1929, déterrer les ossements du mari de Mathilde, l'entreprise du narrateur-mémorialiste est une entreprise d'exhumation. Exhumation des restes d'existences autrement vouées à l'oubli. C'est aussi le sens de l'entreprise du grand-père, rangeant le grenier où sont entassés les objets de la  vie de la tante Marie, les lettres qu'elle écrivit ou reçut. C'est lui qui ressuscite les deux frères Louis et Emile, et Pierre.  Pour savoir et comprendre qui furent les morts, il faut souvent attendre que la mort ait définitivement privé de sens pour eux et pour nous le mot intimité. Ainsi, peut-être, l'existence falote de la tante Marie, prend elle son véritable sens qui, autrement, serait resté inconnu : elle est celle qui, parmi tant d'autres, soeurs ou épouses, soigna, veilla, l'aimé agonisant. Et ne s'en remit sans doute jamais. Son lot fut, jusqu'à sa propre fin, de le pleurer.

" On entre dans un mort comme dans un moulin " : ce mot cruel de Sartre ne rend pas compte de la démarche de Jean  Rouaud, toute d'empathie délicate et de lucidité tendre, servie par une écriture encore parfois inutilement chargée, presque précieuse, mais souvent magnifiquement inspirée.

Pas le tout que de se proposer de faire revivre (un peu) les chers disparus. Dans Ecrire pour quelqu'un, l'historien et biographe Jean-Michel Delacomptée s'est proposé une tâche très voisine de celle de Jean Rouaud, même s'il  a choisi, semble-t-il, la voie de l'autobiographie. Mais une chose est de faire revivre Henriette d'Angleterre ou Madame de Motteville, la confidence d'Anne d'Autriche; une autre est de se lancer dans une entreprise analogue, s'agissant de parfaits inconnus pour le lecteur. Lui, le lecteur, peu lui importe que ces conglomérats de protéines aujourd'hui dissociées aient été chers au coeur du narrateur. Lui, le lecteur, les pieuses reconstitutions mémorielles, à vrai dire il s'en tamponne. Ce qu'il attend, très égoïstement, c'est que la relation de ces vieilles histoires privées, d'une façon ou d'une autre l'accroche. Et là, l'écriture ne compte pas pour du beurre. C'est même la grande affaire. Il ne s'agit peut-être pas d'égaler Proust mais il s'agit toujours de séduire. Jean Rouaud, quant à lui, au moins dans ce livre, y parvient. Jean-Michel Delacomptée, je ne sais pas, ne l'ayant pas lu. C'est toute la grâce que je lui souhaite.

La visite au cimetière est décidément très tendance en ce début d'année. "J'ai toujours aimé entrer dans les cimetières", nous confie Maryline Desbiolles. De sa fréquentation de "ces lieux à l'écart, retranchés",  qui lui semblent parfois "au coeur battant du monde", elle a tiré un roman, Ceux qui reviennent , qui, lui, après un début prometteur, ne tient pas la route : la faute en revient justement à une écriture médiocre, qui, sur la fin, à propos du fait-divers de Chevaline, s'avachit dans la relation journalistique de second ordre.

" Sept milliards d'hommes peuplent aujourd'hui la planète ", écrit Patrick Deville dans Peste et choléra. " Quand c'était moins de deux au début du vingtième siècle. On peut estimer qu'au total quatre-vingts milliards d'êtres humains vécurent et moururent depuis l'apparition d'homo sapiens. C'est peu. Le calcul est simple : si chacun d'entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. "

On n'a pas de peine à trouver les objections  à cette borgésienne esquisse d'un projet de bibliothèque de Babel exclusivement composée de biographies. Justice, sans doute, s'il est vrai que rien ne vaut une vie et que toutes les vies se valent. Pour autant, toutes sont-elles d'un égal intérêt et, surtout, les biographes seraient-ils tous doués d'un égal talent ? A combien de nouvelles injustices la réalisation d'un tel projet ouvrirait-elle la porte ? Mais enfin, dans cette myriade de redites, d'assommantes relations ou, plus souvent, de récits avortés, faute de munitions, il se rencontrerait sûrement quelques pépites. Biographes de tous les pays, unissez-vous ! à vos plumes !

Jean Rouaud , Les Champs d'honneur  (Les éditions de Minuit )

Jean-Michel Delacomptée , Ecrire pour quelqu'un   ( Gallimard )

Maryline Desbiolles ,   Ceux qui reviennent   ( Seuil )



1 commentaire:

JC a dit…

Je ne laisse à personne le soin d'écrire ma biographie. On trouvera dans cette somme d'évènements rares les multiples facettes d'une vie extraordinaire. J'ai même écrit par avance mes dernières paroles célèbres et quasi bibliques pour le cas ou il m'arriverait une extinction de voix mal venue :
"Démerdez-vous les uns les autres !"