lundi 24 février 2014

" Chroniques de Bustos Domecq " ( Jorge Luis Borges / Adolfo Bioy Casares ) : délices de la parodie

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Le grand soleil de dix heures avive le vert des collines. Sage sur ma chaise, j'attends que l'oracle ait pondu les résultats. Mais déjà un bref entretien avec son interprète m'a relativement rassuré : j'ai sans doute encore au moins quelques mois à vaquer , presque avec insouciance, à la surface du monde. Une de mes voisines s'en tient, quant à elle, à un sobre "Quand c'est l'heure, c'est l'heure; quand c'est pas l'heure, c'est pas l'heure". Salubre fatalisme, qui, d'ailleurs, n'empêche pas de s'activer à ce que l'heure sonne le plus tard possible.

J'écoute la conversation  d'une infirmière avec un patient, appuyé sur ses cannes anglaises ; elle doit avoir une petite quarantaine ; lui doit être un peu plus âgé que moi ; son parcours du combattant a déjà duré une bonne dizaine d'années ; elle, a arrêté de travailler trois ans : opération du pancréas. Je mesure chaque jour ma chance relative : par exemple, je n'ai pas eu de tumeur au cerveau ; on ne m'a pas vissé à force sur le crâne un casque de métal ; on ne m'a pas enfoncé une grosse  seringue à travers l'os. A toute force tu veux vivre ? Soit. Tu vas voir ce qu'il en coûte...

J'ai sorti de mon sac le livre du jour :  les Chroniques de Bustos Domecq , de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, que Laffont a rééditées en Pavillon/poche . Allégresse heureuse. Je ris comme un gamin en lisant Hommage à César Paladion ou Catalogue et analyse des divers ouvrages de Loomis . Je ris et, en même temps, mes larmes coulent. Heureusement que je n'ai pas de vis-à-vis, sinon mes voisins auraient lieu de s'inquiéter.  Être ému, c'est respirer avec son coeur ", a écrit Pierre Reverdy.  Je respire avec mon coeur. Je songe à l'immense quantité de bonheur  et de savoir qu'au fil de ma vie déjà longue les livres aimés m'ont dispensée. Lecture, perfusion d'Autre... Plaçons très haut ce savoir-là, cette chance-là, ce bonheur-là. Je souscris sans réserve à ce que dit Montesquieu de la lecture : " le souverain remède contre les dégoûts de la vie" ... " Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé "...

J'ai eu la chance d'apprendre à lire très tôt, vers l'âge de quatre ans je crois, en lisant le journal, avec l'aide de ma mère ; quand j'y pense, ce devait être de la propagande pétainiste, mais, un peu plus tard, je me suis rattrapé en déchiffrant les noms des chars de la colonne Leclerc qui défilaient devant moi, en route pour Paris. Le soleil de dix heures baignait la rue du village, la rue aux drapeaux et aux filles en jupe blanche qui grimpaient sur les blindages pour embrasser les tankistes.

Dans ma mémoire, il me semble que se confondent mon amour de la lecture et mon amour pour ma père  -- qu'est-ce que j'écris-là ! il y a des lapsus calami qu'on s'en voudrait d'effacer ! -- pour ma mère ! Amour éperdu, absolu. Elle était la divinité sur la terre. Sa parole était d'évangile. Jusque vers l'âge de dix ans ; ensuite cela s'est gâté un peu. L'amour de la lecture, lui, s'est conservé, intact; mais je crois bien qu' en son coeur, est gravé l'amour de la mère.

" Personne ne songera jamais à comparer la sobre élégance, le trait qui va loin, la vision panoramique de l'écrivain de talent, avec la prose bon enfant, négligée, presque en pantoufles , du brave homme sans malice qui, entre deux siestes, élabore, couvertes de la poussière d'un ennuyeux provincialisme, ses méritoires et lourdes façons de chroniques " , écrit Gervasio Montenegro, présentant les chroniques de son ami Bustos Domecq. Mais si, justement, on y songe immanquablement car il n'est pas toujours aisé de distinguer l'écrivain de talent du brave homme sans malice. Il arrive que l'écrivain qu'on croyait de talent ne s'avère qu'un brave homme sans malice, ou l'inverse. Le temps fait plus ou moins le tri, mais son verdict n'est jamais sans appel. Après tout, la réputation des écrivains, même les plus célèbres, ne repose  que sur le consensus des lecteurs, consensus toujours fragile. Il se trouvera toujours quelqu'un pour aller proclamer, preuves à l'appui, que Dante, ou même le grand Homère, n'était qu'un farceur sans génie. Des Chroniques de Bustos Domecq, on peut dire aussi bien qu'elles ne sont que plaisantes galéjades ou bien fables profondes. Je dirai, quant à moi : les deux ; et c'est ce qui fait pour moi leur prix.

Et puisque Gervasio Montenegro emploie le mot "provincialisme", les Chroniques de Bustos Domecq nous font souvent toucher du doigt les avantages du provincialisme bien compris. Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares ont certainement vécu leur situation d'écrivains argentins comme une forme de provincialisme culturel. Leur fascination pour la culture européenne se devine aisément. Les cercles d'intellectuels et d'écrivains argentins de cette époque, circonscrits, pour l'essentiel, à Buenos Aires, apparaissent comme un îlot de culture européenne qui, par un effet d'une tectonique des plaques de la pensée, aurait dérivé loin de la terre mère. Mais ils doivent à cette situation de provinciaux exilés loin de la mère patrie la richesse et la variété de leurs curiosités et de leurs connaissances. Leur éclectisme cosmopolite ne se refuse rien ; ils vont chercher leur bien dans toutes les littératures européennes, dans tous les arts de l'Europe, et dans toutes les époques. Ce n'est pas pour rien que les Chroniques de Bustos Domecq sont dédiées : "à ces trois grands oubliés : Picasso, Joyce, Le Corbusier ". La thématique d'un Borges doit certainement beaucoup à ce provincialisme retourné en avantage.

Pourtant, nous sommes bien en Argentine, et plus précisément à Buenos Aires. Une bonne partie de la drôlerie du livre reste sans doute difficilement accessible à un lecteur européen, peu familier des rues, des places, des immeubles de la capitale argentine, de ses cafés et de ses clubs, des détails de sa vie intellectuelle, de ses journaux, de ses revues, de ses querelles de chapelle, ou de tel ou tel écrivain ou artiste, dont on ne sait jamais tout-à-fait s'il a réellement existé ou si, à l'instar de Gervasio Montenegro ou de Bustos Domecq lui-même, ils ne sont pas tout droit issus de l'imagination de nos deux compères. C'est d'ailleurs le principe même du livre et la source de son humour que cette incessante circulation entre réel et imaginaire.

La littérature argentine n'a, pour la première fois, atteint une réputation internationale qu'avec la génération de Jorge Luis Borges, d'Adolfo Bioy Casares et d'Ernesto Sabato. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, elle avait gardé en effet un fort parfum de provincialisme, restant à la remorque du naturalisme ou du symbolisme. On dirait qu'avec ces Chroniques de Bustos Domecq, Borges et Bioy Caceres ont voulu rétrospectivement la doter de ces écrivains majeurs dont elle avait manqué jusque là, imaginant une série de créateurs aussi audacieux que délirants, expérimentateurs de situations limites, tels que ce Federico Juan Carlos Loomis, qui, dans un effort surhumain, tenta  de concilier une visée encyclopédique avec un idéal de densité laconique, toute mallarméenne, au point que le total de sa production tient en huit mots ; ou que Tullio Herrera, poète, adepte forcené de l'ellipse, auteur du roman ("très fignolé") Que la fut , titre emprunté à la phrase bien connue de la Genèse , Que la lumière soit, et la lumière fut ; ou encore, Santiago Ginsberg, poète lui aussi, inventeur d'un langage exactement adéquat à l'expression d'états intérieurs autrement indicibles, comme en témoigne ce vers génial :

                                    Hlöj ud ed pta jahuneh Jrof grogna

Transpositions  parodiques de problématiques littéraires moins farcesques qu'elles n'en ont l'air, et qu'on retrouve d'ailleurs, abordées avec un humour moins potache et davantage de subtile complexité dans telle ou telle des nouvelles de Borges recueillies dans Fictions ou dans L'Aleph, comme le célèbre Pierre Ménard auteur du Quichotte . L'inspiration méta-littéraire, productrice de littérature, renvoie à ce  texte infini dont rêve La Bibliothèque de Babel .

Bustos Domecq, critique passionné, fou de littérature, aussi inventif qu'érudit, toujours prêt à répondre à l'appel du directeur de Ultima Hora, "homme dont la curiosité toujours en éveil n'excluait pas le phénomène littéraire", concentre l'essence de l'inspiration parodique des deux amis : n'en doutons pas, il faut lire ces chroniques comme un autoportrait et une joyeuse confession à deux voix.

En attendant, je ne me remettrai jamais  de n'avoir vu aucun de mes articles paraître dans les pages de Nosotros . Nosotros ... Le lecteur se dit -- avec quelque présomption -- qu'il en est tout de même un peu. Cela le console de n'avoir pas écrit, à la place du professeur Baralt, les six volumes de la Théorie de l'Association, ou ne serait-ce que le confidentiel mais ô combien utile Traité de l'épithète dans la région de La Plata .


Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares ,  Chroniques de Bustos Domecq , traduit par Françoise-Marie Rosset   ( Robert Laffont / Pavillons poche )



Bustos + Domecq  ou Domecq + Bustos ?




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