lundi 3 février 2014

" Cyrano de Bergerac " : Lavaudant à vue de nez

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Le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand est une de ces oeuvres qui vous disposent à croire que, n'en déplaise à certains, le progrès de l'Humanité passe par le progrès scientifique et technique : aujourd'hui, la chirurgie esthétique vous résoudrait ce problème de cartilage en moins de deux. Un Cyrano, en 2014, est-il  inconcevable? J'inclinerais à le penser. A moins de le remplacer par un nain bossu ? Dans l'état présent des techniques chirurgicales, Quasimodo reste actuel, pas Cyrano.

Monter Cyrano, en 2014, est donc une entreprise problématique, ou alors dans le cadre d'un atelier-théâtre de collège, de préférence dans un quartier bourgeois. De fait, la pièce continue d'être en faveur auprès d'un public de jeunes prépubères bien élevés et de professeurs de lettres classiques frôlant la date de péremption. De quoi remplir les salles ? Apparemment oui, puisque celle où j'ai assisté l'autre soir à la représentation de ce Cyrano de Bergerac était pleine à craquer. Beaucoup d'adolescents, dont certains confessaient cependant, à la sortie, s'être laissés gagner par le sommeil. Le spectacle, il est vrai, était long : deux heures vingt d'alexandrins non-stop, c'est un défi comparable, pour la majeure partie du public, à l'escalade des Drus en hiver, sans assurance.

L'entreprise de Georges Lavaudant paraissait donc relever du pari stupide : pari gagné, à en juger par les réactions chaleureuses du public.

Lavaudant n'est peut-être plus tout-à-fait le jeune metteur en scène novateur qu'il fut au temps où il montait un mémorable Lorenzaccio, étincelant et sinistre. Metteur en scène inégal au demeurant ; je garde le souvenir d'un spectacle intitulé Terra incognita, présenté au festival d'Avignon, que j'avais trouvé considérablement inconsistant et soporifique. Mais enfin, c'est un metteur expérimenté, qui a du savoir-faire, et ça se voit dans ce Cyrano conduit sur un rythme soutenu, sans entr'acte. Des tableaux et des mouvements bien réglés, de la couleur, un bon travail sur les éclairages, une musique acceptable (sans plus), une scénographie efficace, qui permettait de résoudre intelligemment les problèmes posés par les changements de lieux; l'enceinte qui délimite les évolutions des comédiens figure successivement un théâtre, une auberge, une rue, un bastion, le jardin d'un couvent. Au centre de la scène, un énorme truc verdâtre, d'une laideur consommée, figure alternativement un cyprès et un balcon, structure assez surprenante, jusqu'au moment où le spectateur s'avise que sa forme et son élancement nasiformes ont une fonction symbolique aisément déchiffrable, si bien que, dans la scène du balcon (renouvelée du  Roméo et Juliette de Shakespeare), Christian, laissant Cyrano plaider sa cause à sa place, se dissimule dans le creux de ce qui ressemble à une narine ! Et voilà la laideur du bidule devenue non seulement efficace mais signifiante ! Tirons au scénographe et au metteur en scène notre chapeau (à plumes), et reconnaissons à leur travail le mérite d'avoir composé une série d'images fortes qu'on n'oubliera pas.

" Est-ce une tragédie, est-ce une comédie ? ", se demande (faussement naïf) Daniel Loayza, responsable de la dramaturgie. Ni l'un ni l'autre, se dit le spectateur moyennement cultivé, qui se souvient quand même un petit peu  des rudiments d'histoire du théâtre français appris au lycée. Cyrano de Bergerac n'est ni une comédie ni une tragédie, c'est un drame, et même le dernier de nos grands drames romantiques, à classer plutôt du côté d'Alexandre Dumas que du côté de Hugo ou de Musset. Cyrano, c'est tout de même un peu l'équivalent théâtral des Trois mousquetaires.

C'est même mieux qu'un drame. Cette grande rivière d'alexandrins qui coule au long de cinq actes, est ce que les anciens commentateurs des Tragiques grecs nommaient un poème dramatique. Cyrano de Bergerac, dont le héros est un poète, est un long poème en alexandrins, pour ainsi dire d'un seul tenant et c'est ce qui, d'un point de vue formel, lui confère unité, beauté, force. On sent assez bien cette unité dans la mise en scène de Lavaudant.

Qu'est-ce qui peut bien conserver , plus d'un siècle après sa création, une actualité à cette pièce ? Eh bien, ni plus ni moins que ce qui avait subjugué les spectateurs de 1897. Et d'abord cette profession de foi idéaliste qui est celle du héros : pas de quartier pour la médiocrité, pour les compromissions, pour le mensonge, pour les petitesses de toutes sortes. Vive la liberté, la franchise, l'intelligence, l'éclat, l'audace et le panache , quitte à payer ces choix au prix fort. La générosité est non seulement belle et bonne pour soi-même, elle est communicative, pour Roxane, pour De Guiche, mais aussi pour nous, spectateurs, et c'est sans doute un peu dommage que le public, ce soir-là, ne se soit pas senti davantage touché par cette contagion de générosité. Il me semble que Lavaudant aurait pu en remettre une couche de ce côté-là. Nous avons grandement besoin de générosité, par les temps qui courent. Et dans Cyrano, il y a débauche de générosité. Cyrano de Bergerac est un héros généreux, au sens où l'on entendait l'adjectif  "généreux" au temps de ... Cyrano de Bergerac, l'auteur fameux de l'Histoire comique des Etats et empires de la Lune, d'Agrippine et autres textes, insuffisamment fréquentés, selon moi. Jean-Pierre Vincent, qui a monté récemment un Benserade, serait bien inspiré de monter une pièce de Cyrano, Agrippine par exemple, qui est un texte superbe, ou le Pédant joué, auquel Molière a "emprunté" la fameuse scène de la galère des Fourberies de Scapin.

D'autres lectures de la pièce de Rostand sont, bien sûr,  possibles, à commencer par le problème de ce qu'on appellerait aujourd'hui le handicap . L'important, dans la vie, ce n'est pas l'héritage que vous avez reçu, c'est de savoir ce que vous allez en faire. Le cas de Cyrano illustre ce qu'on appelle aujourd'hui la résilience . L'énergie de Cyrano pour surmonter la laideur reçue en héritage, voire pour s'en faire une alliée, est extraordinaire, émouvante, exemplaire. C'est d'ailleurs pourquoi encore la pièce hésite entre la comédie et la tragédie. Par exemple, la scène de l'admission de Christian dans la compagnie que commande Cyrano peut aussi bien être jouée dans un registre ou dans l'autre. A cet égard, l'interprétation de l'autre soir m'a laissée un peu sur ma faim; j'ai trouvé qu'elle manquait de force, dans un sens, ou dans l'autre, ou dans les deux à la fois. Peut-être parce que la cruauté sous-jacente aux gags verbaux n'avait pas été suffisamment prise en compte.

L'arme de Cyrano, plus redoutable encore que son épée, et qui est aussi le moyen privilégié de sa résilience, c'est le discours. Le texte de Rostand peut et doit être compris comme un long et passionné plaidoyer en faveur de la parole sincère, quand elle est vivifiée par l'esprit, le talent, le savoir, la hauteur de vues. Eloge certainement très personnellement assumé par son auteur. Profession de foi qui est aussi un art poétique, autant qu' un  art de vivre. C'est la parole qui, par exemple, fait d'une expérience à tout prendre aussi banale que l'amour une des expériences humaines les plus hautes, et Roxane découvre peu à peu cette vérité, que les mots donnent à l'amour un supplément de beauté , et que ce supplément de beauté ouvre à une compréhension plus haute de l'amour : expérience toute platonicienne ...

Si l'éloge de la parole est le fil rouge conducteur de toute la pièce, il s'ensuit que cette parole doit être, dans les moindres détails, entendue, dans les deux sens du terme. Or, l'autre soir, il s'en est fallu de beaucoup que cet objectif soit atteint. On retrouve là une difficulté récurrente de la diction de l'alexandrin classique : comment éviter de sombrer dans une monotonie insupportable aux oreilles modernes tout en faisant entendre la totalité du texte ? L'option choisie par Lavaudant -- faire dire le texte sur un rythme assez rapide -- ne rendait pas la tâche facile aux comédiens, surpris trop souvent en  flagrant délit de savonnage du texte. C'est tout de même ennuyeux que, d'un alexandrin, on ne saisisse au mieux qu deux ou trois mots !

Au demeurant, la distribution retenue par Lavaudant ne m'a pas semblé idéale : Patrick Pineau campe un Cyrano crédible et émouvant, mais l'interprète de Roxane braille souvent son texte, et pourquoi avoir fait de De Guiche un barbon ridicule ? Le texte ne l'exige nullement.  Un De Guiche jeune (et, éventuellement, séduisant) aurait certainement été plus intéressant pour la signification de la pièce.

Un autre fil rouge possible du texte, c'est le thème de l'échec. Dans la dernière scène, Cyrano se définit lui-même comme l'homme qui a tout raté, y compris sa mort. Toutes ses entreprises, en effet, se retournent contre lui. Le thème de l'échec apparaît ainsi comme l'envers de celui de la résilience. Cette vocation du ratage, chez Cyrano, est évidemment la rançon de son intransigeance, de son incapacité à composer, en tenant compte de son propre intérêt, ce que déplore le fidèle Le Bret. Cyrano, de ce point de vue, est un frère de don Quichotte (auquel De Guiche fait allusion). L'échec, omniprésent, confère à l'ensemble de la pièce une tonalité amère. Ambiguïté, ici encore : Cyrano, dans son obstination, est comique, mais le désespoir de l'idéaliste vaincu par le réel ne prête pas à rire. Au demeurant, ne sommes-nous pas tous, à l'instar de Cyrano, des ratés et des vaincus ? Qui peut, sans forfanterie, se targuer d'avoir pleinement réussi sa vie ?

Tout cela -- et bien d'autres choses encore -- , le travail de Lavaudant le met en lumière, à un moment ou à un autre. Tel était peut-être, d'ailleurs, son propos : se borner à faire sentir l'exceptionnelle richesse du texte, sans privilégier une interprétation plutôt qu'une autre. Il y parvient, et c'est déjà très bien. Il me semble pourtant que ce texte passionnant et passionné méritait d'être pris en charge d'une façon elle-même beaucoup plus passionnée, plus engagée. J'aime qu'un spectacle ne me laisse pas indemne et que, par l'émotion où il me jette, il me pousse à la réflexion. Il m'a semblé l'autre soir que l'émotion manquait un peu.

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand     - mise en scène : Georges Lavaudant  / Dramaturgie : Daniel Loayza / Scénographie : Jean-Pierre Vergier / Son : Jean-Louis Imbert / Lumières : Georges Lavaudant /  avec Patrick Pineau (Cyrano ), Marie Kaufmann (Roxane), Frédéric Borie (Christian) , Gilles Arbona (De Guiche) , François Caron (Le Bret), Olivier Cruveiller (Ragueneau)


Angélique Chanu, avatar eugènique agréé








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