mercredi 5 février 2014

" En finir avec Eddy Bellegueule" (Edouard Louis) : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

1042 -


" Tous les chagrins peuvent être supportés si on les transforme en histoire ou si l'on raconte une histoire sur eux "
                                  ( Karen Blixen )


Qu'il est facile de faire des contes ! Surtout quand on a choisi l'autofiction. Des sous-genres romanesques, l'autofiction est le plus souple : l'auteur a la possibilité, sur une base autobiographique, d'introduire à peu près toutes les sortes d'ingrédients relevant de la fiction au sens le plus large qui soit. Il peut ainsi  tourner les inconvénients bien connus de l'autobiographie : il suffit de changer quelques noms de personnes, de lieux, quelques dates, pour éviter les ennuis. L'essentiel serait que personne ne s'y trompe, mais quel moyen le lecteur a-t-il de démêler ce qui a été réellement vécu de ce qui a été imaginé ?

Sous le titre, En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis a choisi de faire figurer la mention roman . Qui dit roman dit fiction. Rien n'interdit donc de voir dans son récit une fiction misérabiliste à la Dickens, voire un pastiche de ces récits-documents que publiait naguère la collection Terre humaine, écrit par un normalien qui a beaucoup lu Pierre Bourdieu. Etude de cas imaginaire, en quelque sorte.  Il n'y aurait alors pas une once d'autobiographie dans cette histoire et on est libre  d'imaginer un papa d'Edouard Louis  chirurgien-dentiste du côté de Nice et une maman prof de fac. On ne peut exclure une éventualité de  ce genre. Pourtant, le lecteur ne peut s'empêcher de penser que la part de la fiction dans ce récit, pour autant qu'elle existe, est très réduite et très superficielle. Il a la quasi conviction qu'il a affaire en réalité à un témoignage très directement et précisément autobiographique ; l'écriture, très peu "romanesque", le conforte dans cette conviction qu'il s'agit bien du récit que l'auteur, Edouard Louis, fait de son enfance et de son adolescence dans un milieu populaire, dans un village de la région d'Abbeville, dans les premières années du présent siècle.

Tout suggère donc au lecteur que, dans ce texte qu'il interprète comme un document et non comme une oeuvre de fiction, l'auteur dit la vérité. Qu'il la dit jusqu'au bout et sans fard. Même si elle est cruelle à dire, pour lui et pour les autres. Ce n'est pas en la cachant qu'on fait avancer les choses. Or il me semble qu'au-delà de son cas personnel il cherche, en nous racontant cette histoire, fictive ou pas, à faire avancer les choses sur un certain nombre de points. C'est sur ce terrain qu'on peut réconcilier  le roman tel que le concevaient Hugo ou Dickens, l'autofiction et l'autobiographie : ce qui importe au premier chef, c'est la vérité ; les stratégies mises en oeuvre pour l'atteindre passent au second plan.

J'ai lu aujourd'hui, mardi 4 février 2014, dans Le Monde un article édifiant en tous points. Il s'agit d'un reportage sur le collège Pierre Mendès-France de Tourcoing (Nord), qui accueille les enfants d'un quartier sensible surnommé la Bourgogne du Nord. La journaliste le présente ainsi :

" Classé Eclair (programme des écoles, collèges et lycées pour l'ambition, l'innovation et la réussite) et Zone violence, cet établissement reflète le système éducatif français qui ne parvient plus à faire réussir les enfants les plus fragiles, coûte cher et ne fonctionne que grâce à une débauche d'énergie, d'imagination et de matière grise des équipes".

Zone violence : la suite de l'article donne une idée de la pertinence de ce classement en évoquant le cas de Cynthia, élève de troisième, coutumière des insultes à ses camarades, des insolences envers ses professeurs, abonnée au conseil de discipline. Ce ne sont pas les circonstances atténuantes qui manquent à Cynthia : "mère décédée, père déclaré inapte, famille d'accueil..." . Cynthia vient de la Bourgogne du Nord , "un immense quartier sensible de Tourcoing de plus de 9000 habitants, où le chômage a tout dynamité. Le revenu moyen y est inférieur à 9000 euros annuels par ménage, et le concept de chômage n'y a même plus de sens, les indemnités y ayant été remplacées de longue date par les minima sociaux. "

9000 euros annuels par ménage . Cela  fait, si je ne me trompe, 750 euros par mois. Chez les Bellegueule, après le licenciement du père, suite à un accident du travail qui le laisse le dos en compote, on vit avec 700 euros par mois, pour faire vivre sept personnes, après le refus  du père de laisser travailler sa femme, car c'est à l'homme de la maison de faire vivre la famille. Heureusement qu'il y a les Restos du coeur, sinon on se passerait plus d'une fois de manger.

Zone violence... La violence personnelle de Cynthia n'est  que le retour du bâton de la violence qui lui a été faite et qui est faite à la quasi totalité des habitants de la Bourgogne du Nord. De même, le village picard où vit Eddy Bellegueule marine littéralement dans une violence quotidienne multiforme, mais dont la violence des individus eux-mêmes n'est que la forme ultime, la conséquence, le reflet de la violence des conditions de travail,  des conditions de salaire, des conditions matérielles de la vie. La violence et les dégâts multiples de l'extrême pauvreté.

La violence est inscrite dans les corps : c'est le dos démantibulé du père, les mains martyrisées de la mère, le cancer du poumon qui emporte le cousin  à trente ans...

La violence est à ce point la règle de ce monde qu'elle est érigée par ceux et celles qui la subissent en norme de vie et en valeur. On est un homme si on est un dur, et si on le prouve, de préférence en cassant la figure à quelqu'un. Les femmes ne sont pas en reste, même si leur violence s'exprime plutôt en paroles qu'en coups.  "Je suis pas comme ceux qui ont pas de couilles", dit, à un moment, la mère. Violence partout, à la sortie des bars, à l'école, en famille : le père fête au pastis la mort de son propre père, le frère aîné veut "buter" son frère cadet...

On se dit, en lisant ce livre, que les choses n'ont guère changé depuis l'Assommoir  de Zola . Le pastis, abondamment consommé, a remplacé l'absinthe, mais l'alcoolisme reste omniprésent, on continue de vivre dans des taudis misérables, dont la crasse et les odeurs vous suivent, pour peu que, comme la grand-mère, vous obteniez un logement HLM. La misère vous colle à la peau. On ne se défait pas si facilement de ses habitudes, surtout si, de génération en génération, on se les est transmises, comme une sorte de gale.  On a fini par les aimer.

On les aime, on s'y reconnaît, et même on s'en fait une fierté : ne pas aller chez le médecin, ne l'appeler qu'au dernier moment. " Moi je fais pas de chichis à prendre des médicaments tout le temps, je  suis pas une lopette ". Ne rien attendre de l'école, et surtout pas l'occasion de s'en sortir ; c'est en sortir, et le plus tôt possible, qu'on veut, les garçons pour rejoindre l'usine, les filles pour se retrouver en cloque à dix-sept ans, car un garçon, c'est fait pour bosser dur, une fille c'est fait pour élever des mômes...  "Je ne peux pas être une madame, même si je le souhaitais ", dit la mère. Amor fati, comme dit Bourdieu, dont Edouard Louis a médité les leçons.

C'est le monde des stéréotypes définitivement érigés en mode de vie. On aime le foot et le pastis. On n'aime pas les pédés. " Moi mes gosses, dit le père, je veux qu'ils soient polis, et quand on est poli, on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille ". Marx disait que la religion est l'opium du peuple, mais, dans les premières années du XIXe siècle, apparemment c'est bien fini. Le nouvel opium, c'est la télé. Chez Eddy, il y a des trous dans les murs, on ne remplace jamais les carreaux cassés, l'eau entre quand il pleut et les plumards s'effondrent, mais il y a une télé par pièce; on la regarde à longueur de journée, Télé-Achat, La roue de la fortune ou les films porno. Y a-t-il des livres chez les Bellegueule ? En tout cas, il n'en est jamais question.

On pourrait croire qu'Edouard Louis décrit l'équivalent pour notre début de siècle de ce que Marx appelait le Lumpen-proletariat , le "prolétariat rampant", dont il jugeait qu'il était trop abruti  par sa misère pour être utile aux luttes révolutionnaires. Mais non : au-dessous de ces misérables, il y en a d'autres, plus misérables encore, que l'on est heureux de pouvoir écraser de son mépris ; on a toujours besoin d'un plus petit que soi. C'est le mécanisme de la distinction , lui aussi étudié par Pierre Bourdieu ; mécanisme à l'oeuvre dans tous les groupes sociaux ; d'où le racisme, anti-Arabes, anti-Noirs (même si l'on a, à l'occasion, son bon Arabe ou son bon Noir, exception qui confirme la règle). Et, bien entendu, le racisme anti-pédés. On n'est pas grand chose mais au moins, au moins, on n'est pas des Arabes, des nègres ni des pédés.

Tout le monde communie donc dans le mépris des homosexuels, dont les préférences et le comportement sont perçus comme une insulte à l'éthique "virile" d'une communauté où la notion de genre est, depuis toujours, claire : d'un côté les bites, de l'autre les moules ; à ma droite les vrais hommes et les vraies femmes , à ma gauche les tarlouzes et les gouines... Pour les stigmatiser, on n'est jamais à court d'une insulte, d'une vexation, d'une violence. Tôt repéré pour son physique et ses manières "efféminés", Eddy en fera la cruelle expérience.

C'est l'école qui le sauvera. L'école et le théâtre. Le soir où, avec ses camarades de l'atelier-théâtre du collège, il joue le spectacle de fin d'année sur un texte de son cru, les deux collégiens qui l'avaient si longtemps pris pour souffre-douleur et lui faisaient lécher leurs crachats sur son blouson sont dans la salle et l'acclament ! Ont-ils reconnu dans la chanson qu'il chante un peu de la vérité de leur condition ?

                           Germaine, Germaine
                           Une valse ou un tango
                           c'est du pareil au même
                           pour te dire que je t'aime
                           et que j'aime la Kanterbrau oh oh oh


Ils crient son nom : Eddy ! Eddy ! Pour un soir, le réprouvé est devenu vedette. Il ne sait pas encore qu'il vient de retourner le destin en sa faveur.

Mais les autres, tous les autres, sauront-ils retourner le destin en leur faveur ?


Edouard Louis,  En finir avec Eddy Bellegueule  (Seuil)

Pierre Bourdieu ,  La Distinction , critique sociale du jugement  ( Minuit / Le Sens commun)

Pierre Bourdieu (et alii) ,  La Misère du monde  ( Seuil )


On lira sur le présent blog le point de vue de Jeanne la Pâle nue dans ses châles : En finir avec Eddie Bellegueule : autofiction ou compassion, il faut choisir (27/01/2014) .


SgrA° , avatar eugènique agréé














1 commentaire:

JC a dit…

Comment ce pauvre chou d'Eddy n'a t il pas compris qu'un père alcoolique, homophobe, raciste, con, tyrannique, était un atout dès la naissance pour comprendre très vite de quel tissu l'espèce humaine est faite ? Quand bien même il aurait raison, il a tort : on doit aimer ses parents ... la famille c'est sacré ! C'est un petit salaud cet Eddy, une crapule, un trouduc snob, un littérateur... j'arrête là, ce billet nous rendra malade !