dimanche 16 février 2014

Jacques ou la soumission au genre

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" Le vent du Sud balaie le festival", titrait, ce jour de mai-là, le correspondant du quotidien local au Festival national de théâtre lycéen de cette ville de l'Ouest de la France.  Cette manifestation, aujourd'hui disparue, donnait l'occasion à une petite dizaine de troupes lycéennes sélectionnées dans toute la France de confronter leurs réalisations et leurs expériences sans esprit de compétition, la récompense étant la sélection, fort convoitée, et la possibilité de jouer deux fois leur spectacle dans de très bonnes conditions techniques. C'était aussi l'occasion de rencontrer des comédiens, des metteurs en scène, des auteurs invités, d'assister à des spectacles professionnels de qualité, et de découvrir les beautés du val de Loire.

C'est ainsi qu'un matin de mai, les membres des deux troupes fraternelles, quoiqu'un peu rivales, du même atelier-théâtre de ce lycée provençal embarquèrent dans deux minibus pilotés par leurs animateurs, chaleureusement salués par le chef d'établissement. C'était l'époque, aujourd'hui révolue, où les enseignants jouissaient d'une  liberté certaine quand il s'agissait d'emmener leurs élèves dans une sortie "culturelle", même pour plusieurs jours. Tout, ou presque, reposait sur la confiance. Quand je pense aujourd'hui aux risques que nous prenions, j'en frémis rétrospectivement, mais bon, tout s'est toujours bien passé pendant une bonne dizaine d'années, je me demande par quel miracle; la fortune sourit parfois aux inconscients.

Tandis que mon collègue, rival et néanmoins ami, avait choisi de faire travailler à son équipe une pièce de Guy Foissy, les miens (très fortement poussés par leur coach) avaient choisi de monter Jacques ou la soumission, d'Eugène Ionesco. Ce fut, comme d'habitude, une intense et belle aventure.

" Un choix peu évident pour ces jeunes élèves commentait le journaliste, car il faut reconnaître à cette pièce au verbiage (sic) surprenant, au rythme très soutenu, aux scènes tour à tour loufoques ou hyper réalistes, une excentricité et un humour tout particulier à Ionesco. Les jeunes ont relevé le défi [...] A noter les costumes lumineux, la mise en scène dense et dynamique, les acteurs justes et précis. Le couple grand-père/grand-mère hilarant, le frère, la soeur et la potentielle belle-fille désopilants et les deux couples de parents ont trouvé leur place et leur ton. Une pièce qui a le mérite de nous faire rire de choses parfois graves, comme l'opposition d'un adolescent face à ses parents ou la difficulté à être soi... et rien que soi ".

C'est vrai que nous nous étions donné du mal pour faire ressortir du mieux possible la férocité de la charge satirique et l'amertume de la leçon de cette fable  si peu réaliste en apparence, en apparence seulement . On connaît moins Jacques ou la soumission que la Cantatrice chauve, la Leçon ou les Chaises, et c'est dommage, tant est grande la force scénique de la pièce. Quant à son actualité, au moment où le jeune Edouard Louis règle, dans un roman salué à peu près unanimement par la critique, ses comptes avec ses parents, et où rebondit le débat sur la "théorie des genres", elle est évidente.

On se souvient qu'au début de Jacques ou la soumission, toute la famille liguée fait le siège de Jacques, muré dans une révolte silencieuse dont les raisons restent excessivement vagues mais dont on peut penser qu'elle a un rapport avec la fameuse crise de l'adolescence. Jusqu'au moment où, bombardé par les reproches et les anathèmes des uns et des autres (l'intervention du père vaut à elle seule son pesant de cacahuètes), Jacques craque et finit par reconnaître sa défaite : " Eh bien oui, oui, na, j'adore les pommes de terre au lard ! "

Joie, pleurs de joie, réconciliation générale. Deux précautions valant mieux qu'une, on décide illico de le marier. Mais, nouvelle difficulté, la fiancée qu'on lui a réservée ne lui plaît pas : elle n'a qu'un nez, et il en veut une avec trois nez.

Qu'à cela ne tienne, on va arranger ça et, avec l'aide de Roberte, la fiancée, tout sera bien qui finira bien (ou mal, comme on préfère). Le cercle de famille n'a plus qu'à se refermer sur l'heureux couple, à grands cris, dans une sorte de danse du scalp pré-néanderthalienne. Plus  j'y pense, plus je reconnais au livre d'Edouard Louis une vérité hallucinante . Dans Jacques ou la soumission, Jacques père ne crache pas sa haine des pédés, mais il pourrait !

Quand je pense à leur enthousiasme et à l'ardeur qu'ils mirent à s'identifier aux personnages, je me dis que quelques uns au moins de mes ados avaient quelques problèmes personnels à régler, mais bon... Si c'était à refaire aujourd'hui, et en supposant des conditions de travail un peu plus favorables que celles dont nous disposions (et qui n'étaient, d'ailleurs, pas si mauvaises), je pousserais certainement beaucoup plus loin l'hystérie de cette espèce de messe noire familiale qu'est Jacques ou la soumission. De toutes les pièces d'Ionesco, elle est sans doute la seule qui offre à ses interprètes une partition vocale aussi intense, violente, étrange, dérangeante; les possibilités expressives, musicales pour ainsi dire, du texte, me paraissent à peu près illimitées.

En apparence, l'argument de Jacques ou la soumission n'a que peu à voir avec les actuels débats sur la "théorie du genre", expression forgée par les adversaires des études sur le genre, développées notamment aux Etat-Unis, qui tendent à montrer que la répartition des rôles sociaux entre les deux sexes est déterminée beaucoup plus par des facteurs culturels que biologiques. Pourtant, ce qui provoque le scandale, dans la pièce d'Ionesco, c'est le refus de Jacques d'adhérer "tout naturellement" au credo familial, qui implique une répartition ancestrale des rôles, toujours les mêmes, au sein du groupe familial et, plus largement, social. Pièce pessimiste, puisque la révolte de Jacques est aisément matée : après que sa soeur Jacqueline ait porté à sa résistance un  coup décisif en lui révélant qu'il est "chronométrable", Jacques ne résistera guère à la parade de séduction de Roberte et d'autant moins qu'au programme alléchant des "pommes de terre au lard", il n'a, au fond, rien de substantiel à opposer... Si c'était à refaire, c'est sur les causes de cette défaite de Jacques que j'inciterais mes zèbres à réfléchir, et c'est sur elles que, plus nettement, je focaliserais la mise en scène.


1 commentaire:

JC a dit…

Mais enfin ! La pièce finit sur une note optimiste puisque la révolte est matée !!! L'ordre, et particulièrement l'ordre familial, c'est sacré ... Il faut le respecter ab-so-lu-ment. Uhuhu !