mardi 11 février 2014

"Les Bienveillantes" , de Jonathan Littell : plus grand que son ventre

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Qu'est-ce qu'un romancier ? Un raconteur d'histoires. Mais il ne raconte pas n'importe quelles histoires et, surtout, il ne les raconte pas n'importe comment. Comme le dramaturge, comme le poète, comme le peintre, comme le compositeur, le romancier est un artiste, et son travail sur la matière de l'oeuvre vise à couler cette matière dans une forme belle, expressive, émouvante, pérenne. Ce travail implique inévitablement une réflexion sur les choix qui  vont déterminer cette forme.

Il aura fallu plus de deux siècles, au moins depuis Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, pour que le genre romanesque échappe peu à peu au dédain dans lequel, au temps du Roi Soleil, il était tenu par les doctes, et gagne peu à peu ses lettres de noblesse. Cette promotion, qui lui vaut aujourd'hui d'être considéré comme le premier des genres littéraires, il la doit à de grands artistes qui lui assignèrent de hautes fins et forgèrent les outils qui leur permirent de les atteindre. C'est à eux que, nous autres lecteurs, nous devons notre relative capacité à distinguer les serviettes des torchons, au sein de l'abondante production romanesque contemporaine.

Les Bienveillantes, premier roman de Jonathan Littell, reçut, à sa parution en 2006, un accueil flatteur : il décrocha coup sur coup le grand prix du roman de l'Académie française et le prix Goncourt. Un départ sur les chapeaux de roues pour un romancier débutant.

Les prix littéraires ne m'ont jamais beaucoup impressionné. Dans les années 60, époque à laquelle je me suis sérieusement initié à la littérature, le fait qu'un roman ait reçu le Goncourt était plutôt pour moi une incitation à ne pas le lire. J'y voyais en effet le résultat de manigances peu reluisantes entre éditeurs et critiques, plutôt qu'un indice fiable de la qualité de l'oeuvre. Le fait est que, dans la liste des romans qui, depuis la seconde guerre mondiale, ont obtenu cette récompense si convoitée, coexistent de réels chefs-oeuvre -- L'Epervier de Maheux, de Jean Carrière, Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano, Texaco, de Patrick Chamoiseau -- avec des livres médiocres  -- Les Ombres errantes, de Pascal Quignard, ou L'Amant, de loin le plus faible des romans de Marguerite Duras -- quand ce ne sont pas d'indignes nanards -- Trois jours chez ma mère, de François Weyergans, ou Le Chasseur zéro, de Pascale Rozé.

Depuis plusieurs années, le gros pavé de Jonathan Littell figurait sur les rayons de ma bibliothèque sans que je parvienne à me souvenir comment il était arrivé là  -- achat (peu probable), cadeau, emprunt... --  ni à me décider à l'ouvrir. J'y suis enfin parvenu, et ce n'est pas cette lecture -- inachevée et sans doute destinée à le rester --  qui me délivrera de mes préventions sur les prix littéraires.

" Blobel mastiquait sa saucisse avec bruit. Von Plum émit un rot à l'ail. Je me levai en hâte et filai vers les toilettes. L'autobahnführer Glockenspiel me jeta un regard perplexe. En guise d'explication, je pointai l'index vers mon ventre.  "Ce sont des choses qui arrivent, fit-il, " Krieg ist Krieg ". Puis, levant son verre de vin des Tratras, "Prosit ! ", s'exclama-t-il, tout en chassant d'un coup de pied un gamin tzigane venu mendier quelque croûton. Ce repas qui s'éternisait allait nous faire rater la prochaine pendaison de Juifs, à Kharkov, distant de quinze kilomètres de pistes boueuses encombrées par nos panzers. Ce n'est pas que la perspective de ce spectacle m'excitait, mais je me devais d'y être, histoire de mettre à jour mon rapport. "

Je blague, mais c'est à peu près le niveau de ce que Jonathan Littell nous donne à lire au long des 894 pages que compte son pensum dans l'édition blanche Gallimard. Pour l'amoureux de la littérature, un grand roman se signale toujours par la qualité du travail sur l'écriture. Mais ce ne sont pas les problèmes d'écriture qui auront dû beaucoup  tracasser l'auteur des Bienveillantes. Il a dû se dire que la quantité ferait office de qualité. Faut-il d'ailleurs parler d'écriture ? C'est plutôt de non-écriture qu'il s'agit. On dira que ce style misérable n'est pas celui de l'auteur, mais celui du narrateur, qui n'est pas écrivain et n'a aucune raison de faire des grâces. Le problème est que ce qui serait supportable dans une nouvelle d'une centaine de pages devient assommant quand il faut s'appuyer ça pendant près de 900 pages.

Sur cette question de l'écriture -- tout de même capitale dans un roman de quelque ambition --, Littell est victime du choix, à mon avis erroné, de son instance narrative, ou de son médiocre examen du problème de la focalisation, que maîtrise n'importe quel bachelier moyen . Mais lui, apparemment, n'a pas trop réfléchi aux conséquences de son choix . Faire du personnage principal l'unique narrateur le conduit donc à contraindre son lecteur à se farcir jusqu'au bout son indigeste panade. Le résultat prévisible est que ce lecteur décrochera bien avant la fin : ceux qui sont allés jusqu'au bout des Bienveillantes, levez le doigt. 

Mais ce choix de la focalisation interne soulève un autre problème : celui du traitement du souvenir. Apparemment Littell n'a pas vu venir le coup. Ou bien son narrateur est doté d'une mémoire d'éléphant dopé au maxiton ou bien son récit est totalement invraisemblable. Des années après, en effet, il nous raconte et nous décrit avec un luxe de détails impressionnant, une exactitude quasiment photographique et phonographique, une foule d'agissements,  de rencontres, de conversations.  Rapidement, le lecteur cesse de se pincer pour se forcer à  croire à une mémoire aussi monstrueusement hypertrophiée. Notons que ce défaut aurait cessé d'en être un ou, tout au moins serait  passé inaperçu du lecteur peu au fait des railleries naguère adressées par Sartre à Dieu-le-Père Mauriac si, au lieu de confier à son personnage la responsabilité du récit, Littell avait choisi l'option de la focalisation zéro, c'est-à-dire, la position classique du narrateur omniscient. En fait, c'est bien cette position qu'il a choisie, mais il l'a allègrement confondue avec celle du personnage-narrateur, sans se rendre compte que le lecteur allait très vite être sensible à l'invraisemblance d'une telle narration. On m'objectera que Proust, après tout... Mais Proust est Proust et Littell n'est que Littell. Et puis Proust, lui, prend en compte le problème des limites de la fidélité de la mémoire et des effets de ces limites, ce qui n'est pas vraiment le cas de Littell.

Ainsi le lecteur se retrouve-t-il littéralement noyé, ou écrasé comme on voudra, accablé en tout cas, par un torrent d'informations  et de scènes de détail. Cette accumulation qui, peut-être, aurait  été supportable dans une description strictement documentaire ne l'est pas du tout dans un roman et le rend très rapidement assommant et illisible. Il est possible que Jonathan Littell ait voulu décrire ce que Hannah Arendt nomme la banalité du mal. Le projet était louable, mais l'échec à le traduire dans une forme romanesque viable et forte est patent. Sans doute, pour dominer une matière aussi proliférante, aurait-il fallu une puissance visionnaire et des dons d'écrivain dont l'auteur s'est manifestement trouvé dépourvu.

Le moins invraisemblable, dans ce roman qui cumule à plaisir les invraisemblances, n'est pas  ce très improbable personnage-narrateur tel que l'auteur l'a conçu. Ce fonctionnaire nazi versé dans les Einsatzgrüppen ne l'est pas moins dans la philosophie de Platon, dont il prétend connaître Le Banquet par coeur et dans les tragiques grecs, Sophocle et Eschyle. Il parle couramment le grec ancien comme une langue vivante ; tiens donc. Il soutient d'ailleurs une conversation dans cette langue avec un vieux Juif aussi calé que lui, rencontré par un  heureux hasard dans je ne sais plus quel trou du cul du monde caucasien, avant de l'exécuter, à sa demande pressante. C'est fou ce qu'on y croit.  Il est homosexuel, ce qui ne va pas sans lui poser quelques problèmes dans l'exercice de ses fonctions. Tu imagines le dilemme : un nazi convaincu, homo non moins convaincu, il fallait y penser. Cette préférence intime ne l'a pas empêché, dans ses jeunes années, d'être l'amant de sa petite soeur, à laquelle il continue de vouer un indéfectible amour. Après la disparition (restée totalement mystérieuse et inexpliquée) de son père, il est bouclé dans un internat parisien par son beau-père français qui a découvert ses manigances incestueuses. Il y découvre l'amour des garçons. Au cours de ses études parisiennes, il se lie d'amitié avec le gratin des intellectuels d'extrême droite, Brasillach et Rebatet en tête, auxquels il rendra visite pendant la guerre, entre une liquidation de Juifs en Ukraine et un détour par Stalingrad. Il est le probable assassin (à la hache) de son beau-père et de sa mère (étranglée). Après avoir assassiné son meilleur ami dans les ruines de Berlin, il refait sa vie sous un faux nom en France comme fabricant de dentelle. Je dois oublier quelques uns de ses multiples avatars. L'auteur tire alternativement tant bien que mal (plutôt mal que bien) ces diverses ficelles, dont certaines sont grosses comme des câbles. On a l'impression qu'il  a fabriqué une sorte d'hybride frankensteinien à base d'Adolf Eichmann, de Karl Epting et de Klaus Barbie, avec un zeste de Martin Heidegger et un soupçon de Thomas Mann (rien qu'un soupçon), plus quelques tueurs en série. C'est le nazisme revisité par Eugène Sue.

Ce fort sentiment de vraisemblance, source de l'adhésion de l'amateur de romans à la fiction qu'on lui propose , le lecteur continue de l'éprouver en accompagnant le héros au long de ses pérégrinations aux quatre coins de l'Europe en guerre. On a beau se dire que le hasard des affectations successives, les nécessités du service, les impératifs de la chasse aux Juifs, aux Tziganes, aux communistes ont dû lui faire voir du pays, tout de même cela fait beaucoup : la Pologne, l'Ukraine, la Russie, la Crimée, le Caucase, sans oublier les horreurs de Stalingrad, celles d'Auschwitz, les douceurs du Paris occupé, et, cerise sur le gâteau, l'errance finale dans les ruines de Berlin à jouer à cache-cache avec les chars russes et avec deux flics (allemands) lancés à ses trousses depuis le meurtre de son beau-père et de sa mère.... Que d'aventures pour un seul homme. The right man in the right place, en somme. Reconnaissons tout de même que l'auteur a fait preuve d'une certaine mesure : son héros n'a pas servi en Afrique sous Rommel, ni comme tankiste à Koursk, ni comme marin dans un U-Boote, n'a pas combattu à Cassino, ni en Normandie, n'est pour rien dans le massacre des Fosses Ardéatines ni dans celui d'Oradour, et n'a pas été l'amant d'Anne Franck, avant de lui rendre visite à Auschwitz : on ne saurait être partout.

Pour mettre de l'ordre dans tout ce fatras, l'auteur a imaginé l'organiser selon une suite inspirée des suites de danses de la musique baroque; le nom d'une de ces danses, appelée allemande, a dû lui en donner l'idée. Cela donne donc  une suite de chapitres intitulés : Toccata, Allemandes I et II, Courante, Sarabande, Menuet (en rondeaux), Air, Gigue. On ne voit pas trop ce qui  justifie cette organisation, sinon une vague intention de confrontation ironique avec la réalité des choses décrites, et peut-être aussi l'idée que la guerre est une suite de mouvements plus ou moins réglés, plus ou moins rythmés par la répétition des mêmes motifs, que ça bouge en somme , sauf quand les rigueurs de l'hiver russe réduisent les mouvements à à peu près rien, par exemple dans le chapitre consacré au séjour du héros à Stalingrad ( à la suite d'une machination téléphonée aux fins de rendre l'épisode possible ) et intitulé Courante, on se demande bien pourquoi. Courir sur le verglas, tu te doutes que personne n'y songe, surtout sous le feu des snipers (qui sont d'ailleurs des snipeuses). En somme, de cette idée d'une suite de danses, l'auteur ne tire à peu près rien qui soit vraiment évocateur et expressif, une fois de plus par manque de rigueur dans le traitement du matériau. L'architecture, c'est comme tout, cela s'apprend.

Tout romancier, même très débutant, sait que la vraisemblance, dans un roman réaliste, s'obtient grâce à l'étendue et à la solidité de la documentation. Voyez Flaubert. Voyez Zola. Littell s'est donc lancé dans une entreprise de documentation à grande échelle. Sur les actions des Einsatzgrüppen en Pologne, en Ukraine, en Russie, sur le camp d'Auschwitz et son système d'organisation du travail, il ne fait pas de doute qu'il s'est très sérieusement renseigné. Fallait-il pour autant déverser dans un roman cette masse d'informations plus ou moins bien digérées ? Pour un travail de documentation fiable, mieux vaut, de toute façon, s'adresser directement aux documents, aux témoins et aux historiens. D'autre part, l'opération qui consiste à faire entrer massivement dans un roman  la matière non-romanesque d'une abondante documentation est une entreprise délicate :  le mouvement de la fiction risque de se bloquer. On sait comment ces maîtres du roman réaliste et naturaliste que furent Flaubert et Zola ont résolu le problème : des copieux dossiers documentaires réunis par leurs soins, n'étaient retenus que quelques éléments, de quoi nourrir quelques lignes tout au plus dans l'oeuvre définitive. Littell ne semble pas avoir trop réfléchi non plus à ce problème; plus d'une fois il semble se contenter d'introduire telles quelles une masse d'informations, étalées sur des pages, comme ce passage où il est question des ethnies montagnardes et des dialectes du Caucase; ce n'est pas que ces considérations soient, en elles-mêmes, dépourvues d'intérêt, mais elles n'ont aucune valeur romanesque; elles sont bien plutôt, d'un point de vue fictionnel, contre-productives. Notre Herr Obersturmbannführer (c'est son grade) est d'ailleurs un champion de la digression, qu'il s'agisse de l'inanité des théories racialistes, d'un Apollon citharède de Pompéi ou du bonheur de se faire enculer. On se croirait parfois dans un roman de Philippe Sollers.

Ce n'est pas que ce que nous raconte Jonathan Littell soit dépourvu d'intérêt et, parfois, de  force et de beauté, mais ces qualités sont noyées dans une épaisse et indigeste soupe à base d'ingrédients hétéroclites, touillée par un marmiton inexpert. Trop d'ambitions, pas assez de moyens. Qui trop embrasse mal étreint.

Le plus étonnant reste que ce roman mal écrit, bâclé, raté, ait tout de même décroché coup sur coup deux prestigieux prix littéraires, et se soit assuré par là une notoriété tout-à-fait imméritée. Quant à moi, quand j'ai définitivement décroché, le narrateur venait d'atterrir à Stalingrad, on n'en n'était encore qu'aux environs de la page 350 (sur 894) : qui ne sait se borner...


John Brown , avatar eugènique répertorié





Les Euménides au Théâtre du Soleil


    

1 commentaire:

JC a dit…

Jambrun, la littérature "mouderne" n'a pas besoin d'écrivain ! Elle a juste besoin de patrons mafieux, de marketeurs, d'opportunistes sachant lire et écrire. La loi du Milieu...