mardi 18 mars 2014

"Bonaparte" , de Patrice Gueniffey : l'espérance n'est pas une vertu

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Sur les rayons de ma bibliothèque, je conserve quelques uns des livres de prix que je reçus, collégien et, même encore, lycéen. C'était bien avant que les traditionnelles distributions de prix de fin d'année ne tombent en désuétude. Il y a Vingt victoires françaises, Les Grands explorateurs (Savorgnan de Brazza, René Caillé ) , Sept siècles de gloire ; on voit que les grandes heures de notre histoire militaire et coloniale se taillaient la part du lion. Mon lycée (il n'était pas encore question de collège séparé) n'avait pourtant rien d'une école pour enfants de troupe, malgré la relative proximité du Prytanée militaire de La Flèche, où René Descartes étudia. Mais dans ces années d'après guerre, rendre son lustre à des valeurs patriotiques qui en avaient tout de même pris un sacré coup dans l'aile faisait partie de la mission éducative de nos établissements d'enseignement.

Le culte des grands hommes était alors à l'honneur. Il l'est toujours d'ailleurs, sous d'autres formes, et c'est fort bien. Les plus hautes vertus ne sont pas si répandues qu'il soit devenu inutile de proposer à la jeunesse (et aux moins jeunes) des exemples à imiter. C'est toujours à Plutarque qu'on en revient. Ses Vies des hommes illustres ont fourni matière à méditation pour les générations successives, de l'Antiquité jusqu'à l'orée du XIXe siècle. Lit-on encore aujourd'hui Plutarque ? Rien n'est moins sûr. Notre conception du grand homme, il est vrai, s'est quelque peu élargie au-delà de son champ traditionnel, politique et militaire. La littérature, les arts, les sciences -- peut-être surtout les sciences -- nous proposent des figures de grands hommes moins contestables qu'un César,  un Louis XIV ou un Napoléon, tel cet Alexandre Yersin auquel Patrick Deville a récemment consacré un très beau livre, fort digne d'une des Vies de Plutarque (voir sur ce blog le billet du 04 /03 /2014) ).

Plutarque fut la lecture favorite du jeune Jean-Jacques Rousseau , puis du jeune Napoléon Bonaparte au collège militaire de Brienne. De tous nos grands hommes, Bonaparte (plus encore que son impérial avatar) est sans doute le plus généralement admiré. Régulièrement, une biographie nouvelle, une nouvelle histoire du Consulat et de l'Empire vient à point pour raviver la flamme, ranimer la curiosité, ouvrir à la connaissance et à la réflexion des perspectives nouvelles. Il y eut Thiers (dont l'Histoire du Consulat et de l'Empire reste une somme incontournable), Jacques Bainville, Louis Madelin, Georges Lefebvre, Jean Tulard, François Furet. Il y a aujourd'hui la biographie, en tous points remarquable, que Patrice Gueniffey vient de consacrer à Bonaparte, en attendant une suite déjà annoncée, consacrée à Napoléon.

Le travail de Gueniffey s'appuie avec discernement et efficacité sur le corpus des innombrables biographies, synthèses, mémoires et documents dont une impressionnante bibliographie en fin de volume dresse une liste évidemment non exhaustive. Précis et suffisamment distancié, prenant de salutaires distances avec la vulgate trop souvent et trop complaisamment hagiographique, il jette un jour nouveau sur nombre d'épisodes et d'aspects de la destinée du personnage principal (les relations de Bonaparte avec la Corse, l'expédition d'Egypte, les démêlés avec le Directoire, les préparatifs et le déroulement du coup d'Etat du 18 Brumaire etc. ). L'originalité de son propos consiste, me semble-t-il, à éclairer et à faire comprendre la singularité d'une destinée, dans le contexte de son époque, et en interférence avec de très nombreux facteurs, avec de très nombreux acteurs. Pour y parvenir, il nous livre une masse d'informations, étayées par de nombreux témoignages contemporains; cette surabondante matière est organisée, maîtrisée dans une synthèse magistralement conduite, magistralement écrite; son ouvrage ne fera pas seulement date par les éminentes qualités de l'historien, son intelligence des faits et, surtout, des êtres humains, sa lucidité, son sens de la mesure et de la nuance, sa hauteur de vues, mais aussi par celles de l'écrivain, habile à maintenir constamment en éveil l'attention de son lecteur, captivé de bout en bout, tout au long de ce livre de près de sept cents pages (sans compter les notes). J'ai seulement regretté que l'appareil de cartes (au nombre de sept, en  noir et blanc et de petites dimensions) aide peu à comprendre le détail des opérations militaires en Italie, en Allemagne et en Autriche. La localisation sommaire des principales agglomérations, sites de batailles et cours d'eau ne suffit pas ; il y faudrait de claires données de géographie physique, à une échelle relativement réduite. Un tel accompagnement cartographique est sans doute difficile à intégrer dans un volume de ce format et de cette épaisseur : pourquoi ne pas les stocker, sous une forme attractive et parlante, sur un DVD de complément ?

Sans son époque, sans la Révolution, Bonaparte est incompréhensible. " Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée. Elle est finie. " C'est en ces termes que, dans une proclamation du 15 décembre 1799, la nouvelle constitution issue de Brumaire est annoncée aux Français. De fait, Bonaparte n'eut de cesse, au moins à partir de la campagne de 1796 en Italie, de mettre fin aux désordres et aux excès de la Révolution, tout en préservant quelques uns de ses principaux acquis, et d'instaurer un pouvoir fort  et efficace. Et pourtant, à l'instar d'un Carnot, d'un Hoche, d'un Siéyès, d'un Kléber, d'un Stendhal ou d'un Monge, il est un fils authentique de la Révolution, incompréhensible sans elle, et qui certainement n'aurait jamais connu sans  elle la destinée exceptionnelle qui fut la sienne.

1789 ouvre en effet aux Français, à tous les Français, la possibilité, à un degré sans doute jamais atteint jusque là, de construire leur destinée en s'appuyant sur leurs dons, leurs capacités, leur clairvoyance, leur énergie. Le self made man n'a pas été inventé aux Etats-Unis, mais par la Révolution française. Elle est le temps des self made men : Masséna, Murat, Siéyès, Danton, Robespierre, Kléber, Fouché, tant d'autres.

Bonaparte est le plus doué, le plus exemplaire self made man qui doit toute sa réussite à la Révolution. S'il est une vertu  dont il fut dépourvu, c'est l'espérance. Il n'est  pas sûr que le mot espoir ait fait partie de son vocabulaire. C'est  que l'espérance est un état essentiellement passif, qui consiste à attendre d'une instance supérieure, de quelque fatum ou de quelque dieu, qu'il réalise vos souhaits. L'espérance est démobilisatrice. elle n'est pas une vertu de l'homme d'action. Peut-on , d'ailleurs, la faire figurer dans la liste des vertus ? Oui, si l'on croit en dieu. Mais un athée conséquent devrait l'en rayer résolument et définitivement. C'est ce que j'ai choisi. Face à l'insondable barbarie inconsciente du monde naturel, en l'absence de tout recours divin, nous ne pouvons compter que sur une seule force, celle de la pensée humaine, mère de toutes les vertus, mère de toutes les valeurs.

Bonaparte, comme d'ailleurs la plupart des grands acteurs de la Révolution, aurait pu reprendre à son compte le mot de Guillaume d'Orange : "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ". Bonaparte n'est pas l'homme de l'espérance, il est l'homme des projets, des plans, des travaux acharnés, des entreprises concertées. Il s'informe, raisonne, calcule, combine, décide et exécute. Son exceptionnelle réussite s'explique par la mise en oeuvre de ces qualités de l'homme d'action portées à un très haut degré, à un  degré supérieur à celui de tous  ses rivaux, et ils sont nombreux. L'étude de Patrice Gueniffey le démontre admirablement.

Dès sa jeunesse, Bonaparte fut passionné par les sciences. Une estime et une admiration réciproques l'unirent à quelques uns des plus grands savants de son temps, tel Monge, qui l'accompagna en Egypte. Son plus grand rival, et sans doute son égal, fut Lazare Carnot, mathématicien, physicien, l'organisateur des victoires de 1793, éminent savant, éminent conducteur d'hommes. Il est dommage que cette noble figure ne soit pas mieux connue des Français.

On a trop souvent tendance à opposer l'homme de science à l'homme d'action. Cette opposition n'a pas lieu d'être, comme le montre d'ailleurs la personnalité de Lazare Carnot, synthèse accomplie de l'homme de science et de l'homme d'action. La connaissance scientifique est une forme de l'action. Elle exige les mêmes qualités, une énergie de même intensité. Elle mobilise les mêmes vertus.

C'est pour cela qu'en dépit de ses erreurs et de ses échecs, Bonaparte reste un héros exemplaire. A l'instar d'un Lazare Carnot, il incarne l'aptitude des hommes à combattre victorieusement, à force d'énergie, de travail, de courage, de clairvoyance et de savoir, l'aveugle et ancestral fatum.

Un épisode de la geste napoléonienne exprime pour moi le mieux les vertus les plus hautement humaines de Bonaparte : c'est l'épisode du pont d'Arcole (17 novembre 1796). Le récit qu'en fait Patrice Gueniffey nous aide à corriger les idées reçues et la version idéalisée que nous en propose le tableau de Jean-Antoine Gros. Ce jour-là, écrit Patrice Gueniffey, " le pont d'Arcole ne fut pas franchi. Pris sous le feu des canons, mitraillés depuis l'autre rive, les assaillants reculèrent, s'abritant comme ils pouvaient et refusant de repartir à l'assaut. Voyant cela, les généraux se mirent à leur tête, mais avec moins de succès qu'à Lodi. Lannes, Verdier, Bon et Verne furent blessés. Augereau prit le relais, s'élançant sur le pont  en brandissant un drapeau. Traita-t-il ses hommes de lâches ? " Quelques braves le suivirent [...]; mais des coups malheureux en ayant tué cinq ou six, ils reculèrent, et tous se réfugièrent de nouveau derrière le revers de la digue. " Augereau quitta le pont le dernier. C'est alors que Bonaparte apparut sur la digue. Suivi par son état-major, il s'avança sur le pont avec un drapeau. "Les soldats le virent, rapporte Sulkowski, [mais] aucun ne l'imita." Autour de Bonaparte c'était l'hécatombe : son aide de camp Muiron, qu'il connaissait depuis le siège de Toulon, le général Vignolle, deux adjoints de Belliard s'écroulèrent, frappés à mort par les balles ennemies. Bonaparte en réchappa par miracle, peut-être grâce à un ordre de cessez-le-feu lancé par le commandant autrichien qui, voyant sur le pont tant de gradés, avait cru à l'envoi de parlementaires. Quand il s'aperçut de sa méprise, Bonaparte avait quitté le pont. "

Il est possible que la décision d'enlever le pont d'Arcole ait été une erreur tactique. Cependant, à la guerre, on ne possède généralement qu'une connaissance relativement imprécise des ressources de l'adversaire. Il n'en reste pas moins que, la décision une fois prise, il  fallait faire le maximum pour réussir. Quelques jours plus tard, malgré une supériorité numérique de deux contre un, l'armée autrichienne était défaite.

On connaît le mot de Turenne : "Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener". Le courage, l'énergie, l'aptitude à décider et à entreprendre, en fonction de risques aussi clairement évalués que possible, ces vertus ne trouvent pas leur emploi que sur les champs de bataille. La vie aussi est un champ de bataille; vivre, c'est choisir; choisir, c'est combattre. L'ennemi, c'est toujours, en définitive, le monstrueux et aveugle fatum. Espérer ne sert à rien.

On peut douter (c'est mon cas) que la volonté d'un individu soit libre ; on peut se dire que son champ d'efficacité est en réalité fort restreint ; cela n'enlève rien à la valeur de ces vertus qui furent celles de Bonaparte et qui comptent parmi les plus hautes vertus humaines. On n'est pas des moules. Subir n'est pas notre vocation. Mais ignorer la puissance des déterminismes qui modèlent nos destinées est tout aussi ruineux. Dans le cas de Bonaparte, le livre de Gueniffey en met quelques uns  en lumière, notamment la logique guerrière,  engrenage collectif engendré par la Révolution, étendu à l'échelle de l'Europe, mais aussi logique personnelle : dès Lodi, Bonaparte est convaincu que son avenir politique dépend de l'éclat de ses victoires. Il  est condamné à vaincre, encore et encore. Logique aussi d'un orgueil surdimensionné, confortant celle d'une pente au despotisme toujours plus accentuée. Mais le splendide isolement du monarque absolu est une illusion : à partir de Brumaire, le pouvoir et l'action de Bonaparte n'existèrent que par le consentement et la collaboration de la majorité des acteurs, du simple soldat au ministre, du Mamelouk Roustam à Talleyrand. Les pages les moins passionnantes du livre de Gueniffey ne sont pas celles où il examine les attributions des uns et des autres, les modalités et l'efficacité de leur action. Les jugements qu'il porte sur tel ou tel (un Cambacérès, un Portalis, par exemple) me paraissent d'une  lucidité et d'une équité remarquables.

" Tocqueville, écrit Patrice Gueniffey, voyait deux sortes de serviteurs autour de Napoléon : les premiers, disait-il, n'avaient ni scrupules ni moralité. Révolutionnaires fatigués, ils étaient pressés de jouir. C'était l'écume de la Révolution dont ne  se distinguaient guère certains anciens émigrés avides de compenser par de nouveaux titres, de nouvelles fonctions et des prébendes ce dont la Révolution les avait dépouillés. Mais Napoléon, ajoutait Tocqueville, avait auprès de lui une autre classe de serviteurs, "probes, exacts, honnêtes", pour qui la vertu n'était pas un vain mot. A ceux-là, l'auteur de L'Ancien Régime et la Révolution ne marchandait pas son admiration. Seulement, il ne les aimait pas, voyant en eux l'incarnation d'un penchant français à l'idolâtrie et à la servitude qui avait, jadis, fait le lit de l'absolutisme et dont la Révolution française avait renouvelé les objets sans changer la substance. Comme ces "hommes d'Etat" s'étaient autrefois prosternés devant le monarque absolu, ils avaient ensuite révéré l'idole abstraite du peuple souverain, et maintenant que le pouvoir renouait avec l'ancienne figure de la royauté ils se soumettaient à Bonaparte, abdiquant une nouvelle fois conscience et libre-arbitre, "sans yeux, ni oreilles, ni entrailles" dès lors qu'il s'agissait d'exécuter des desseins qu'ils n'avaient ni conçus ni discutés".
" Tocqueville développe cette analyse dans son discours de réception à l'Académie française, où il succédait à un ancien ministre de l'Empereur, Gérard Lacuée. Molé, lui aussi ancien ministre de Napoléon, fut chargé de lui répondre. Les propos de Tocqueville l'avaient blessé, et il rappela justement -- ce qu'on oublie trop souvent -- que le régime napoléonien ne s'était pas appuyé seulement sur une poignée d'hommes immoraux et sur une  masse d'hommes désenchantés et disposés à tout souffrir, mais également sur une génération qui croyait sincèrement, en servant le Premier consul puis l'Empereur, " réparer tant de maux, faire oublier tant de crimes, détrôner tant d'orgueilleux mensonges, réhabiliter tant d'éternelles vérités [ et] embrasser une sainte et généreuse croisade" . Ils avaient le sentiment d'être à l'aube d'une époque nouvelle offrant de vastes perspectives, même si la croyance révolutionnaire à la toute-puissance de la volonté s'était effondrée. "

Ainsi l'histoire des destinées de Bonaparte est-elle aussi celle des hommes qui en furent les partenaires. Cette histoire d'un homme est, comme toujours, une histoire plurielle Sa vérité est complexe et reste encore, sur bien des points, incertaine, Mais, en tout cas, après plus de deux siècles, elle reste actuelle, elle nous concerne. De cette histoire, ce livre brosse un tableau passionnant. Raconter pour faire  réfléchir, pour offrir, sinon des exemples, du moins des références pour une réflexion sur la condition humaine... On en revient toujours à Plutarque.


Patrice Gueniffey , Bonaparte   (Biographies nrf Gallimard )

Adolphe Thiers ,  Histoire de la Révolution française
                           Histoire du Consulat et de l'Empire



La bataille du pont d'Arcole, par Horace Vernet




1 commentaire:

JC a dit…

Excellent billet !!! Très intelligent, très pertinent !
Détail : votre "on est pas des moules", en période d'élection, est une adresse salutaire aux ostréiculteurs politiques de tous bords ....