dimanche 30 mars 2014

Crimée : vers la remise en cause d'un équilibre européen précaire ?

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Par une majorité massive, les habitants de la Crimée viennent de voter leur rattachement à la fédération de Russie.

Il faut les comprendre : presque tous sont russophones, se sentent Russes bien plus qu'Ukrainiens, et pensent que leurs intérêts seront mieux défendus par une intégration de la Crimée à la Russie que par son maintien dans une Ukraine alliée aux pays occidentaux.

Les dirigeants occidentaux considèrent que cette décision, avalisée par Moscou, est illégale. Mais dans un pays en révolution comme l'est actuellement l'Ukraine, comment définir la légalité ? Qui détient la légalité ? La légalité des uns n'est pas celle des autres. On ne conçoit pas la légalité de la même façon à Kiev et à Sébastopol. La France a connu une telle situation, dans ses relations avec les autres pays d'Europe, entre 1789 et 1815. La légalité de rattachements de territoires comme la Belgique à la République française a été immédiatement contestée par les autres puissances européennes. Plus tard, l'identité française de l'Alsace et de la Lorraine a été longtemps contestée par l'Allemagne.

L'Ukraine est une nation artificielle, que ne cimentent ni la pratique d'une seule et même langue ni des limites géographiques bien définies. Il y a lieu effectivement de craindre que les événements de Crimée n'incitent les populations pro-russes et russophones de l'Est du pays à suivre cet exemple. Les citoyens de Crimée n'ont pas non plus pas préféré déclarer leur région indépendante plutôt que de l'inféoder à la Russie. Mais bon, c'est leur affaire, à ces gens. Le point de vue des Occidentaux n'est pas le leur. Peut-être la meilleure solution était-elle celle d'un fédéralisme liant la Crimée autant à la Russie qu'à l'Ukraine et préservant de surcroît les droits des minorités, mais décidément notre monde est encore en proie aux passions nationalistes et l'heure est encore aux ralliements aux gros bataillons plutôt qu'aux échanges souples et dépassionnés entre petites entités, aux affrontements violents, religieux, linguistiques, économiques plutôt qu'à la tolérance et à la compréhension réciproques.

Quel Etat-nation en Europe et dans le monde n'est pas largement aussi artificiel que l'Ukraine ? Nous avons tendance à porter un regard dédaigneux sur ce qui se passe en Afrique, où des Etats directement issus des partages coloniaux tentent désespérément de faire coexister sans violence des ethnies que rien ne rapproche, ni  la langue, ni les coutumes, ni la religion; on sait quelle est la fragilité de ces constructions artificielles en Centrafrique, au Mali, au Nigeria, naguère en Côte d'Ivoire. Mais l'Europe occidentale, comme, heureusement, quelques autres régions du monde, n'évite des désordres semblables que parce qu'un relatif statu quo, consacré par le temps, a fini par prévaloir tant bien que mal.

En vérité, la plupart des nations d'Europe sont des mosaïques de peuples variés encore fortement attachés à leurs particularismes et prêts à revendiquer leur autonomie, voire leur indépendance. En Belgique, Wallons et Flamands vivent mal une association artificielle née au XIXe siècle des tractations entre grandes puissances. En Espagne, les revendications des Basques et des Catalans sont récurrentes. En Suisse, les structures fédérales ne se maintiennent que par la force d'intérêts économiques communs. En France, en Italie, en Allemagne, en Grande Bretagne, l'unité nationale et territoriale est de formation récente; elle masque plus ou moins bien de fortes disparités régionales.

La France n'est sans doute plus tout-à-fait cet "agrégat inconsistant de peuples désunis" dont  parlait Siéyès, mais périodiquement les revendications autonomistes -- voire indépendantistes -- se ravivent, en Corse, en Bretagne, au pays Basque, en Catalogne, en Savoie. Le mouvement des bonnets rouges bretons a démontré la vitalité de telles tendances et la vigueur de la méfiance, voire de l'hostilité, à l'autorité centrale. Rien n'est plus difficile -- des débats récents l'ont montré -- que de maintenir un sentiment d'unité nationale sur une longue période. La France éternelle du général de Gaulle n'aura jamais été qu'un mythe.

C'est sans doute  cela que les gouvernements d'Europe occidentale redoutent, sans le dire : que les événements de Crimée fassent peu à peu tache d'huile à l'échelle européenne. Et après tout, serait-ce un si grand mal ?

On se prend à rêver à ce qui se serait passé (ou plutôt, à ce qui ne se serait pas passé) si, à l'aube du XXe siècle, aucun pays d'Europe, ni la France, ni l'Allemagne, ni l'Italie, ni la Grande-Bretagne, ni l'Espagne, n'était parvenu à réaliser son unité nationale et territoriale. On aurait certainement évité les carnages des deux guerres mondiales, et certainement les aberrations du colonialisme.

Les Girondins avaient-ils raison ? Un  fédéralisme suffisamment souple et  raisonné est peut-être, un peu partout dans le monde, la solution de l'avenir, apte à prendre en compte la diversité des façons humaines de vivre en groupe, et à relayer, ou tout au moins à concurrencer fortement, le modèle de l'Etat-nation, figé dans son orgueilleuse rigidité, tel qu'il a prévalu pendant plus de deux siècles et tel que, malheureusement, il prévaut encore partout dans le monde, bien qu'il ait fait plus d'une fois la démonstration  de quelques uns des aspects les moins contestables de sa nocivité. A l'époque des armes de destruction massive, plus la tendance à construire de gigantesques empires se renforce, plus la menace de conflits apocalyptiques grandit.

Partout dans le monde l'homme reste un loup pour l'homme, et cette comparaison n'est pas flatteuse pour le loup, qui est un animal noble. La hyène, peut-être, conviendrait mieux.

Additum (4/04/2014) -

La police italienne vient de démanteler un réseau d'extrémistes prêts à passer à une action armée en vue de déclarer l'indépendance de la Vénétie ! A quand la Corse ou la Bretagne ?






2 commentaires:

Sergio a dit…

Il est vrai que l'Ukraine est toujours un peu plus occidentale, on l'a encore vu pendant la seconde guerre mondiale. D'un autre côté, c'est là qu'il y a une bonne partie des populations cosaques, certes pas toutes.

JC a dit…

Lorsqu'on est un écureuil, il ne faut pas embêter les ours : ils ont des griffes