dimanche 16 mars 2014

Être au monde

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Voilà déjà quelques mois, on a fêté mon cinquième anniversaire. Voilà déjà un an que les chars de la colonne Leclerc ont défilé le long de la grand'rue, au bas du village, en route pour Paris. Cette première année de paix retrouvée, il me semble que nous l'avons vécue presque dans l'insouciance, malgré les restrictions.

L'été s'achève. Joie sans mélange de la paix et de la liberté, deux belles filles bras dessus bras dessous dans la lumière d'août. Les meules rondes, les soeurs de celles que peignit, un siècle plus tôt, Jean-François Millet, ornent les vastes éteules. Tout au long de la route, bordée des deux côtés de hauts peupliers d'Italie dont les ramures font voûte, la campagne embaume un puissant parfum de paille fraîchement coupée. Près du pont sur la rivière, nous sommes descendus dans le champ. Des jeunes gens s'ébrouent dans les éclats du soleil rejaillissant. L'eau claire a la couleur du lit d'argile et des algues. Son odeur entêtante monte, dans la douceur de cette fin d'après-midi .

Pendant des années, l'adolescent, puis l'homme, est resté fidèle à ces parfums , comme si quelque souverain alchimiste y avait concentré toute l'inépuisable beauté du monde, et auxquels il lui suffisait de penser pour les respirer comme au premier jour, et pour  retrouver avec eux la merveille perdue de cette vallée paisible. Les années passant, l'intensité, la qualité précise de la sensation se sont estompées, mais non l'émotion, non cette puissante joie d'être au monde, d'être en lui, avec lui, accordé à lui, qui fut, sans qu'il en eût une claire conscience, celle de l'enfant.

Tout-à-l'heure, j'ai pris la voiture pour m'en aller rejoindre le sentier de la crête aimée. Au jardin, dans le soleil de l'après-midi, le chat blanc galopait d'un tronc à l'autre, faisant mine de les vouloir tous escalader. La campagne, si différente de celle où paressait la rivière de mon enfance, n'était pas moins belle, ni les arbres, que l'océan céleste semblait vouloir  boire et fondre dans son bleu pâle.

Au départ de la piste, on a trillé faiblement dans la ramure d'un grand pin. Très loin, un dernier bruit de moteur, presque imperceptible. Ensuite il n'y a plus que le bruit de mes bâtons et de mes pas sur la terre sèche et les calcaires blancs.

Contre la chapelle, le petit chêne vert murmure. Dans le creux de la falaise, un couple ailé dialogue, sur deux tons. A l'horizon brumeux se devine l'Etoile, la longue crête au pied de laquelle s'étend la grande ville où j'irai, demain, pour savoir, enfin.

Mais pour l'instant c'est encore la pure joie d'être au monde, la même qui étreignit l'enfant de jadis. Aussi intense. Aussi radieuse.  Aussi sereine et pure. L'amour du monde, chevillé au corps, chevillé à l'âme. Irrépressible, et pour la vie. Comme un chat un peu ivre entre les arbres du jardin.

L'amour est la condition de la grâce.




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