jeudi 6 mars 2014

La méthode F. D. ?

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Mon copain F. D. , je l'ai connu en khâgne. C'était un Toulousain haut en couleur, un physique de première ligne, avec une pointe d'accent. Nous n'étions  pas du même bord, c'est le moins qu'on puisse dire. Pendant que je vendais Clarté à l'entrée des bouches de métro, il râtissait les trottoirs du quartier latin avec ses potes, tout en cuir et godasses à bouts renforcés, en quête de bolchos à casser. A ce jeu, nous finîmes par nous rencontrer, à la station Saint-Michel, mais comme nous étions, tout de même, condisciples, nous fîmes comme si nous ne nous étions pas vus.  Les antagonismes politiques peuvent être tempérés par d'autres solidarités. J'aurais aimé jouer au rugby avec F.-D. (dans la même équipe) mais, à part les séances de baston, où il excellait, il n'était pas très sportif, je crois. En outre, le contact physique avec lui me semblait problématique, vu qu'à l'instar du  Père Ubu, il semblait se laver rarement.

F. D., c'était une figure de la khâgne. Le matin, il arrivait généralement en retard, ouvrait sans frapper (ni à la porte ni personne), puis, d'un pas martial, droit dans ses rangers, rejoignait au fond de la classe la série des chaises sur lesquelles il s'étendait pour y achever sa nuit. Personne ne pipait, à commencer par le prof. Le soir, au dortoir, il tenait volontiers le crachoir; sa conversation ne manquait pas d'intérêt. J'ai encore dans l'oreille le timbre de sa voix un peu haut perchée, un peu pointue, presque flûtée. Il était féru d'histoire, sa matière forte. Une façon de sympathie nous rapprochait. Fondée sur quoi, je m'interroge encore là-dessus, mais elle était réelle. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas. Je lui ai rendu un signalé service, un jour, sans trop insister pour savoir dans quel  guêpier il s'était fourré, et dont j'ai sans doute contribué à le tirer.

Puis nos chemins s'éloignèrent. La guerre d'Algérie était finie. Il était devenu une figure en vue de mouvements d'extrême-droite, Jeune Nation, puis Occident . Il en était même devenu un genre d'idéologue. Il fut un des fondateurs du FN., un proche de Jean-Marie.

Nanti d'un Capes ou d'une agreg, je ne sais pas, il s'en alla enseigner l'histoire dans un collège de Normandie. Il poursuivait parallèlement sa carrière politique. Puis, un matin de mars 1978, il prit le volant de sa voiture, sa femme à côté de lui, démarra, et la voiture explosa.

Ni les exécutants ni les commanditaires  de l'attentat n'ont jamais été retrouvés. On envisagea à l'époque la piste de militants d'extrême-droite, celle du Mossad... Naguère, F. D. avait été exclu du mouvement Occident parce qu'on l'accusait d'être un indicateur de police. Si ce fut le cas, peut-être a-t-il scellé son destin le jour où (coincé dans quel piège ? soumis à quelles pressions ?) il accepta de jouer ce rôle. On disait qu'il avait pris l'habitude d'espionner ses petits camarades, et d'accumuler des fiches compromettantes, soigneusement tenues à jour.

Ces souvenirs me sont remontés à la mémoire quand j'ai appris l'affaire Patrick Buisson. Presque la même génération; même profil politique, même goût du pouvoir occulte, mêmes méthodes. Il n'y manque même pas le goût prononcé pour l'histoire. Ces deux-là se sont-ils connus, se sont-ils fréquentés,  ont-ils participé à des actions communes ? L'un fut-il l'inspirateur de l'autre ?

Enregistreur en poche, Buisson espionnait son patron Sarko. Il paraît qu'il comptait sur les enregistrements pour assurer ses arrières, voire sa sécurité. F. D. ne devait pas encore disposer de ces gadgets électroniques. Il n'eut pas le temps non plus d'opérer le virage politique de Buisson.

Mais c'est bien le même genre d'homme et la même façon de concevoir et de pratiquer l'action politique. Triste façon d'envisager le pouvoir. Tristes méthodes. Méthodes risquées.





1 commentaire:

JC a dit…

Il est excessivement important de tenir compte de la fragilité du corps humain et de bien comprendre qu'il doit en être de même pour nos convictions les plus solides ...