vendredi 28 mars 2014

" L'ensorcelée ", de Jules Barbey d'Aurevilly : le maléfice de la clôture

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Il est est des récits littéraires qui semblent appeler un équivalent pictural de leur formule : dans le cas de L'Ensorcelée (1852), de Jules Barbey d'Aurevilly , la métaphore du cercle vient immédiatement à l'esprit : L'Ensorcelée pourrait se décrire comme un ensemble de cercles concentriques, sécants, tangents, tous figures de la fatalité : une fois qu'on s 'y est aventuré, on ne pourra plus s'en échapper.

Le premier et le plus vaste de ces cercles, c'est cette Lande de Lessay, coeur de l'action du roman, avec l'abbaye de Blanchelande, située à sa limite, sur la commune de la Haye-du-Puits. La lande de Lessay, aujourd'hui espace naturel protégé, s'étend, sur 5 000 hectares environ, au coeur de la presqu'île du Cotentin, entre les agglomérations de la Haye-du-Puits, au Nord-Ouest, de Coutances au Sud-Ouest, de Saint-Lô au Sud-Est et de Carentan au Nord-Est. La grande route de Coutances à Carentan la traverse aujourd'hui presque en ligne droite. Le site Wikimanche la décrit comme "une vaste étendue de terres de faible relief et de pauvre végétation. Il n'y pousse seulement que des ajoncs, de la bruyère et une maigre herbe rase." En somme, le paysage n'a pas dû beaucoup changer depuis l'époque où Barbey la décrivait.

" Avez-vous traversé la terrible lande de Lessay dont j'ai tant entendu parler dans mon enfance et qui de tous les points de mon département que je connais est le seul que je ne connais pas ?", écrit Barbey à son ami Trébutien, dont il attend des renseignements sur le pays et sur les moeurs de ses habitants. En somme, la lande de Lessay, avant même qu'il ne la décrive dans L'Ensorcelée, sans l'avoir jamais vue, sans jamais avoir osé, peut-être, s'y aventurer, fonctionne dans son imagination comme un vaste lieu clos et redoutable, de "sept lieues de tour" C'est ainsi que son narrateur, appelé, non sans appréhension, à la traverser nuitamment en compagnie d'un voyageur de rencontre, va la décrire : vastes espaces dépourvus de repères, traversés de sentiers mal tracés dont on  perd rapidement la trace, parsemés de vallonnements et de buttes propices aux embuscades, encore hantés des souvenirs des malandrins et des Chouans qui y trouvèrent refuge, parcourus par des bergers inquiétants et patibulaires à la détestable réputation de voleurs et de sorciers : le lieu de tous les égarements. Le sinistre abbé de la Croix-Jugan la parcourt de nuit à cheval, pour aller où ? à la rencontre de qui ? Peut-être nulle part ailleurs que pour tourner encore et encore dans le rond de ces landes maléficiées. Jeanne le Hardouey, puis son mari Thomas Le Hardouey s'y rendront pour conclure un pacte avec les forces du Mal. Les assassins de la Clotte, y abandonneront leur victime, après l'y avoir transportée sur une claie :

" Ils entraient dans la lande, la lande, le terrain des mystères, la possession des esprits, la lande incessamment arpentée par les pâtres rôdeurs et sorciers ! Ils n'osèrent plus regarder ce cadavre souillé de sang et de boue qui leur battait les talons. Ils le laissèrent et s'enfuirent, se dispersant comme les nuées qui ont versé le ravage sur une contrée se dispersent sans qu'on sache où elles sont passées. "

D'autres lieux, autour de la lande, fonctionnent comme d'inquiétants lieux clos, telle cette auberge d'aspect peu engageant où le voyageur, au début du récit, se propose de demander son chemin. Mais c'est aussi le cas de la chaumière où vit la Clotte, au surnom si emblématique, autrefois Clotilde Mauduit, l'ancienne courtisane devenue paralytique, et surtout la maison toujours fermée, toujours silencieuse du mystérieux abbé de la Croix-Jugan. Même la demeure de Jeanne et Thomas Le Hardouey s'appelle Le Clos. Le monde de l'Ensorcelée est un monde de la clôture, de la réclusion, de l'exclusion. La réclusion est la conséquence de l'exclusion, ou bien elle la prépare. Clôture de l'abbaye où le futur abbé de la Croix-Jugan fut moine. Clôture du château où les aristocrates de la contrée s'adonnaient à leurs orgies. Clôture de celui de la comtesse de Montsurvent. Réclusion de la Clotte, rejetée par le village en raison de son passé. Réclusion de Jeanne en elle-même, dévorée par son amour impossible, s'excluant peu à peu de la vie, jusqu'à son suicide. Réclusion des bergers, exclus de la communauté, dans leur refuge de la lande. Réclusion, surtout, du principal protagoniste, le visage toujours enfoui dans son capuchon noir, et à qui le droit d'administrer les sacrements a été retiré. Le jour solennel où il dévoile enfin son visage aux yeux de tous est le jour de sa mise à mort.

Lieux clos, âmes closes. Le principal protagoniste de cette histoire est le silence. Silence de tombe du personnage principal, cet abbé de la Croix-Jugan, dont personne, ou presque, sauf la vieille comtesse de Montsurvent, semble n'avoir jamais entendu la voix, muré qu'il est, depuis sa jeunesse, dans un mutisme qu'on dirait aujourd'hui autiste, et dont, à la fin du récit, un paysan terrifié  voit le fantôme de l'abbé tenter désespérément de se libérer, en disant fiévreusement jusqu'au bout une messe qu'il échoue, à chaque fois, à se rappeler dans son intégralité. Fascinée par lui, contaminée par lui, exclue d'un passé dont elle s'est efforcée sans doute en vain de lui arracher la clé, la malheureuse Jeanne Le Hardouey s'enferme, elle aussi, dans un silence destructeur. Les bergers de la Lande se replient, eux aussi, dans la réclusion d'un silence coupé de rares paroles, souvent incompréhensibles. Thomas Le Hardouey s'enfonce à son tour dans un silence-absence définitif. Le monde que peint ici le romancier est un monde de reclus, reclus dans leurs secrets, dans leurs passions, dans leur passé. La passion surtout, qu'elle soit politique ou amoureuse, pour peu qu'elle soit déçue, condamnée au ressassement amer et solitaire, exerce sans recours sa force destructrice.

A l'image de la Lande de Lessay, le monde de l''Ensorcelée est un monde de l'échec de tout échange heureux, de toute communication profonde entre les êtres; échec aussi de l'accès à toute vérité, autre que partielle et douteuse. L'abbé de la Croix-Jugan, Jeanne, son mari, les bergers de la lande, la vieille comtesse de Montsurvent, emportent avec eux leurs secrets. Le passé aboli s'engloutit dans les ténèbres. Seules d'incertains on-dit en conservent provisoirement une trace vouée à s'effacer, comme les sentiers de la lande.

Cet échec est celui -- assumé -- de l'écrivain qui a choisi de se faire le mémorialiste de ce pays qui le fascine, sans doute parce que, justement, sa vérité est impénétrable, étant celle d'un passé devenu inaccessible. Pays qui fut autrefois le théâtre de la guerre inexpiable des Chouans contre les Bleus, et dont les vagues fantômes errent dans la lande sans qu'on puisse jamais vraiment les saisir. Maître Louis Tainnebouy raconte à son compagnon les bribes d'une histoire que d'autres, il y a longtemps, témoins eux-mêmes incertains, lui racontèrent. Ces bribes, le narrateur tente de les réunir en une histoire plus fascinante encore par tout ce qu'elle laisse s'enfuir que par ce qu'elle a pu fixer. Il y a, dans l'art du Barbey d'Aurevilly de L'Ensorcelée , une mélancolie qui est aux antipodes des ambitions d'un Balzac ou d'un Stendhal :  restaurer avec une exactitude d'historiens confiants dans leurs moyens un passé encore tout proche et qu'on peut croire encore vivant. Le romancier conquérant des Chouans campe de plain-pied dans le passé. Celui de L'Ensorcelée et du Chevalier Des Touches ne s'en approche, avec hésitations, que par ouï-dire. A une vingtaine d'années de distance, L'Ensorcelée dénonce l'illusion qui était celle de l'auteur des Chouans. Les romans de Barbey d'Aurevilly nous font accéder à une expérience du temps sans doute plus profonde, plus troublante, plus douloureuse que les romans de Balzac. C'est ce qui nous fait éprouver, en le lisant, cette sensation d'anxiété dont parle le narrateur de Proust dans La Prisonnière, analysant pour Albertine le rapport particulier de Barbey d'Aurevilly au Passé.

Dix ans plus tard, placés en exergue du Chevalier des Touches, ces deux vers d'une vieille chanson feront écho à ce désenchantement :

Nous n'irons plus au bois
Les lauriers sont coupés !


Jules Barbey d'Aurevilly , L'Ensorcelée  ( in Romans, collection Quarto, Gallimard )

Ruines de l'abbaye de Blanchelande









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