mardi 11 mars 2014

L'estime de soi : comment la découvrir et comment la conserver

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J'ai été longtemps un individu falot,  timide, effacé. Jeune homme, j'avais une piètre opinion de moi, je me sentais très médiocrement armé dans la lutte pour la vie, les filles me faisaient peur et je ne m'accordais aucune chance d'en séduire jamais une. Je pratiquais le vice solitaire et je songeais au suicide. Je déambulais dans l'existence en arborant invariablement la mine d'un cocker triste, engoncé dans des paletots noirâtres et informes.

On dira que mon apparence extérieure était le reflet de mon état intérieur. Voire... Et si c'était l'inverse ?

Tout le monde sait combien le fait de porter des vêtements élégants, d'user d'un bon parfum de marque, de rouler dans le bolide dernier cri, peuvent contribuer à augmenter l'estime que vous vous portez. Je me souviens d'avoir croisé, un jour de printemps, sur le port de Saint-Raphaël, Thierry le Luron, alors très connu, qui roulait au pas dans une superbe Mercedes décapotée. Manifestement, il se savait regardé, tout en faisant beaucoup d'efforts pour paraître n'en rien savoir, et sa mine satisfaite, son demi-sourire suffisant, disaient assez le profit qu'il  tirait de cette promenade en termes d'évaluation de sa personne. Un vrai massage psychique, dans un bain de foule, pour un prix très modique.

Aujourd'hui, les effets psychiques bénéfiques de ces exhibitions extérieures de réussite et de contentement de soi ont été mis en lumière à la faveur de protocoles expérimentaux soumis à des critères scientifiques sérieux.

Testons par exemple le simple exercice suivant :

- Prendre un crayon et en serrer fortement l'extrémité entre ses dents ; durant cette opération, fixer sa pensée sur un objet quelconque, soi-même par exemple. On développera presque immanquablement des pensées positives, des jugements valorisants touchant cet objet.

Essayons maintenant l'exercice inverse :

- Prendre un crayon et en serrer fortement l'extrémité entres ses lèvres (bouche en cul de poule) ; fixer sa pensée sur un objet quelconque, soi-même par exemple : les pensées positives et valorisantes feront place à des pensées négatives, à des jugements dépréciatifs.

L'explication d'un aussi surprenant phénomène est d'une simplicité confondante et troublante : dans le premier cas, on active les muscles faciaux du sourire; dans le second, on active ceux des mimiques de la tristesse.

Ainsi nos pensées et nos jugements sur le monde extérieur et sur nous mêmes seraient étroitement corrélées à des habitus physiques eux-mêmes corrélés à des conduites socialisées. Une telle expérience suggère que la pensée épouserait l'apparence affichée par le visage, qu'elle la mimerait ! Tout cela  inconsciemment, bien entendu. Toute une série de travaux expérimentaux récents ont d'ailleurs confirmé l'importance et le rôle décisif de notre psychisme inconscient, même si l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui diverge considérablement des thèses de Freud.

J'ai bien changé. Aujourd'hui, en toute circonstance, je déambule dans l'existence en arborant un invariable sourire de crétin. Ainsi, je cultive et entretiens  la bonne opinion que j'ai de moi, l'éminente valeur que je me reconnais, et le contentement qui va avec. Des fois, je me fais l'effet d'un Thierry le Luron sans la Mercedes. Quelques réflexions glanées au passage  -- "Tu l'as vu, l'ravi d'la crèche" , "Manman, vise le débile profond !" -- sont interprétées par moi comme l'expression d'une jalousie bien compréhensible et comme le signe que les malheureux que je croise ne tiennent pas encore, comme moi, le bon bout de la corde de la félicité.


Revue Pour la science (mars 2014 ) : la Puissance de l'inconscient


Additum -

L' "effet Lady Macbeth", évoqué par le même article de Pour la science, n'est pas moins troublant. On pourrait aussi bien l'appeler  "effet Ponce Pilate". Le voici tel que le décrit l'article :

On demande aux sujets participant à l'expérience de se souvenir d'un comportement qui déclenche un sentiment de culpabilité. Puis on leur demande de se laver les mains, sous prétexte d'éviter de disséminer un virus dont la présence a été détectée dans la pièce où se déroule l'expérience. Le fait de se laver les mains semble évacuer tout sentiment de culpabilité. De plus, chez les sujets du groupe s'étant lavé les mains, toute attitude amicale ou serviable disparaît, ce qui n'est pas le cas d'un groupe témoin ne s'étant pas lavé les mains.

Je dois dire que la description de cette expérience ne m'a pas appris grand'chose, ayant pris l'habitude, depuis fort longtemps, de me laver soigneusement les mains plus souvent qu'à mon tour : ainsi j'ai évité d'être importuné par ma conscience; depuis de longues années elle  me fiche, je dois dire, une paix royale, ce qui n'était pas le cas au temps de mon adolescence tourmentée, à une époque où la moindre branlette me déclenchait d'épouvantables crises de remords et où je n'avais pas encore découvert tous les bienfaits de l'hygiène.








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