lundi 24 mars 2014

Mark Rothko écrasé sous les gloses




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Ce beau  tableau paisible de Mark Rothko, daté de 1950, fut exposé cet été à la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence, dans  le bric à brac plus ou moins thématisé par les soins de Bernard-Henri Lévy.

Pour moi, Rothko, ce n'est pas vraiment le peintre qui vous incite à vous prendre la tête. Le titre de ce tableau, d'une sobriété exemplaire, n'invite pas, à première vue, aux vaticinations métaphysiques : Untitled (Red, Yellow, Blue, Black and White). En le regardant, on se laisse aller à une rêverie sans mots, on s'abandonne à la plénitude douce de ces plages de couleurs superposées, on est sensible aux tensions  qui semblent secrètement s'établir entre elles; sous une apparence de simplicité, c'est subtil et raffiné. Ou bien on passe, sans trop s'attarder : c'était le cas de beaucoup de visiteurs de l'expo de Saint-Paul-de-Vence, où l'oeuvre, de dimensions relativement modestes (171,5 x 97,2) ne bénéficiait pas d'un accrochage ni d'un éclairage très valorisants.

Voici, dans le catalogue de l'exposition Maeght, le commentaire que BHL fait de ce tableau :

" Ce tableau est un temple. Il l'est au sens latin du rectangle dessiné, dans le ciel, par l'augure qui va y voir paraître le présage des dieux. Mais il l'est aussi au sens juif de lieu de méditation et de prière où s'interrompt le tumulte de l'Histoire et où le fidèle attend l'épiphanie d'une révélation qui ne vient jamais. Un tableau pensée. Un tableau messie. Un tableau où la pensée juive apparaît pour ce qu'elle est : la meilleure alternative à la prétention hégélienne de fermer les bans de l'aventure humaine. "

Oui. Bon. C'est vrai que Rothko, grand lecteur de Nietzsche, de Kierkegard et des textes sacrés de la tradition juive, faisait à ses heures dans le mysticisme. Mais de cette oeuvre, comme de beaucoup d'autres analogues à celle-ci, il n'a laissé, à ma connaissance, aucun commentaire destiné à en guider l'interprétation. Au reste, de combien de tableaux abstraits, rectangles découpés dans l'espace par leur auteur tout autant que celui-ci, ne pourrait-on dire, avec autant d'apparente pertinence, que ce sont des temples (au sens étymologique du mot latin), des lieux de prière et de méditation ? Un Yves Klein, par exemple. Un Mondrian, pourquoi pas.

Ce n'est pas que le commentaire de BHL soit inintelligent ni même inutile. Simplement, il est, dans la manière péremptoire, didactique et pompeuse de son auteur, abusivement réducteur, enfermant , écrasant l'oeuvre sous une interprétation plus grandiloquente qu'inspirée, qui, pour le spectateur, ne va aucunement de soi. On me dira que c'est bien parce qu'elle ne va pas de soi que BHL éprouve le besoin de nous l'infliger. C'est son droit, il est chez lui, dans ce catalogue, cet homme. Mais après tout, ce Rothko, je le verrais bien chez moi, égayant le fond d'un couloir que je trouve un peu tristounet. Oeuvre mystique ou panneau banalement décoratif ? Qui peut légitimement en décider ?  Pas plus BHL que moi. Il n'y a pas de vérité exclusive de toutes les autres, pour un tableau comme celui-là. Il n'y a même pas de vérité du tout, sinon celles qu'on lui invente. C'est à la fois l'écueil et la force de cette forme d'art.

BHL n'est pas le seul à tirer l'ouvre de Rothko vers l'expression d'un mysticisme juif. C'est aussi le cas d'Annie Cohen-Solal, pour qui, selon Pierre Assouline rendant compte de sa récente biographie du peintre, "l'abstraction transcendantale de son héros fait écho à l'errance du peuple juif dont l'Histoire a fait qu'il n'eut jamais qu'une conception abstraite de la nation". "Elle tient la relation au Talmud comme un élément essentiel pour pénétrer cette oeuvre" dans laquelle elle voit " un  paradigme de l'épopée des Juifs d'Europe".

Après tout, pourquoi pas. L'amateur de Rothko, lui, n'a pas besoin de ces savantes et fragiles exégèses pour apprécier ses toiles où la spiritualité judaïque est probablement si infuse qu'elle n'y apparaît pas du tout.

Assouline illustre son article de la reproduction d'un Rothlo, fort beau, peint en 1958. Son titre : Black on maroon . Question spiritualité juive, ce titre nous laisse un peu sur notre faim. Le voici :



C'est vrai qu'en le regardant, je me dis qu'en me grattant un peu je pourrais y percevoir, par exemple, l'amorce d'une méditation sur l'absence présente de Dieu (ou la présence absente de Dieu) appréhendée à travers l'écran flou des apparences. Il est vrai que j'hésite avec la porte des toilettes chez ma grand-mère à la tombée du jour. Quoi qu'il en soit, la question est la même : est-ce qu'y a quelqu'un ?

Peut-être que je ne suis pas vraiment doué pour l'abstraction transcendantale.

Ecrire la biographie d'un peintre, pour peu que le biographe, trouve les bonnes informations et sache les mettre en forme, ce n'est pas sorcier. Préciser avec qui l'artiste a forniqué, s'il préférait la bouillabaisse au boeuf mironton, la mer à la montagne, c'est à la portée du premier venue. Disserter avec un minimum de pertinence sur l'oeuvre d'un Michel Ange, d'un David ou d'un Delacroix suppose, certes, une connaissance suffisante de l'histoire de l'art et des techniques, ainsi qu'un minimum de goût, mais ce n'est pas non plus la mer à boire. Mais s'il  s'agit des tableaux de Rothko, c'est une autre paire de manches. Les non-titres minimalistes qu'il leur a lui-même donnés sont plutôt une invite à se contenter de les regarder et à la fermer. Mais ce n'est pas ainsi que cela se passe, comme en témoignent les exégèses pondues par BHL ou par Madame Cohen-Solal. Ces bavardages illustrent irrésistiblement le célèbre sketch de Raymond Devos: " Vous n'avez rien à en dire ? -- Eh bien, mais justement, Mesdames et messieurs, en en cause, on en discute ". Pour le reste, s'agissant, par exemple, de "N° 8", peint en 1952 (voir ci-dessous), Madame Cohen-Solal peut bien y discerner des réminiscences du Talmud, moi y lire une méditation sur la mythologie solaire des anciens Germains, et ma cousine Josette y voir une variation sur le thème de l'oeuf sur le plat, ces trois interprétations s'inscriront aussi légitimement qu'inutilement dans l'interminable suite de tentatives d'éclaircissement de cet obscur objet du sens qu'est un tableau de Rothko.

Il est loisible de considérer les toiles de Rothko telles que celles qui illustrent ce billet comme de remarquables tentatives pour mettre un terme au règne de l'exégèse, de la glose et du bavardage à propos d'art, au profit des seuls droits du regard (les tentatives les plus radicales, à cet égard, étant sans doute celles des monochromes d'Yves Klein). On peut d'ores et déjà admettre que c'est loupé.


Mark Rothko, N° 8   (1952 )










2 commentaires:

JC a dit…

Le regard de BHL, pomponette en Libye gravatée, ou d'Annie la mystique leur autorise une vision juive des tableaux de Rothko. Mettez ces tableaux sous le nez de météorologues, ils vous diront : temps ensoleillé le matin, orages prévisibles l'après-midi...

Je les regarde comme couleurs assemblées, un autre verra autrement !

Clopine Trouillefou a dit…

je dois dire que la porte des toilettes de votre grand'mère, à la tombée de la nuit, sont particulièrement suggestives... (ça m'a fait rigoler malgré moi !)