jeudi 20 mars 2014

Non au paris-brest !.

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A mon amie Josette. en hommage à son courage.
A ma mère. A ses yeux grands ouverts.


C'était il y a trois ans.

" Si jamais ça tourne mal..."

Au-dessus de Valensole, dans la montagne du Montdenier, je garerais la voiture dans cette clairière au départ d'un sentier. C'est un bel endroit, suffisamment solitaire. La vue plonge au Sud sur des kilomètres de plateaux, de vallées, de montagnes Une réserve de gâteaux, comme je les aime, un paris-brest, par exemple, pour douze personnes, à la crème pralinée! Miam miam ! Cinq ou six bouteilles, ou même dix, de très bon scotch . Des CD de très bonne musique -- peut-être un livre -- Des somnifères, beaucoup de somnifères... Dormir... dormir... d'un sommeil profond.

Mais ça n'a pas tourné mal. En plus, j'ai partagé une chambre avec un co-opéré (au demeurant très coopérant, bien que britannique, ou plutôt parce que britannique) qui habitait (j'espère pour lui qu'il y habite encore) le village juste en-dessous du Montdenier, un  des décors des Récits de la demi-brigade, de Giono. Ce sentier,  justement, était une de leurs promenades favorites, à lui et à sa femme, pour qui on avait aménagé un lit d'appoint. Ménage à trois, en tout bien tout honneur. Je n'allais quand même pas leur faire ça !

Deux ans de vacances. De grandes vacances. Je ne compte pas l'année qui les a précédées, à peu près toute entière consacrée à des activités sportives. Je croyais en avoir fini avec le sport. J'avais même oublié le détail des épreuves. Ainsi ma femme a-t-elle dû me rappeler que les séances de potion magique ne duraient pas six heures, mais quarante six; on remporte chez soi dans sa poche le reste de la ration, dans un flacon reliée au cathéter par un tuyau scotché sur la poitrine. L'infirmière (charmante) vient vous débrancher à domicile. Trois mois de ce régime; après, on passera aux choses sérieuses : ouverture en grand, excisions diverses, potion  magique à ciel ouvert, fermeture, salle de soins "intensifs", chambrette, remise en état de fonctionner. Quelques semaines de répit. Re-potion magique. Vacances. Si tout se passe bien, évidemment. Combien de vacances ? Trois mois? Six mois? Deux ans ? Dix ans ? Le bonjour d'Hitchcock.

Alors, la clairière du Montdenier ? Ce serait la solution raisonnable. J'ai vécu, après tout. Beaucoup, et bien. J'ai été plutôt gâté par la vie. Un privilégié, à tous égards.

Je trouverais bien un prétexte pour que ma femme ne s'inquiète pas de mon absence. Une soirée théâtre, par exemple, ou un rendez-vous chez des copains.

Mais non. Je sais que ça ne marchera pas. Je ne pourrai pas lui éviter l'angoisse. La torture de l'angoisse. Comme ce soir-là où je l'ai trouvée dans le jardin guettant mon arrivée en pleurant derrière un arbre, parce qu'elle croyait qu'il m'était arrivé quelque chose en chemin. Pourquoi m'aura-t-elle aimé à ce point ? En quoi ai-je mérité un tel amour ? Je n'en suis pas digne. En est-on jamais digne ?

Elle m'a bien proposé de partir ensemble... Partir ensemble ? Ses yeux sont si merveilleux, quand elle dit ça, je serais tenté de la prendre au mot. Mais de quel droit? De quel droit est-ce que j'accepterais ça ? Et les enfants ? Et les petits-enfants, si tendrement aimés ?

Le problème aussi, c'est que j'aime la vie ... à en crever. Un  vouloir-vivre qui n'a pas dû baisser d'intensité depuis l'âge de cinq ans, à croire qu'il est tout neuf, frais et dru au matin comme une feuille de printemps.

La clairière du Montdenier n'est donc toujours pas à l'ordre du jour. En tout cas, c'était ou bien la clairière du Montdenier ou bien le sport. La troisième solution, wait and see, est radicalement exclue, car, là, ça ne ferait pas un pli. Et si on ne monte pas à la clairière, on ne descendra pas à cette bassesse d'attendre lâchement que le pire veuille bien arriver. On ira donc à l'empoignade. On ne se laissera pas faire par l'inhumain.

Donc, la solution du paris-brest pour dix personnes arrosé de dix bouteilles de scotch étant écartée ne serait-ce que pour des considérations de saine diététique,  reste le sport. L'essentiel est de participer ? Mon cul. J'ai toujours adoré gagner. En plus, je viens de finir le Bonaparte, de Patrice Gueniffey, admirable leçon d'énergie. "Vous êtes un battant", m'a dit le médecin, " vous n'allez pas baisser les bras, quand l'épreuve qui vous attend est trois fois moins redoutable que la précédente. Le moral, dans ce genre de maladie, c'est la moitié du traitement." Je ne vais tout de même pas le démentir ni le décevoir. Je m'en vais te le mobiliser, moi, mon vouloir-vivre, contre cette barbarie qui me bouffe les entrailles. Pas question de s'incliner devant elle. On fera ce qu'il faut, et, si on perd la partie, ce ne sera pas faute d 'avoir tout tenté. 

Et si on part les pieds devant, ce sera avec les honneurs.

Mais on n'en est pas là. Je suis toujours vivant, tel le Caligula de Camus bravant les poignards. Et j'ai à faire. Traquer l'angoisse fauve jusqu'aux tréfonds des bois. Faire TOUT bien et pleinement, même le plus "simple" geste, le plus élémentaire mouvement, comme de poser un pied devant l'autre. Lire. S'acquitter des tâches quotidiennes et domestiques. Et laisser s'épanouir l'amour qu'on a dans le coeur, comme une jacinthe sauvage au printemps.

Il faut vivre à la fois comme si l'on ne devait  jamais mourir et comme si l'on devait mourir demain.



1 commentaire:

JC a dit…

Comme on dit, les meilleurs partent toujours les premiers : nous voilà rassurés !