mardi 4 mars 2014

" Peste & choléra ", de Patrick Deville : un assez grand nain

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                                   Un mal qui répand le terreur
                                   Mal que le Ciel en sa fureur
                              Inventa pour punir les crimes de la terre,
                              La Peste ( puisqu'il faut l'appeler par son nom )
                              Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
                                   Faisait aux animaux la guerre.
                              Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
                                   On n'en voyait point d'occupés
                              A chercher le soutien d'une mourante vie ;
                                   Nul mets n'excitait leur envie ;
                                   Ni Loups ni Renards n'épiaient
                                   La douce et l'innocente proie .
                                   Les Tourterelles se fuyaient :
                                   Plus d'amour, partant plus de joie.


Ces vers de la Fontaine, on les dit et on les étudie aujourd'hui dans nos lycées (du moins dans ceux dont les humanités classiques n'ont pas été définitivement bannies) pour en admirer la force dramatique, en savourer l'habileté rythmique , la justesse de la peinture, la variété des atmosphères. Mais personne, en les lisant, en les disant, ne pourrait se sentir saisi d'un frisson d'appréhension et d'effroi, même rétrospectif. Nous avons fini par oublier qu'il n'en était pas de même au temps de La Fontaine. On évitait effectivement encore, en cette fin de XVIIe siècle, par l'effet d'une  crainte superstitieuse, d'appeler le Mal par son nom, et c'était aussi  mettre en oeuvre une sorte de rite conjuratoire que d'imaginer, comme le fait ici le fabuliste, qu'il frappe, non les hommes, mais les animaux. Pour  nous faire une idée de l'angoisse diffuse qui s'emparait des contemporains de La Fontaine à la seule évocation de la peste, il faut penser à la difficulté qu'ont encore beaucoup de nos contemporains à penser le cancer et même à le nommer autrement qu'à l'aide d'un euphémisme, comme cette "longue et douloureuse maladie" qui se rencontre encore si souvent dans les rubriques nécrologiques.


Moins de trente ans après la première édition des Fables, la peste éclate à Marseille, en 1720. Près de la moitié de la population de la ville succombe. Puis l'épidémie s'étend à la Provence. Au total le fléau fera plus de cent cinquante mille victimes. Ce sera la dernière attaque  de la peste en France. Mais dans le reste du monde, la mort noire continuera de frapper massivement jusqu'au début du XXe siècle. C'est en 1894 qu'à Hong-Kong, Alexandre Yersin, disciple de Pasteur, identifie le bacille pesteux, découverte qui lui permet de mettre au point un vaccin qu'il utilise une première fois en 1896 à Canton, avec succès. Le fléau millénaire est en passe d'être définitivement vaincu.

Vénéré  comme un saint au Vietnam où il vécut et où il mourut en  1943, et où il est considéré comme une réincarnation de Bouddha , Alexandre Yersin est beaucoup moins connu en Suisse, où il naquit en 1863, et en France, dont il acquit la nationalité en 1889. Il est pourtant un des plus authentiques bienfaiteurs de l'humanité que celle-ci ait comptés depuis son apparition sur la Terre. Certes, des biographies, comme celle de Noël Bernard, ont commémoré la mémoire de ce grand savant, mais c'est au romancier Patrick Deville qu'on devra d'avoir fait vraiment revivre cet homme à la destinée exceptionnelle, dans un livre très beau, Peste et choléra (prix Femina et Prix des lecteurs FNAC pour 2012).

" Le roman, écrit Régis Jauffret, c'est la réalité augmentée ". Cette formule heureuse va comme un gant au roman de Patrick Deville. Pour l'écrire , il s'est imposé un travail de documentation poussé, consultant notamment les archives de l'Institut Pasteur, exploitant la correspondance de Yersin avec sa mère, sa soeur, ses collègues de l'Institut , etc. Il a mis ses pas dans les pas du savant et de l'explorateur, en particulier au Vietnam, à Dalat, à Nha Trang. En somme, l'entreprise du romancier Deville s'apparente jusque là, assez étroitement, à celle du biographe, tout en s'inscrivant légitimement dans la suite des biographies existantes. Comme l'écrit en effet Patrice Gueniffey dans la préface de son Bonaparte, " toute biographie étant à la fois  reconstitution et interprétation, le genre ne participe pas d'une conception cumulative du savoir. Aucune biographie ne peut être "définitive", ni périmer à l'instant tout travail passé ou à venir ; il n'y a jamais de dernier mot concernant la vérité d'un homme. " Mais, s'appuyant, avec une rigueur suffisante, sur ces données "objectives", le romancier leur apporte le secours d'une  rêverie sérieusement guidée par elles, en imaginant ce que ne disent pas directement les sources documentaires, ce qu'on peut légitimement inférer de la vie et de la pensée de son personnage, et il le fait dans le but assez clairement perceptible de fixer  la couleur vraie d'une destinée individuelle, de cerner sa singularité, voire son étrangeté la plus intime, dont ne saurait s'approcher autant une biographie traditionnelle, astreinte à se tenir davantage à distance de l'intime et à rester au plus près de ce que disent les sources. Mais il faut le reconnaître, la frontière entre les deux démarches reste assez indécise. Ces ressources privilégiées de l'imagination  justifient en tout cas, à mon avis, les entreprises récentes d'un Régis Jauffret, interprétant dans une optique romanesque des faits-divers récents, dans Sévère, Claustria, la Ballade de Rikers Island . Bien que portant sur un objet plus éloigné dans le temps, la démarche de Patrick Deville est au fond, sinon, tout-à-fait la même, du moins très proche. Ce qui légitime le travail de Jauffret tout autant que celui de Deville, c'est que, si nous n'avons jamais le droit d'affirmer de quelqu'un, vivant ou mort, ce que nous savons pertinemment être faux, pire, de le calomnier, en revanche nous avons toujours le droit de tenter d'imaginer ce qu'il a fait, dit, pensé. Le travail de l'imagination élabore des hypothèses, et c'est ce que nous faisons quotidiennement dans nos rapports avec autrui. Le tout est d'être toujours en mesure de tracer une limite précise entre ce qui est avéré et ce qui relève de l'hypothèse.

" Le très grand homme, dit Nietzsche, a les lèvres cousues sur sa vie intérieure ". C'est donc sans doute au romancier, plus qu'au biographe, qu'il revient de tenter de forcer malgré tout cette clôture. Pour y parvenir, dans le cas d'Alexandre Yersin, Patrick Deville s'est livré à un travail de reconstitution que sa discrétion, son tact et sa justesse  rendent vraisemblable, crédible, intensément émouvant. La réussite de ce livre a quelque chose d'exemplaire.

Elle tient en partie, sans doute, au choix d'une narration au présent, qui entrelace avec une habileté consommée scènes de la vie quotidienne, récits plus synthétiques, extraits de documents (de la correspondance notamment), sans compter, de temps en temps, les apparitions de ce "fantôme du futur", incarnation du narrateur lui-même, qui accompagne le héros dans ses voyages, ses expéditions aventureuses dans les montagnes et les jungles indochinoises, encore largement inconnues des Européens à l'époque. Savant clairvoyant, Yersin fut en effet aussi un explorateur intrépide,  admirateur, dans sa jeunesse, du grand Livingstone.

Ce qui vaut aujourd'hui à Yersin d'être moins connu (en France tout au moins) qu'un Pasteur ou qu'un Calmette, qui terminèrent leur vie couverts d'honneurs, c'est sans doute sa modestie. " Yersin sait bien qu'il est un nain. Il est cependant un assez grand nain ", écrit Patrick Deville avec humour. Il le doit aussi, paradoxalement, à la diversité de ses curiosités et de ses dons, ainsi qu'à un tempérament aventureux : "ce n'est pas une vie que de ne pas bouger ", écrit-il de Paris à sa mère. Il vient à peine de décrocher son doctorat en médecine, à vingt-six ans.

Un nain de cette stature, on en redemande. Entre l'Europe, l'Indochine, la Chine, les travaux sur la diphtérie qui assoient sa notoriété, l'enseignement de la microbiologie à l'Institut Pasteur, l'organisation de sa succursale indochinoise, les expéditions dans les montagnes de l'Annam, la mise au point du vaccin contre la peste, le développement de son domaine de Nha Trang où, tout en poursuivant ses recherches scientifiques, il trouve le temps de faire fortune dans la production du caoutchouc, Yersin mène une existence qu'un Balzac se serait fait une joie d'imaginer, même si les désordres de la passion amoureuse ne sont pas son fort. Un homme en mouvement. Une pensée en mouvement. En une quarantaine de chapitres rondement menés, Deville nous entraîne dans ce mouvement incessant d'un homme et d'une pensée. Un homme d'action, un savant, un inventeur. Un homme sage. Un homme bon. Un homme pleinement en accord avec lui-même. Et sans doute aussi, pour cela, un homme heureux.

Deville ne se contente pas de faire revivre cet homme-là. Il nous le fait comprendre, en le replaçant dans son époque, parmi ceux qui sont proches de ses idées, de ses engagements, de ses combats pacifiques. Alexandre Yersin est bien un homme de son temps et de cette partie du monde, un héritier du message universaliste des Lumières, un homme qui croit aux vertus d'un progrès scientifique et technique conçu comme une composante d'un progrès humain global. Descendant de La Condamine, petit frère de Rimbaud. Très tôt, il fait les bons choix, les choix décisifs, qui vont faire de lui the right man in the right place in the right time. Il est de la bande des pasteuriens, dont les découvertes, coup sur coup, vont révolutionner la médecine. L'expansion coloniale va ouvrir à cet aventurier du Bien un exceptionnel champ d'action. Tel  Livingstone, son modèle, il s'en va porter au loin la bonne parole née en Occident. "Les grands hommes, écrit encore Patrick Guéniffey dans son Bonaparte, sont enfants des temps de crise, de ces époques qui permettent aux individus doués d'exercer leurs facultés, et d'abord leur volonté, avec une étendue et une intensité inconnues des temps ordinaires où coutumes, lois et institutions circonscrivent l'action de la volonté dans d'étroites limites". La destinée d'Alexandre Yersin, la réussite de ses entreprises sont inconcevables sans l'expansion coloniale française consécutive à la crise ouverte par la défaite de 1870. Yersin arrive en France un an après l'institution du protectorat français sur l'Indochine. Il meurt en 1943, un peu plus d'un  an avant que les Japonais ne mettent brutalement fin à l'administration française de l'Indochine.

Cette mise en perspective et en situation de la destinée de son personnage qui, en dépit de son goût pour l'indépendance, restera jusqu'à la fin étroitement solidaire du groupe des disciples de Pasteur et de l'action de l'Institut,  amène Patrick Deville à se demander s'il n'aurait pas mieux valu, plutôt que  décrire un maillon de la chaîne, en l'occurrence Yersin , décrire la chaîne elle-même, sans laquelle le maillon ne saurait exister et qui l'explique. Tâche d'une toute autre ampleur... Mais décrire le maillon, c'est aussi, tout de même, donner une idée assez juste de la chaîne. " Yersin n'est pas un homme de Plutarque ", écrit Deville. " Il n'a jamais voulu agir dans l'Histoire. A la différence des Vies que celui-ci met en parallèle, celles des traîtres et des héros, celle-là de Yersin n'offre aucun exemple à fuir ou à reproduire, aucune conduite à suivre : un homme essaie de mener son embarcation en solitaire et la mène plutôt bien. "

Voire... Un peu plus loin, il note qu' "on pourrait écrire une Vie de Yersin comme une Vie de saint ". Cette vie, en tout cas, telle que nous la raconte Patrick Deville, nous donne beaucoup à méditer, beaucoup à admirer. Si Alexandre Yersin faisait de Livingstone son modèle, pourquoi la vie d'Alexandre Yersin ne serait-elle pas, elle aussi, à bien des égards, exemplaire ? C'est sa faute, aussi, à ce Patrick Deville : quel besoin avait-il de choisir de raconter cet homme-là et de lui rendre un si bel hommage ? C'est bien à Plutarque, en définitive, qu'on en revient :  Vie d'un homme illustre. Illustre ?  Ne devrait-il pas l'être chez nous bien davantage , lui, l'homme qui tua le spectre de la Mort Noire ?


Patrick Deville ,   Peste et choléra   ( Seuil )




2 commentaires:

JC a dit…

Le bouquin traduit bien la qualité du grand Yersin : on a du mal à comprendre que cet homme extraordinaire reste si peu connu !

JC a dit…

Le bouquin traduit bien la qualité du grand Yersin : on a du mal à comprendre que cet homme extraordinaire reste si peu connu !