mercredi 26 mars 2014

Le jour et la nuit

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Je m'éveille d'un sommeil profond, sans rêves. Sur la couette, l'exemplaire des Diaboliques, de Barbey d'Aurevilly, est resté ouvert à la page où je l'avais posé à l'envers hier soir, surmonté de la paire de lunettes. Un coup d'oeil à ma montre : sept heures trente. Un peu plus tôt que d'habitude. Ce n'est pas un mal car je songe qu'il faut que je passe à l'hôpital proposer un dessous de table à mon médecin pour qu'il accélère mon affaire ; il ne m'a rien demandé, je sais, mais, après tout, au point où j'en suis, ça ne peut pas faire de mal. J'espère seulement qu'il aura la délicatesse de ne pas faire mine de s'en offusquer en arborant une de ces mines effarouchées que certains de ses confrères, paraît-il, dans ces cas-là... Je suis prêt à casquer gros,  dans la mesure de mes moyens bien sûr : deux mille euros, pour commencer, par la suite ça pourra se discuter; je reste ouvert à toutes les propositions du personnel soignant.

En bas, ma femme s'affaire déjà dans la cuisine. Je descends. Déjà habillée, elle m'accorde un baiser distrait, un peu froid. Peut-être qu'en y mettant le prix je pourrais obtenir quelques marques de tendresse supplémentaires, dont j'ai grand besoin, surtout le matin, histoire de me donner le courage d'affronter la journée. Je constate que, contrairement à son habitude, elle n'a pas préparé le petit déjeuner. "Oubli" tactique, destiné à me faire sentir combien je dépens d'elle, à me rappeler tout ce que je lui dois ? à me faire sentir tout ce que je vais lui devoir ? Au fait, où en suis-je de mon compte d'épargne ? A ce rythme, je puis tenir quelques semaines, mais quelques mois, c'est moins sûr.

Par la porte fenêtre, un jour blafard tarde à poindre. Des lumières parsèment les collines. Le temps est gris, certes, mais faudra-t-il  payer aussi pour que le soleil daigne enfin se lever ? Cette morosité matinale va me gâcher ma  journée, je le sens. D'un pas traînant, je passe dans la salle à manger. Bizarrement, la table du repas de midi est déjà dressée; c'est même celle du soir : il y a les bols pour la soupe. Je m'assieds machinalement. Le temps que ma femme prépare le café, j'aurais eu celui de faire ma toilette. mais déjà, la voici qui apporte le potage dans une casserole fumante. Autant ne pas faire de remarque, qui serait probablement mal reçue.  Heureux déjà d'être vivant, de voir un jour nouveau se lever, et qu'on me donne à manger. Il paraît que dans certains hôpitaux, à cause des restrictions budgétaires, on ne sert plus les repas....

A propos de repas, derrière la porte-fenêtre, le chat blanc miaule dans le noir comme un malade. "Tu as oublié de lui donner ses croquettes", me dit ma femme  -- Il peut bien attendre que j'aie fini de déjeuner, que je lui rétorque.  -- Depuis midi qu'il attend, qu'elle me répond, si en plus il doit rester toute la nuit sans manger, même les Arabes pendant le Ramadan ont le droit de manger après le coucher du soleil."

Je zappe sur la 2. Pujadas, triomphant, annonce : "Il est vingt heures. Heureux de vous retrouver pour votre journal du soir ".

Mais alors, mais alors, mais alors, il va bientôt falloir que je retourne me coucher ? Sans avoir rien fait de ce que j'avais prévu de faire : pas grand-chose, mais tout de même. Et même sans avoir envie de dormir ? En plus de ça, pas moyen de trouver le chat blanc pour lui donner ses croquettes. J'ai comme un pressentiment. Je file à l'étage : en effet, il m'attend, l'air triomphant, assis sur la couette, la queue étalée sur l'exemplaire des Diaboliques. Peut-être qu'en le payant, j'arriverai à le convaincre d'aller dormir dehors.

Quelque chose se passe dans cette maison que je ne maîtrise plus.


                                                                          *

Je me suis réveillé d'un sommeil peuplé de cauchemars. Dans une station balnéaire aux allures de cimetière, je retrouvais une vieille maîtresse. Nous nous livrions à des jeux de mains coquins, quelque peu nostalgiques,  en présence d'une épouse étrangement lointaine et indifférente. Sur la couette, l'exemplaire de L'Ensorcelée, de Jules Barbey d'Aurevilly, posé à l'envers, à la page où l'on retrouve la noyée, supportait mes binocles. Il était sept heures trente à ma montre. Je suis descendu manger ma soupe. Un ciel fuligineux versait un jour crépusculaire. Assis à ma place, une serviette autour  du cou, le chat blanc finissait de laper mon bol de café au lait. Sur une feuille volante scotchée à la porte du frigo, un mot de ma femme disait : "Je pars vivre chez Marcel. Entre lui et toi, c'est le jour et la nuit, et puis lui, au moins, il a de l'avenir. Adieu. " Sur ma messagerie, un e-mail de mon médecin m'attendait : " Vieux kroumir, si tu ne veux pas crever avant ton heure, ce sera 10 000 euros. Je te donne jusqu'à onze heures pour te décider. Mets-toi en rapport avec mon infirmière pour vous mettre d'accord sur son défraiement. A plus, peut-être. "

Quand c'est l'heure, c'est l'heure. Quand c'est pas l'heure, c'est pas l'heure. Oui, mais laquelle ?



1 commentaire:

JC a dit…

"Oui, mais laquelle ?" Par bonheur, nous l'ignorons. Courage.