vendredi 21 mars 2014

Se fabriquer des vies

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J'adore le petit livre de Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne . Je m'y replonge régulièrement, l'ouvrant au hasard, comme d'autres ouvrent la Bible (ce qui m'arrive aussi). Je suis rarement déçu. Ces expériences, plus rigolotes et excitantes les unes que les autres, outre qu'elles présentent le grand intérêt de nous proposer des jeux propres à dissiper l'ennui, incitent à la réflexion sur les questions que les philosophes se posent et nous posent.

Ainsi, je tombe aujourd'hui sur le chapitre 27 intitulé Se fabriquer une vie. Voici l'exercice qui nous est proposé :

"    Pendant quelques semaines, faites l'effort systématique de vous fabriquer des vies. Dites à votre nouveau coiffeur que vous avez été chauffeur de taxi à Detroit avant de livrer des pizzas à New York. Décrivez à une cousine éloignée vos années d'enseignement en Australie. Souvenez-vous avec vos neveux de lieux que vous ignorez, de métiers que vous auriez pu faire (après tout, qui sait ?), de grandes et de petites aventures, de chasses au snark et de ports dans les brumes.
     Faites ça bien. Ne vous contentez pas de bricoler. Revenez plusieurs fois sur les mêmes histoires. Enjolivez les anecdotes, ajoutez des détails, complétez les blancs, gommez les éventuelles invraisemblances. Poursuivez les mêmes récits avec les mêmes personnes. Evitez de vous embrouiller. Au besoin, prenez des notes, faites des fiches, documentez-vous. Persévérez. "

Le but, ajoute Roger-Pol Droit, est de former "des gens convaincus de la véracité de ce que vous leur aurez raconté, susceptibles d'en parler à d'autres, de vous présenter sous le jour que vous aurez fabriqué . " Il faut qu'ils y croient, et le meilleur moyen pour les y amener est d'y croire soi-même. Ainsi, la frontière entre le "réel" et la fiction se trouve effacée.

Plus facile à dire qu'à faire se dit le lecteur, qui voit se pointer à l'horizon les difficultés et les dangers d'un jeu qui lui paraît passablement risqué. Difficultés d'ordre éthique : est-il bien honnête d'endosser, à l'intention de braves gens qui vous font crédit sur votre bonne mine, une personnalité inventée de toutes pièces ? Les escrocs, après tout, ne procèdent pas autrement pour abuser leurs victimes, et le lecteur se souvient aussi de cet homme qui avait réussi à  faire croire à toute sa famille qu'il était médecin, chargé de  responsabilités importantes dans une organisation internationale, et qui sur le point d'être démasqué,  n'avait trouvé d'autre moyen pour s'en sortir que d'assassiner ses parents, sa femme et ses enfants. Il se dit aussi que, sans aller jusqu'à verser dans l'escroquerie ou l'assassinat, il risque fort de se faire rapidement une solide réputation de mythomane et de jean-foutre, les gens à qui il  aura servi ses salades ayant facilement  et rapidement opéré les recoupements qui le laisseront au pied du mur de ses contradictions et de ses invraisemblances.

En réalité, le jeu est bien plus subtil et bien plus passionnant que cela . Si on en saisit bien l'esprit, si on le joue avec la rigueur qu'il réclame, les difficultés évoquées plus haut se dissipent comme fumée. D'autres, bien plus redoutables, apparaissent.

Tout d'abord, il est entendu que les fictions que vous allez développer ne concernent que votre passé. Il n'est pas question de faire croire que vous êtes médecin mais il est licite de faire croire que, dans une vie antérieure, vous l'avez été, à condition de prendre toutes les précautions pour que vos révélations ne risquent en rien de porter préjudice aux gens que vous mettez dans la confidence. Vous allez devoir choisir vos interlocuteurs avec beaucoup de soin , afin d'éviter qu'ils ne parviennent à vous convaincre de mensonge, certes, mais cela n'implique pas que vous vous rabattiez sur le premier imbécile venu. Au contraire, le jeu n'en vaut vraiment la chandelle que si vous choisissez des auditeurs que vous saurez très capables de vous démasquer. Il va donc falloir jouer très serré, monter une histoire vraiment crédible, et pour cela, réunir toutes les informations susceptibles de la nourrir et de l'authentifier. Supposons par exemple que vous allez raconter que vous étiez médecin spécialiste des maladies tropicales en poste au Cameroun. On mesure tout de suite la quantité et la diversité des informations et des connaissances que vous allez devoir réunir, surtout si vous vous prenez au jeu, surtout si vous prenez le jeu au sérieux. Il risque de vous mener beaucoup plus loin que vous ne pensiez au départ. Il n'est pas question de vous moquer de vos interlocuteurs : autant vous moquer de vous-même. Ce n'est pas une petite affaire que de s'inventer une autre vie. Vous n'y arriverez jamais, dites-vous ? Et comment les romanciers font-ils donc ? Voyez Flaubert. Voyez Zola. Voyez quel énorme travail de documentation réclame l'écriture d'un roman comme L'Education sentimentale ou Germinal. Or c'est du récit de votre vie qu'il s'agit. Vous n'allez pas le bâcler, tout de même. Rappelez-vous que le premier qui doit y croire, c'est vous.

Vous allez donc apprendre beaucoup de choses. Sur la médecine. Sur les maladies tropicales. Sur le Cameroun. Sur les conditions de l'exercice de la médecine dans un pays comme le Cameroun. Vous allez apprendre aussi des choses sur vous-même : vous allez peut-être (sûrement même, sinon, vous auriez choisi une autre fiction) découvrir que vous aviez les qualités pour faire ce travail-là, découvrir en vous cette vocation de médecin que vous aviez jusque là ignorée mais qui n'attendait que l'occasion favorable pour s'affirmer.

Et puis vous allez rencontrer des gens. Ceux à qui vous allez raconter votre histoire, vous ne les avez pas choisis au hasard. Vous aviez senti qu'ils allaient être, plus que d'autres, réceptifs à cette histoire-là. Que, pour des raisons qui vous apparaîtront sans doute peu à peu, elle allait les captiver, qu'ils attendraient la suite avec impatience. Pas question de les décevoir. Vous voyez déjà le côté vertigineux du truc.

Surtout que vous n'aurez pas que cette histoire-là sur le feu. Soyez fou. Imaginez que, parallèlement à votre passé de médicastre, vous racontiez (à d'autres) que vous avez été skipper, que vous étiez chargé de convoyer des voiliers de luxe à travers l'Atlantique, ou d'organiser des croisières autour du monde pour des clients fortunés. Escales aux Caraïbes, aux Marquises. Lagons enchanteurs.  Amours  exotiques. Maladies tropicales. Etc. Etc. Vous voilà potassant le cours de navigation des Glénans, le droit maritime, les moeurs des manchots, que sais-je. On retrouve aussi le risque, signalé plus haut, que vos divers confidents se rencontrent, recoupent leurs versions, et patatras. Il faudra donc, cette fois, aller chercher vos interlocuteurs dans une autre ville, une autre province, un autre pays... En Belgique. En Suisse. En Norvège (auquel cas il vous faudra sans doute apprendre le norvégien). Que d'efforts. Que de temps. Que de voyages. Que de dépenses. Mais quelles récompenses aussi : toutes ces belles choses que vous aurez apprises, tous ces gens que vous aurez rencontrés, qui  seront devenus vos amis, qui, à leur tour, vous raconteront leur histoire....

Vertigineux, n'est-il pas ? Et, pour le mythomane conséquent, passionné, et donc perfectionniste que vous êtes devenu, ce n'est qu'un début.

" Faites-ça bien ", recommande Roger-Pol Droit. Tout le sel de l'affaire est là.


Roger-Pol Droit ,   101 expériences de philosophie quotidienne  ( Odile Jacob )




Marie Jakobowicz , Sans titre



1 commentaire:

JC a dit…

Cet Eloge de la Politique, et de ses serviteurs, est odieux... Bravo !