mercredi 9 avril 2014

Adieu aux avatars

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A compter de ce jour, Eugène renonce à signer ses posts d'un des noms qu'il donnait à l'un ou  à l'autre de ses avatars, mâle ou femelle. Il avait pris goût à ce jeu qui consistait à tenter de dessiner une personnalité un peu différente à chacune de ces marionnettes qui étaient peut-être un peu plus que des marionnettes. Sans doute me suis-je senti longtemps plus ondoyant et divers que je ne suis; sans doute aussi me suis-je adonné à ce jeu pour d'obscures raisons, que je n'élucide qu'à moitié, parce que je n'ose le faire.

A quelles sources faut-il remonter pour m'expliquer ce pacte si ancien, pacte d'enfance sans doute, que j'ai conclu avec la solitude, sans bien m'en rendre compte, longtemps; pacte banal du reste, puisqu'il est notre lot à tous. Plus ou moins contraignant : affaire de circonstances, mais surtout de nature. Se prémunir contre la solitude suppose un entraînement, des stratégies,  une volonté surtout, de la persévérance; sinon, on s'y laisse aisément glisser, on s'y installe, on y prend goût; bientôt, on ne sait même plus comment on pourrait vivre autrement. C'est ce qui m'est arrivé. Pourtant on me trouve plutôt sociable, aimable, souriant, aisément liant. Mais tout cela,  je sais que c'est superficiel. Moi, je sens bien que mon lot quotidien, c'est d'être seul avec moi-même. Nature contemplative ? Peut-être. Je ne me sens pas de vrais dons pour l'amitié. Je ne sais pas vraiment comment ça se cultive. J'en entends parler dans les livres. Leurs auteurs y laissent paraître à l'occasion leur goût pour l'amitié ; ils le célèbrent;  ils s'y adonnent volontiers; ils cultivent des amitiés choisies : Pontalis, par exemple, dans Elles. Je ne sais trop pourquoi, mais  ça me dégoûte un peu. L'amitié aura toujours pour moi quelque chose de vaguement obscène, d'un peu sûri , que n'aura jamais eu aucun des jeux de l'amour physique. Peut-être parce que je confonds amitié et urbanité ; urbanité dans les deux sens du terme ; commerce social dont les codes m'importunent et m'assomment. L'amour ? Trop haut pour moi. Les caresses, oui, bien sûr, les mots tendres, ça je sais faire. Mais la passion Simone, alors là, non. Terra incognita. Manque de curiosité pour les autres ? Manque d'élan simple vers l'autre. Modestie ? Humilité ? Je ne vois pas  pourquoi j'importunerais autrui de ma présence. Manque de bonne éducation, de savoir-vivre, peut-être. Paysan. Et puis, comme Pontalis, cette fois, je ne crois guère à la fraternité. Je pense que les gens se foutent massivement les uns des autres, ont bien autre chose à penser que de se  soucier du sort du genre humain. Quant à moi, je me suis toujours senti bien plus proche du monde naturel, des arbres, des animaux, des oiseaux, du ciel et des eaux, même des pierres,  que des humains. C'est mon côté péquenaud, même pas péquenaud, homme des bois plutôt. La fille d'une amie m'avait tout de suite trouvé le seul pseudo qui me convienne vraiment : Jean des bois.

Lire, écrire, façons de conjurer /conjuguer la solitude. Lire, forme si ancienne, pour moi, du plaisir. Je crois bien que je n'ai jamais rien mis au-dessus. Comment peut-on s'intéresser à une femme plus qu'à un grand livre ? A jamais incompréhensible pour moi, je le crains. Je crois bien que j'ai transposé à l'univers des livres les valeurs que d'autres associent à l'univers de l'amour. Ce n'est d'ailleurs pas mauvais quand on tient à affiner son sens de la hiérarchie des valeurs littéraires : on a moins tendance à confondre les torchons avec les serviettes.

Ecrire ? Ce plaisir est venu en second pour moi. D'où ce blog. D'où l'idée d'inventer ces locuteurs fantomatiques; à l'un  ou à l'autre je me flattais de confier la tâche d'exprimer une des tendances de mon moi. Idée un peu enfantine. Tout de suite, l'imagination aime à donner quelque consistance à ses fantômes, à en faire des personnages, à leur insuffler un peu de vie, une façon de parler, un ton qui ne serait qu'à eux. Sans doute fut-ce une manière de fêter mon insignifiance à travers la leur . Au fond, notre grande affaire, au long de notre vie, est peut-être de tenter de donner, avec les moyens du bord, à chaque fois différents, un peu de réalité, un peu de tenue, à notre consubstantielle inconsistance (1) :

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.

Adieu donc à Jambrun, à J.-C. Azerty, à Onésiphore de Prébois (que je rends à Giono), à Jeanne la pâle nue dans ses châles (quel beau nom tout de même), à la grande Colette sur son pliant, à Momus, à Guy le Mômô, à Toinou chérie, à Myriam Ben Rataboum à J.-B. Pontonzanne, à l'ineffable Marcel, à Gehrard von Krollok, à Angélique Chanu (que je remercie Roland Fichet de me l'avoir prêtée), à Babal, à SgrA°, que je rends à ses splendeurs cosmiques, au génial Athur Bimbô, et au Petit Marseillais (qui continuera cependant de me rendre ses services matinaux), et sans doute à quelques autres que j'oublie.

Adieu Adieu

Soleil cou coupé


Note 1 -

" consubstantielle inconsistance " : on n'est pas loin de l'oxymore, là. Enfin, bon...






1 commentaire:

JC a dit…

Tous ces intermittents du spectacle méritent leur sort : le chômage. On ne viole pas impunément le plateau où règne Eugène, le Maître de ces créatures....

"Y a une justice" s'écrie le bourreau, bourré !