samedi 19 avril 2014

" Asiles de fous " ( Régis Jauffret ) : le monstre et la marionnette

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Que la totalité des humains soient affectés par une forme de folie, plus ou moins douce selon les cas, il  suffit de les fréquenter un peu pour s'en convaincre, en n'oubliant jamais qu'on est soi-même gravement affecté.

Ce potentiel de dinguerie que l'humanité porte dans ses gènes et qui ne demande qu'à s'exprimer à la  moindre occasion, est évidemment favorisé par la vie en commun, en groupe, et particulièrement en famille. Régis Jauffret, dans Asiles de fous, écrit : " plus encore que les histoires d'amour, toutes les familles sont des asiles de fous ". Et comme les histoires d'amour sont très souvent aussi des histoires de famille, et qu'elles se polluent mutuellement à tout va, on imagine aisément l'étendue des dégâts.

J'ai bénéficié personnellement d'un couple  de géniteurs qui n'étaient pas mal dans le genre, dotés qu'ils étaient chacun de son côté d'une forme de dinguerie bien personnelle. Ils avaient le malheur (dont j'ai profité abondamment dans mon enfance et mon adolescence) de ne pas parvenir à les accorder, ce qui leur aurait adouci l'existence, ainsi qu'à ma petite soeur et à moi. De l'asile de fous qu'est sa famille, Damien, le piètre héros du roman de Jauffret, a été " le pensionnaire passif dès sa naissance, et au fil des années il en est devenu sociétaire ". On ne saurait mieux ni plus férocement dire, et, si j'avais eu des dons d'écrivain, j'aurais pu en dire autant. C'est ainsi que, faisant mon profit de l'exemple paternel et maternel, j'ai développé à mon tour ma forme personnelle de démence dont j'ai abondamment fait profiter l'infortunée qui a eu l'idée saugrenue de tomber amoureuse de moi et de vouloir partager ma vie, ainsi que mes enfants et que mon entourage. Mais je ne m'étendrai pas, par pure modestie, sur mes errements.

En observant au quotidien le comportement de mes parents, ainsi que le mien, j'ai pu me convaincre de l'importance des interactions permanentes entre la famille et son environnement social. D'un côté, le fait que les divers membres du groupe familial soient généralement amenés à nouer des relations à l'extérieur du clan, pour des raisons professionnelles ou autres, leur permet de dissimuler tant bien que mal en public leur dinguerie, respect des "normes" en usage dans le groupe social aidant. Mais inversement, l'environnement social, lui-même affecté d'un coëfficient de dinguerie non négligeable, l'entretient et la nourrit de diverses manières. Si la famille est un asile de fous, la société environnante en est un aussi. Poupées gigognes et vases communicants...

Les variétés et les degrés de la folie familiale sont innombrables ; avec le recul, j'ai fini par accepter l'idée que je n'avais pas été le plus mal loti, loin de là. On rencontre bien pire. Tien, pour ne prendre qu'un exemple, Pascal Bruckner vient de publier un récit autobiographique, Un bon fils, où il raconte ses relations avec son père (qui vient de mourir), nazi et antisémite furieux et jamais repenti, que Raphaëlle Leyris, dans son compte-rendu du livre, décrit ainsi : " A l'extérieur du foyer, un brillant ingénieur qui connaît une belle ascension sociale par son travail" ; à l'intérieur, un homme qui bat sa femme, rosse son fils pour se détendre en rentrant chez lui, éructe sa détestation des juifs et ressasse la défaite des nazis. "

Le roman de Régis Jauffret montre lui aussi cette opposition entre un comportement apparemment normalisé à l'extérieur du foyer familial et l'épanouissement délirant à l'intérieur. C'est ainsi que Damien, employé d'une entreprise d'aéronautique dont le siège est à Toulouse (suivez mon regard), se tient à peu près lorsqu'il est à son travail, mais, sitôt rentré chez papa-maman, noie dans l'alcool la conscience insupportable de ses contradictions, de ses insuffisances, et de sa dépendance au "cocon" familial, ce qui nous vaut une scène  hallucinante et grandiose de délire éthylique.

Pendant toute la semaine, Antenne 2 nous a servi les épisodes plus édifiants les uns que les autres d'un reportage sur la construction d'un airbus, ce fleuron de l'industrie européenne. Régis Jauffret nous livre quelques aperçus nettement moins édifiants de l'ambiance de travail dans les bureaux d'une société qui ressemble comme une soeur à l'entreprise toulousaine qui participe à l'assemblage du fameux oiseau surdimensionné. Cela donne, par exemple  (c'est Damien qui raconte) :

" J'ai pris  mon casque, à force d'oublier de passer à la pompe j'avais juste assez d'essence pour aller au bureau. Avec ce temps, j'avais l'impression de vivre dans un film en noir et blanc. Une journée beige en perspective dans les locaux de la société, avec des pauses marron foncé devant un gobelet de café en échangeant des propos argentés sur la rentabilité de nos nouveaux avions dont la moitié des instruments de pilotage est désormais fabriquée par de jaunes Asiatiques au salaire démocratique, populaire, rouge, pour accroître les dividendes versés à la population de nos actionnaires pour la plupart d'une blancheur de chèvre, si l'on excepte les vacances où ils s'exposent au soleil, et si l'on met à part les Noirs, les Levantins, et les abonnés à des centres de bronzage où l'on cultive les mélanomes malins comme des orchidées dans une serre. "

Je doute que la société Airbus Industrie ait demandé à Régis Jauffret l'autorisation de faire figurer sur ses dépliants publicitaires ces lignes fortement colorées d'un très mauvais esprit, d'autant que ça continue ainsi :

"  Déjeuner avec une sorte de supérieur hiérarchique indirect, dans une famille on dirait que c'est un oncle. Il me parle hublots, il en a vu de nouveaux à Taïwan, plus robustes et moins chers. Depuis il en parle à tout le monde, et pendant les réunions il dessine des ronds sur son cahier. Je suis sûr qu'il imagine une technologie bientôt assez pointue pour équiper les appareils de baies vitrées, de toits transparents, de fuselage en verre blanc, et d'ailes en cristal pastel pour qu'ils se crashent en éclatant comme des bouchons de carafe. "

Le lien entre vie professionnelle et vie familiale est établi un peu plus loin en ces termes:

" Il doit raconter des histoires de hublots à ses gosses pour les endormir, et croire sa femme séparée de lui par une double épaisseur de plexiglas. Pour briser le sortilège,  il va finir par l'assassiner à coup de hache. A moins qu'il l'imagine loin au-dessous de lui, tarmac chevelu vêtu de ce vieux jeans et de ce pull anthracite dont elle s'attife quand ils sont seuls à la maison. Un jour où l'autre il pensera atterrir, et elle aura beau crier,  il se laissera rebondir sur elle comme un pouf. "

On voit que, malgré son alcoolisme latent , Damien a ses moments de lucidité. D'ailleurs, au bureau, il planque des bouteilles de whisky derrière l'imprimante afin de tenir le coup jusqu'à l'heure de la sortie, ce qui, selon lui, n'altère en rien ses performances :

"  L'alcool ne nuit pas à la qualité du travail, il est la goutte d'huile indispensable à la pensée. On domine mieux les problèmes quand l'ébriété les trouble, les voile. On ne se perd plus dans les détails, la décision est prise à l'instant, et elle en vaut souvent une autre trop longtemps mûrie. "

Voilà, en tout cas, des réflexions peu aptes à remédier à mon allergie invétérée au transport aérien, allergie renforcée au contraire par quelques spectaculaires accidents récents !

L'argument du roman est des plus simples : c'est l'histoire de la rupture entre Damien et sa compagne Gisèle, laquelle subit, de surcroît, le handicap d'une période de chômage prolongé. Damien plaque donc Gisèle, ou plutôt ce sont ses parents qui se chargent de la plaquer à sa place. Solange, la mère de Damien, sorte de mère poule hypertrophiée monstrueusement possessive, joue un rôle clé dans cette entreprise de dissuasion-liquidation auprès de laquelle les manoeuvres les plus glauques des poutinistes dans l'Est de l'Ukraine ne sont que jeux d'enfants.

Le récit de cette entreprise de plaquage n'intervient cependant qu'après un prologue aux petits oignons où Gisèle, déjà plaquée, s'efforce avec fureur d'annexer un mâle de remplacement, tout en exhalant sa haine des mâles à la face du partenaire du moment, très vite dissuadé de poursuivre la relation, à force de s'entendre dire, ou à peu près : " J'ai un furieux besoin de ta bite, mais ta bite m'inspire un dégoût fondamental. Je te supplie de rester, mais je te suggère de te tailler et fissa, sinon, ça va chier."

Il est souvent question d'amour dans ce livre, amour passion, amour conjugal, amour maternel, mais ce qu'il est convenu de nommer (par facilité de langage sans doute) amour est constamment pollué par son contraire, la haine, ou bien par un furieux désir de possession, quand ce n'est pas simplement par la considération d'intérêts purement matériels et financiers. C'est ainsi que les personnages -- les personnages féminins surtout -- affirment régulièrement une chose et son contraire sans avoir le sentiment de se contredire, et sans doute, en effet n'y a-t-il aucune contradiction dans leurs propos.

Ce roman n'a rien d'un roman réaliste. Les personnages, qui prennent la parole à tour de rôle pour donner leur point de vue personnel, tiennent des discours d'une violence et d'une outrance hystériques qu'on ne tient pas -- sauf exception -- dans la réalité. Ils disent ouvertement, en clair, ce que la conversation courante laisse simplement affleurer, à demi-mot, ce que même on n'ose pas penser à part soi. Le travail romanesque de Régis Jauffret s'apparente dans ce livre à une opération chirurgicale où l'on met à nu la monstrueuse tumeur dissimulée sous les tissus apparemment sains.

Ces personnages -- le personnage de la mère en particulier -- sont des monstres, non pas au sens qu'on donne à ce mot dans la relation de faits divers particulièrement inhumains -- mais des monstres de foire, des marionnettes surdimensionnées, carnavalesques, qui évoquent les ubuesques personnages de Jarry. Le propos de Régis Jauffret s'apparente, en effet, à mon avis, à celui de Jarry : déformer la réalité pour faire apparaître, sous une forme hypertrophiée, hallucinante, les forces cachées qui la sous-tendent.

C'est pourquoi aussi la tonalité de ce roman hors-normes (dans tous les sens du terme) n'est nullement sombre ni mélancolique, mais au contraire d'un comique hénaurme qui en soutient, de bout en bout, l'intérêt.


Régis Jauffret ,  Asiles de fous   ( Gallimard )







8 commentaires:

JC a dit…

Montaigne disait fort justement "En Italie, il faut vivre comme Italien !".
Dans ce monde de fou, devenu fou par usage d'une déraisonnable raison, tout me parait normal et, pour tout dire, franchement amusant et sympa !!!...

Anonyme a dit…

Si je vous suis bien au fond on ne s'en sortira jamais.

JC a dit…

Exact ! C'est fou... mais c'est comme ça...

Anonyme a dit…

Je vois que vous ne me répondez pas, Myriam Ben Rataboum. Fort bien. Je saurai m'en souvenir.

Anonyme a dit…

Voyez-vous, j'étais bien disposée à votre égard et prête à accumuler les commentaires pour faire vivre ce blog d'orogénèses — en y ajoutant un peu d'érogénisme, car il en manque, oh oui, oh oui — mais, puisque vous me traitez par le mépris, je retiens la leçon. Tant pis pour vous.

Anonyme a dit…

Et puis zut, d'ailleurs, après tout, hein.

Anonyme a dit…

Pom pom pee doo
Je m'en fiche pas mal.

JC a dit…

Anonyme, quel monstre tire vos ficelles ?