mardi 8 avril 2014

" Le Désordre Azerty" , d'Eric Chevillard : du bon usage, ludique, musical et profond, des mots

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Pourquoi me sens-je si bien dans un livre d'Eric Chevillard ? Cela doit tenir à ce mélange d'humour, de drôlerie, de profondeur qui n'est qu'à lui et qui vous fait penser qu'il ressemble à ce qu'il écrit. Je me sens de l'amitié pour lui. Je me dis que la compagnie de l'homme doit être aussi délectable que celle de ses  livres.

Chevillard possède ce sens de la légèreté de l'être dont parle Kundera, mais pour moi, Chevillard, c'est très au-dessus de Kundera. J'ai feuilleté le dernier livre de Kundera sur l'étal de mon supermarché habituel. Annie Ernaux ne doit pas le fréquenter, celui-là, c'est dommage pour elle car, entre autres mérites, cet établissement commercial, dont les employés ne semblent pas être traités comme des chiens, soutient de ses deniers un autre établissement, pas commercial celui-là, à qui je dois de n'avoir pas encore laissé à ma femme et à mes enfants le soin à  de faire graver en urgence mon épitaphe épicurienne sur ma pierre tombale : Non fui. Fui. Non sum. Et non curo . Ils pourraient le prendre mal, et, d'ailleurs,  la lecture de Chevillard m'en a inspiré une autre : ci-gît "un éphéméroptère" qui fut "conscient du terme de toute chose" !

J'ai donc feuilleté sur les rayons de mon supermarché habituel La Fête de l'insignifiance, de Milan Kundera, son dernier ouvrage, sur lequel ont plu et continuent de pleuvoir les éloges dithyrambiques de la corporation des critiques. Il m'a semblé que le livre ne les méritait pas. Peut-être n'est-il pas dépourvu de qualités, mais,  lors d'une nouvelle visite à mon supermarché favori, j'en ai lu d'autre pages dont la platitude de limande, l'absence de musique et de charme, l'intérêt médiocre, m'ont déconcerté comme la première fois. Si la fête de l'insignifiance célébrée par Kundera, c'est surtout l'insignifiance de son livre, ça devient ennuyeux ! Du coup, ces compliments enthousiastes que j'ai lus sous la plume de divers critiques m'ont paru participer d'une opération de marketing destinée à pousser les ventes du livre à peu près uniquement sur la réputation de son auteur. Le dernier Kundera, quel événement, pensez donc ! Kundera a aujourd'hui 85 ans. On lui souhaite d'avoir conservé à cet âge relativement avancé toute la vitalité de ses facultés intellectuelles et créatrices  mais, après tout, peut-être n'a-t-il pas senti que c'était  là le livre de trop ; peut-être personne n'a-t-il eu la charité de le lui suggérer. Une fête de l'insignifiance, pleine de sens et d'humour, Chevillard, dans son dernier livre, Le Désordre Azerty, en a célébré une d'une toute autre saveur et d'une toute autre profondeur. Et d'une toute autre qualité d'écriture. Un livre qui, lui, est rien moins qu'insignifiant.

Je viens par ailleurs de finir de lire Elles,  un livre un peu plus ancien (2007), de J.-B. Pontalis. Pontalis était un homme savant, généreux, fin, à la lucidité incontestable, au jugement certainement sûr et qui écrivait bien. C'est-à-dire qu'il écrivait comme un homme issu  de la grande bourgeoisie cultivée, passé par les meilleures écoles. Peu importe le sujet d'un livre comme Elles ; je le considère comme assez représentatif de ce que, du côté de la rue Sébastien-Bottin, et pour beaucoup de critiques, on considère  -- à juste titre -- comme de la littérature contemporaine de qualité. Seulement, des livres de cette qualité-là, il en existe des centaines sur le marché, et j'ai bien peur que le dernier livre de Kundera n'en fasse partie. Ce n'est pas que ce soit du tout-venant, il y a profit à  lire quelques uns de ces livres, et j'ai trouvé beaucoup de plaisir et d'intérêt à la lecture de Elles. J'ai fait mon profit des réflexions de Pontalis sur les rapports entre les hommes et les femmes,  mais pour moi il existe, au-dessus de cet étage, déjà élevé, de l'édifice qu'on nomme littérature, un autre niveau, où se célèbrent, à un degré supérieur, les noces de l'esprit, de la forme et et du sens. Les lurons (comme disait Balzac) capables de s'élever à ce niveau ne sont pas très nombreux; parmi tant de compositions honorables, stylistiquement si consonantes, et si typiques du bien-écrire d'une époque, on reconnaît leur musique unique entre mille. Chevillard est pour moi de ceux-là.

On reconnaît généralement à Kundera le mérite de concevoir ses livres sur des principe empruntés à la composition musicale. Et Chevillard donc. Nul autant que lui n'a l'art de tirer le maximum d'une contrainte compositionnelle (voir, par exemple, Du Hérisson ) . A ce titre, il est le digne héritier d'un Georges Perec. Tout autant, d'ailleurs, dans Le Désordre Azerty que dans ses autres livres, puisque l'ordre des touches du clavier azerty introduit une contrainte de composition qui n'est sans doute pas la seule (manière discrète, d'autre part, de rappeler qu'on n'écrit pas un livre à l'aide d'un clavier azerty, d'un traitement de texte et d'un écran d'ordinateur, comme on le faisait au temps de la plume d'oie ou de la plume sergent-major ; le médium a son mot à dire sur le résultat )Un chapitre du Désordre Azerty rend d'ailleurs un clair hommage à l'auteur de Je me souviens.

Mais la musique de Chevillard, c'est d'abord son écriture, en d'autres termes son style. Le français n'est pas la langue maternelle de Kundera. Il n'a commencé à écrire directement ses livres dans notre langue qu'assez tardivement. Ce n'est pas que son français soit médiocre. C'est un français du genre de celui de Pontalis, avec ses qualités et ses limites. Il lui manque cette inimitable musique d'un style unique, qui sacre le véritable écrivain, qui fait la différence entre un Giono, un Céline, un Proust, un Houellebecq par exemple, et un Georges Duhamel, un Jules Romains, un Bernard-Henri Lévy ou un Philippe Sollers. Ce n'est pas que le français de Kundera pèse ou pose. Simplement, littérairement, il ne fait pas le poids. Enfin, c'est l'impression qu'il me fait. A vrai dire, Kundera n'a jamais été mon écrivain favori, et ses livres m'ont souvent ennuyé, sauf L'Identité, je ne sais plus trop pour quelles raisons d'ailleurs. Bien sûr, je me méfie de mes préférences et de mes préventions en littérature, de mes préventions surtout ; on peut passer complètement à côté d'un livre dont un autre lecteur aurait tout de suite saisi l'intérêt. Dans Le désordre Azerty, Chevillard s'interroge, sans trouver d'explication, sur l'allergie de certains lecteurs à ses livres :

" Certaines personnes ne comprennent rien à ce que j'écris, mais rien. Elles m'en font parfois la confidence -- parmi elles, des embarrassées, bien honteuses même et qui en conçoivent une sorte de mésestime d'elles-mêmes qui bien évidemment me navre [...] Elles dérapent sur mes pages comme sur de la glace ou s'y égarent comme dans un brouillard. Leur intelligence peut être agile, par ailleurs, ce ne sont pas (toutes) de sombres brutes, mais cette fois rien à faire : pas d'entrée, pas de prise. A se demander si nous possédons le même cerveau, devant ce constat angoissant : nos têtes ne peuvent rien échanger que des hochements dépités et les bosses qui en résultent quand elles se cognent. "

Les préférences et les allergies d'un lecteur ne sont que les limites de son goût et de ses capacités de compréhension de la littérature ; il a tout intérêt à s'efforcer de les faire bouger pour les élargir. Mon peu d'intérêt (relatif et toujours révisable) pour Kundera n'est évidemment pas un argument contre la valeur de cet écrivain.


Sur la question du style et de son importance, Chevillard, dans Le Désordre Azerty a écrit quelques pages si justes et d'une si belle venue qu'elles mériteraient d'être apprises par coeur. Du  style, il écrit notamment :

" C'est une originalité séparée de l'origine par des années d'apprentissage, de maturation, de décantation, de fermentation, de raffinage, de tâtonnements, mais qui est pourtant au commencement de tout, dont la maîtrise enfin marque le départ de l'oeuvre. Le style est la langue natale de l'écrivain : le pays suit, l'espace intellectuel et  sensible qu'il ordonne . "

Au vrai, la réflexion sur l'art littéraire est au coeur de ce livre, où Chevillard lève, parmi quelques autres, ce considérable lièvre, bien fait pour provoquer la panique des fervents du naturalisme et de l'engagement en littérature et en art, et bien propre à ruiner quelques vérités premières, apprises sur les bancs de l'école, sur l'utilité de la littérature  :

" Se pourrait-il que la littérature ait trop de charme pour enfoncer efficacement le réel  ? "

Le principe de plaisir comme moteur indispensable à la fois de la création littéraire et de la lecture ? Voilà une question qui sent d'autant plus le fagot qu'elle tire la leçon de l'histoire d'une malheureuse sorcière, épouvantable sous tous les rapports, sauf qu'elle "sentait la rose" !

" J'veux puer ! j'veux puer ! Allait-elle hurlant, par les nuits sans lune et les bois sombres. C'était un lamento vibrant. C'était un brame. "

Ainsi en va-t-il de la littérature. Elle peut bien traiter des aspects les plus atroces et les plus nauséabonds de la condition humaine. Elle n'en sera pas moins vouée à sentir la rose, parce qu'elle est littérature, c'est-à-dire style et musique. André Breton ne disait pas autre chose quand il écrivait :

" L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
  Tant qu'elle dure
   Défend toute échappée sur la misère du monde ".

Je dirais volontiers, quant à moi, que la vocation de la littérature n'est pas de rendre compte du réel, qu'il s'agisse du réel extérieur ou de celui de nos états de conscience. Il existe une foule de travaux et d'écrits dont c'est la fonction et qui l'exercent mieux que n'importe quel ouvrage littéraire. La vocation de la littérature, ce serait plutôt de substituer au réel, dans lequel nous sommes plongés et qui nous constitue, son réel à elle, un réel qui a toujours partie liée avec la beauté, avec la musique , un réel entièrement imaginaire parce qu'il est exclusivement fait de mots, par les mots et pour les mots, et c'est ainsi que la littérature, chaque fois qu'elle est pleinement et seulement littérature, proclame la réalité et la royauté de l'imaginaire. Cosa mentale...

Chevillard possède -- entre autres dons -- un art suprême de la conversation, dont les premières pages du Désordre Azerty donnent un exemple éblouissant. Les deux premières pages du livre ne contiennent qu'un seul paragraphe, où Chevillard n'utilise jamais le point, ni même le point-virgule, damant certainement  le pion aux performances les moins contestables de Marcel Proust en ce domaine. Eh bien, ce qui pourrait être lassant et confus chez un autre écrivain, est ici d'une limpidité, d'une  drôlerie et d'une profondeur sans cesse rebondissante, mais cette intelligence et cet humour sont magnifiés par un style d'une vitalité orale exceptionnelle. J'ai eu l'occasion de le dire à propos d'un autre livre du même auteur : Chevillard est fait pour être lu à haute voix, et lentement, car on s'aperçoit très vite qu'après avoir lu dans un de ses livres dix lignes  qu'on croyait avoir comprises et basta, passons à la suite (c'est l'effet que me font de plus en plus la plupart des livres encensés par la critique) on a tout de suite envie de les relire pour découvrir qu'elles sont plus drôles, plus justes, plus profondes qu'on ne l'avait perçu à première lecture, et surtout, qu'elles ouvrent des perspectives auxquelles on n'avait pas d'abord pensé, bref qu'elles vous introduisent à des rêveries et à des pensées auxquelles vous vous abandonnez avec délices, que vous croyez être les vôtres -- et elles le sont en effet -- mais qui sont induites  par cette machine malicieuse à faire penser et à faire rêver qu'est un livre de Chevillard. C'est sans doute, tout bonnement,  que Chevillard n'écrit et ne pense comme personne d'autre que Chevillard.

Vérifiant dans son dictionnaire le sens du mot ASOCIAL, Chevillard a aperçu, un peu plus loin, un mot inconnu de lui : ASPE ou ASPLE . C'est sur ce mot (deux orthographes possibles) que s'ouvre Le Désordre Azerty. et c'est lui qui fournit le prétexte à une première méditation aussi ludique qu'instructive. Pas plus que l'auteur lui-même, je ne connaissais jusque là le sens de ce mot dont il prétend (quel menteur ! mais toute oeuvre d'art est un beau mensonge) qu'il a renoncé à le vérifier dans le dictionnaire. Selon mon Petit Larousse Illustré (édition de 2004), l'aspe (ou asple) désigne un dévidoir qui sert à tirer la soie des cocons. Merveilleuse métaphore de la création littéraire, l'écrivain devenant assimilable à un ver à soir qui file son (bon) cocon, mais aussi qui le dévide, l'enroule et le tisse, à longueur de livre, à longueur de vie. Il  est à la fois le producteur de la matière première et l'artisan qui la travaille et la met en forme. Commentant cette phrase liminaire d'une cinquantaine de lignes qu'il s'est tout de même décidé à interrompre d'un vigoureux point (à la ligne), Chevillard ajoute, sur le mode du regret, presque du remords :

"  Alors que je l'aurais longtemps poursuivie, poussée plus loin, plus avant, comme la taupe son museau fureteur dans l'élément obscur, jusqu'au bout de ma vie, pourquoi pas, mais pourquoi pas, m'installer dans cette phrase, j'aurais pu, dans le train de cette phrase, et de là observer le dehors, avec à chaque instant l'excitation des rencontres, la surprise d'une émotion, le péril et l'épouvante aussi, toutes les angoisses, les spéculations infinies autour du mot aspe ou asple tout aussi bien -- que  signifie ? moitié d'asperge ? jaspe  brisé ? aspic sans  venin ? aspirine à demi dissoute ? --, en roue libre sur ma pente, bienheureux, bien malheureux sans doute aussi mais à ma façon et à ma guise, dans ma phrase tout du long blotti, tantôt prenant des passagers, ceux-ci s'en éjectant tôt ou tard à la faveur d'un ralentissement, mais à mon aise seul aussi et à jamais, dans ma phrase, accélérant pour me griser de la vitesse, osant tête en bas des vrilles impossibles dans l'éther et les bouclant dans l'encre élégamment, vivant-là -- mais oui -- le western et la romance, y trouvant -- mais oui -- ma pitance, jugeant dès lors inutile d'aller voir ailleurs, n'osant pas, ne le pouvant plus .  " 

Pourquoi pas, en effet. C'est d'ailleurs l'exercice auquel s'adonne, la vie durant, presque tout écrivain digne de ce nom ( Philip Roth semble s'en être très officiellement excepté, mais je le crois, lui aussi, de la race des fieffés menteurs).

A-t-on jamais décrit, en tout cas, avec autant de justesse et de beauté, ce mélange grisant de liberté et de nécessité, induit par la rêverie sur les mots, qu'est la création littéraire, d'abord jeu et puis destin, mais en tout cas ce domaine -- ce train, cet avion -- dont l'écrivain est le seul pilote, le  seul maître à bord ?

Je savoure cette première des délectables variations qui composent Le Désordre Azerty tout en m'imbibant, à bonne dose mais sur un rythme lent, de la potion magique censée remettre de l'ordre dans la mutinerie de quelques cellules perdues dans le labyrinthe des couloirs  d'un corps qu'elles ont le front de confondre avec une prison mal surveillée. Sous la fenêtre, le long d'une allée piétonne aménagée au pied d'un haut mur destiné à retenir les terres de la colline, circulent de jeunes personnes assez légèrement vêtues, car il fait beau et même chaud, et dont la plupart sont un vivant manifeste en faveur des incomparables séductions de la femme française, variété provençale. Des papillons papillonnent sur les fleurs du haut talus,  tandis que  les oiseaux sarabandent dans les ramures des chênes; tout cela dit, bien mieux que Kundera, et d'ailleurs que n'importe quel écrivain, l'incomparable légèreté de l'être et son adorable insignifiance. 

Dans son premier chapitre, Chevillard explique que l'ignorance où il fut et reste du sens du mot Aspe (ou Asple) lui a sans doute fait rater quelques riches expériences, et peut-être "un sentiment aussi réconfortant que l'amour, mais d'un moindre tourment". Lui qui se sent asocial se rappelle (à juste titre) que la connaissance des mots a d'évidentes vertus socialisantes. Mais après tout, se dit-il aussi, la connaissance d'innombrables mots est-elle si utile ? "Ai-je besoin d'être embarrassé de ce savoir ? Il ne m'a guère été profitable d'apprendre tardivement le sens du mot SCOLASTIQUE. J'ai bien heureusement ignoré tant que je n'avais pas de dents le sens du mot NOUGAT. "

Et me voilà parti dans une rêverie sur les mots qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ignorer ; les rayer du dictionnaire ne présenterait même que des avantages : le mot CANCER, par exemple. On le lit partout, on l'entend à tout bout de champ, il est dans toutes les bouches, dans toutes les têtes. Saine réaction, m'objectera-t-on, à une époque où l'on n'osait, pour l'évoquer, employer que de ridicules périphrases et euphémismes (" longue et douloureuse maladie" etc. ), dignes des frilosités des temps de peste noire. Mais a-t-on suffisamment examiné tous les effets négatifs de l'emploi de ce mot, d'ailleurs si laid ? Avez-vous vu la tête des gens à qui vous avez eu la sottise d'apprendre que vous en aviez un ou qui l'ont appris par des amis bien intentionnés ? Combien de ces amis , quand ils l'ont appris eux-mêmes, se sont découvert des scrupules fort compréhensibles et légitimes à l'idée de continuer de venir vous voir ? Et vous-même, la tête que vous avez faite quand vous avez appris que vous aviez un CANCER, vous vous en souvenez certainement. De quel pourcentage le marché des anxiolytiques serait-il diminué si l'on ne révélait pas aux gens,  pour un oui pour un non, qu'ils ont un CANCER ? Et le nombre de suicides qu'on aurait pu éviter, si les médecins avaient évité de prononcer le mot fatidique, a-t-on cherché à l'évaluer ? Quant à la sérénité de plus d'une vie conjugale, elle s'en trouverait grandement améliorée. " Ah, tu m'y vois déjà, au cimetière ? eh bien je me battrai, je me battrai, rien que pour te survivre !" Quelle misère ! Qu'est-ce que ça coûterait aux médecins de rassurer leurs patients, de leur donner de l'espoir, d'entretenir leur joie de vivre, en leur annonçant par exemple : "Il semble que quelques unes de vos cellules n'en font qu'à leur tête, par les temps qui courent; ça doit être l'approche des beaux jours; peut-être un effet du réchauffement climatique. On va les rappeler à l'ordre, rassurez-vous. Il vous suffira de suivre ce petit protocole de rien du tout, remboursé par la Sécurité sociale en plus." Hein ? Ce ne serait pas mieux ? Pourquoi tout de suite les grands mots et les gros mots ?  Et puis ces rubriques nécrologiques qui ne riment à rien : " Untel est mort d'un CANCER" (on précise même -- suprême vulgarité -- l'organe; alors que l'annonce que DuStrong est mort d'un cancer des testicules, franchement, ça fait rigoler tout le monde). Peut-être que l'Académie française, dans ses séances consacrées au dictionnaire, pourrait se pencher sur le cas de ce mot archaïque, malsonnant, malfaisant, et suggérer de le remplacer par un autre terme, plus convivial, et pourquoi pas, plus festif  ? Mais oui, festif : ce serait une autre façon de célébrer gaiement cette fête de notre insignifiance chère à Kundera. Inutile de compter pour cela sur l'aide des médecins : ils seraient capables de proposer "carcinome" ! Et pourtant, même le vocabulaire existant pourrait facilement être amélioré, acquérir davantage de précision tout en s'enrichissant de connotations poétiques : "malades du cancer" reste une expression déplorablement fourre-tout, mélangeant les affections et les spécialités les plus hétéroclites, alors que cancertistes dirait enfin combien chacun tient sa partie et fait entendre sa singularité au sein d'un ensemble plus harmonieux qu'on ne croit, lui rendant à la fois dignité et conscience de son talent personnel (1).

Il faut bien mourir de quelque chose. Dans je ne sais plus quel roman de Giono, on apprend la mort de quelqu'un. Un habitant demande à un autre  : " De quoi  est-il mort ? " A quoi l'autre répond  : " Eh bien il est mort... il est mort... de mort !"... La sagesse même.


Eric Chevillard ,  Le Désordre Azerty     ( Editions de Minuit )


Note 1 - 

Cancertiste prend effectivement place au sein d'une époustouflante série de spécialisations non encore répertoriées dans l'annuaire des professions, page 54  du Désordre Azerty.


On lira aussi sur ce blog :

-- Eric Chevillard : suivez la fourmi !   ( 23/12/2012)

-- "Du Hérisson" (Eric Chevillard)       (04/410/2013)




1 commentaire:

JC a dit…

Il faut mourir...!

Alors...! peste, tuberculose, syphilis, cancer, arrêt cardiaque, ennui, rire... quelle importance la raison de notre mort ?!! AUCUNE.

Seules les conditions de cette indignité, fatale, prévisible, inscrite dans nos gênes, comptent.
DIGNITE sans souffrance.