vendredi 4 avril 2014

La civilisation juive : une réalité historiquement problématique

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La Mitteleuropa reviendrait-elle à la mode ? Ce mot, aujourd'hui quelque peu désuet, désigna, dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe siècle, grosso modo jusqu'à l'Anschluss, les territoires qui, avant la première guerre mondiale, faisaient partie de l'ancien Empire austro-hongrois : l'Empire d'Autriche proprement dit, le Royaume de Hongrie, celui de Bohême (future République Tchèque), la Croatie, le Nord de la Serbie, la Galicie (une partie de la Pologne et de l'Ukraine), les villes italiennes de Trieste et de Fiume.

Dans un article publié le 9 avril 2013 dans le Corriere della Sera, l'écrivain Claudio Magris, né à Trieste, définit la Mitteleuropa comme une "mosaïque multilingue et multiculturelle" dans laquelle "ce sont surtout deux éléments supranationaux qui ont été déterminants : la langue allemande, parlée également dans tous les pays non allemands de ce monde et la civilisation juive, présente dans chacun d'eux. La Mitteleuropa a été essentiellement la symbiose judéo-allemande."

Dans un récent billet de sa République des Livres, Pierre Assouline reprend presque textuellement, sans le citer, les termes de Claudio Magris, décrivant lui aussi la Mitteleuropa comme "un ensemble politique, économique  et culturel désignant des populations disparates qui avaient en commun deux élément  supranationaux : la langue allemande et la civilisation juive. "

On peut négliger le propos  de Pierre Assouline qui s'est borné à reprendre à peu près tels quels les termes employés par Claudio Magris. C'est donc le point de vue de l'écrivain italien qui appelle la discussion.

Ce point  de vue paraît très abusivement simplificateur, à la limite de la caricature. Pour commencer, Magris passe totalement sous silence au moins deux éléments supranationaux fortement fédérateurs dans l'espace de la Mitteleuropa : la culture allemande, variété particulièrement sophistiquée, à l'époque, de la culture européenne, à la pointe de laquelle elle se trouvait, notamment sur le plan scientifique; et le christianisme, dont le poids civilisationnel et unificateur apparaît dans l'Histoire de cette région d'Europe autrement plus puissant que la culture juive ! D'autre part, Claudio Magris ne prend aucunement en compte la relative faiblesse du poids démographique des populations juives dans les pays de l'empire austro-hongrois : ainsi, avant les déportations nazies, la population juive de Hongrie ne dépassait pas 825 000 personnes (6% de la population totale). Avant l'Anschluss, celle d'Autriche atteignait environ 200 000 personnes (sur une population totale de 5,5 millions). Cela conduit à relativiser fortement l'influence de la culture juive sur les sociétés de ces pays. D'autre part, la langue allemande joue certes le rôle de lingua franca au sein de ce vaste ensemble, mais il faudrait tout de même  tenir compte de la vitalité des langues régionales, le hongrois, le tchèque, le serbo-croate, l'italien; autant de barrières à la diffusion d'une culture fortement minoritaire, enclavée, isolée dans des ensembles régionaux à fort particularisme, et elle-même sujette à divers particularismes. Magris oublie complètement aussi la diversité des conditions : entre des Juifs  de la grande bourgeoisie viennoise, totalement assimilés, se considérant beaucoup plus comme des Autrichiens et des Européens que comme des Juifs, souvent convertis au christianisme ( 100 000 Juifs hongrois le sont) et les membres d'une pauvre communauté villageoise au fin fond de la Bohême, il y a un abîme ! Sans oublier les solidarités nationales nées de la Grande Guerre : beaucoup de ces citoyens autrichiens d'origine juive, anciens combattants, étaient de fervents patriotes et ne se souciaient nullement de propager la "civilisation juive ". Un Stefan Zweig, se montre beaucoup plus intéressé par les grands écrivains français, Marie Stuart ou Magellan que par Moïse ou Salomon ! En somme, dans le cas des Juifs totalement assimilés, ayant coupé les ponts avec toute pratique religieuse, on ne voit vraiment pas à quel titre ils pourraient être considérés comme représentants de la "civilisation juive", même si certains d'entre eux, essentiellement pour des raisons d'attaches familiales, continuaient d'attacher quelque importance à leurs origines juives.

Magris parle de "symbiose judéo-allemande" : c'est faire bon marché de l'action, dans tous ces pays, d'un antisémitisme virulent qui a certainement fait obstacle à cette "symbiose" qui relève certainement d'une construction idéalisée a posteriori plus que d'une quelconque réalité historique. Peut-être a-t-il tendance à surestimer l'influence d'acteurs intellectuels prestigieux, un Stefan Zweig, un Joseph Roth, un Gustav Mahler, un Arnold Schoenberg, un Franz Kafka, qui, de toute façon, sont des acteurs et des représentants éminents de la culture européenne beaucoup plus que d'une culture juive qu'ils n'avaient d'ailleurs aucunement le propos de défendre et d'illustrer.

Bref, cette pieuse image d'une "civilisation juive" aux contours et au contenu fort indécis, présentée comme le ciment culturel supranational de la Mitteleuropa, ne repose pas sur grand chose. Image pieuse : on peut se demander si, pour compenser le traumatisme de la Shoah, certains intellectuels, comme Claudio Magris, n'auraient pas tendance à surévaluer une influence qui, compte tenu des conditions réelles, ne put être que très limitée.

Et puis, pour parler, avec Claudio Magris, de "civilisation juive", encore faudrait-il se mettre d'accord sur le contenu du concept de civilisation : une civilisation, qu'est-ce que c'est au juste ? Quel degré et quelle forme d'existence faut-il reconnaître à ce qui n'est peut-être qu'un moyen commode, mais artificiel et sommaire, de mettre un ordre peut-être plus apparent que réel dans l'infinie diversité des conduites, des croyances et et des actes des collectivités humaines ?

Dans le champ des études historiques, l'Histoire des civilisations est une discipline relativement récente. Voltaire fit oeuvre de pionnier avec son Siècle de Louis XIV, mais ce n'est que beaucoup plus tard, vers la fin du XIXe siècle, que l'on s'avisa vraiment que l'Histoire ne pouvait se réduire au récit des événements politiques et militaires, mais que ceux-ci faisaient partie d'un ensemble beaucoup plus vaste de faits  qui permettait largement de les expliquer : faits économiques, techniques, scientifiques, culturels, religieux. Dans l'historiographie française, les premiers ensembles ayant l'ambition de couvrir l'histoire globale des civilisations du monde datent d'une époque assez récente et sont restés assez rares. La Série Peuples et civilisations de Halphen et Sagnac doit démarrer au début des années 40.  Les volumes des Grandes civilisations commencent à paraître chez Arthaud au début des années soixante.

A  cette époque, tout le monde est à peu près d'accord sur le contenu de la notion de civilisation. Une civilisation, c'est un ensemble de faits et de pratiques, dans les domaines   politique, religieux, culturel, scientifique, technique, étroitement corrélés, présents sur un espace suffisamment grand, politiquement soumis à une autorité politico-religieuse centrale, et sur une durée suffisamment longue (au moins plusieurs siècles).

C'est pour cela que, dans les siècles antérieurs à la catastrophe de 70, il est difficile de parler de civilisation juive nettement distincte de ses voisines. Certes, vers la fin du deuxième millénaire avant J.-C., les tribus d'Israël finissent par renoncer au polythéisme et leur croyance en un dieu unique les distingue des populations environnantes. Mais leurs moeurs, notamment politiques, ne diffèrent en rien de celles de leurs voisins. Jean Deshayes, dans Les civilisations de l'Orient ancien, décrit en ces termes le régime monarchique de Salomon (970-933) : 

" Sur le modèle égyptien, l'administration fut divisée en neuf bureaux, et, alors que Saül n'était encore que l'élu de Iahvé, Salomon devint le type même du potentat oriental traditionnel : la toute-puissance du souverain, le développement d'une bureaucratie très centralisée, l'influence politique de l'armée, la prépondérance économique du palais, le luxe de la cour, le goût des constructions prestigieuses où devait éclater la gloire du roi autant que celle de Iahvé rappellent les monarchies voisines."

Du reste, la mort de Salomon mit fin définitivement à l'existence d'un Etat juif unitaire qui n'aura duré qu'un siècle. Même le culte du dieu unique faillit disparaître au  VIIIe siècle, lorsqu'après la destruction de Samarie en 722 par Sargon et la fin du royaume du Nord, les rois de Juda introduisirent des cultes assyriens dans l'enceinte du Temple. En 586, la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor met définitivement fin au dernier Etat juif indépendant, et, même si la victoire de Cyrus permet aux Juifs de rentrer dans leur patrie, la Palestine devient une province de l'Empire perse, puis des royaumes lagide et séleucide, avant d'être conquise par les Romains. Il est donc plus juste de dire que les populations juives subirent, au cours de leur histoire, jusqu'à leur dispersion après l'écrasement de la révolte de 70,  l'influence des civilisations voisines que l'inverse.

Parlant des deux millénaires qui ont suivi le désastre de 70, Fernand Braudel écrit pourtant :

" Il y a bien une civilisation juive, si particulière qu'on ne lui reconnaît pas toujours ce caractère de civilisation authentique. Et pourtant elle rayonne, elle transmet, résiste, accepte, refuse. Il est vrai qu'elle n'est pas enracinée ou plutôt qu'elle l'est mal, qu'elle échappe à des impératifs géographiques stables, donnés une fois pour toutes. C'est sa plus forte originalité, non la seule."

Il me semble qu'à l'instar de Claudio Magris, Braudel se paie de mots et fait beaucoup trop bon marché des effets produits par la diaspora. Dans leur dispersion à travers le monde, les Juifs vont être confrontés à des conditions d'existence profondément différentes, nouer avec les populations environnantes des rapports chaque fois particuliers qui vont différencier leurs pratiques culturelles et même religieuses, notamment entre Séfarades et Ashkénazes, sans parler de leur statut social et de leurs droits politiques. Il est donc plus juste de parler, non d'une civilisation juive, mais d'un ensemble varié de pratiques culturelles  juives. C'est bien, en effet, cet éclatement et cette diversité qui font l'originalité culturelle des Juifs. La particularité de la "civilisation juive", c'est en somme de ne pas être une civilisation au sens que les historiens des civilisations donnent habituellement à ce mot.

Cette absence relative d'unité d'une civilisation juive s'explique donc, au moins pour les deux derniers millénaires, par la migration des populations juives à l'échelle de vastes espaces et au sein de populations de cultures différentes, entraînant un affaiblissement progressif de leur identité culturelle originelle. Les Juifs ne sont pas la seule communauté humaine à avoir vécu, au cours de l'histoire ce processus de dilution culturelle et d'acculturation plus ou moins complètes : c'est probablement l'effet de toutes les migrations, lorsque les migrants ne sont pas  numériquement en situation d'imposer leurs moeurs et leurs croyances aux populations autochtones ; ce fut, par exemple, le destin des vagues d'envahisseurs à la fin de l'Empire romain et pendant le haut Moyen-âge, des Wisigoths d'Alaric aux Normands de Rollon. A supposer que les migrants  indo-européens des âges du bronze et du fer aient eu une origine commune, ce fut peut-être aussi la cause des différenciations culturelles qui dessinèrent le paysage des civilisations européennes dans les deux millénaires qui précédèrent l'ère chrétienne.

Au fond, ce qui aura le plus contribué à préserver le sentiment d'identité juive parmi des populations si dispersées qu'elles n'avaient plus aucun lien direct les unes avec les autres, c'est le rejet, l'ostracisme, les persécutions, le  parcage et le marquage dont elles firent l'objet pour des raisons religieuses, puis raciales, dans toute l'Europe chrétienne, et dont l'étoile jaune des nazis fut le plus atroce instrument. Rien que pour avoir imposé le port de celle-ci, le vainqueur de Verdun et sa bande de collabos auraient dû être exécutés à la Libération  d'une balle dans la nuque sans autre forme de procès, pour crime évident contre l'Humanité.

On peut se demander quel aurait été le destin de communautés juives installées parmi des populations totalement étrangères au christianisme, en Extrême-Orient par exemple. L'abomination de l'antisémitisme était en effet réservée, semble-t-il, pour reprendre les mots de Voltaire, à des dévots prêcheurs d'humilité et de patience. Mais l'histoire de ces communautés, et de celles qui les persécutèrent, n'est qu'un cas particulier des effets épouvantablement inhumains, toujours abondamment observables dans notre actualité quotidienne, de cette malédiction dont les hommes semblent frappés depuis les temps préhistoriques jusqu'à nos jours : une incapacité collective à se sentir à la fois n'importe qui et tout le monde, non seulement sans que cela gêne quiconque, mais pour  puiser dans ce sentiment les vraies ressources du bonheur sur la terre et du progrès humain. Quand le genre humain se décidera-t-il à tirer les conséquences, toutes les conséquences, de cette vérité énoncée par Montaigne : " Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition " ?

Réfléchir au problème de l'hypothétique existence historique d'une civilisation juive conduit  à s'interroger sur la légitimité et la pertinence du concept historique de civilisation. Dans un livre récent, Jacques Le Goff s'interrogeait sur l'utilité de découper le devenir historique en tranches : dans quelle mesure le Moyen Âge ou la Renaissance ont-ils une existence réelle, autre que celle, livresque et conceptuelle, que les historiens leur donnent, non sans de longues discussions rarement définitivement tranchées. Il en est de même de la notion de civilisation. On parlera, par exemple, de la civilisation de l'Egypte pharaonique : mais que de diversités, que de contradictions, que d'incertitudes recouvre cette étiquette commode, qui masque largement autant nos ignorances qu'elle  résume nos connaissances. Une civilisation n'est  jamais que la somme des accommodements innombrables que les hommes prennent, en fonction des circonstances toujours changeantes, avec les usages que leurs prédécesseurs leur ont légués. La civilisation française, par exemple, n'est pas moins impossible à définir en toute rigueur que la civilisation juive, étant tout aussi protéiforme qu'elle, tout aussi fluctuante et, en définitive, tout aussi hypothétique. Qu'est-ce que la civilisation européenne sinon un enchevêtrement d'innombrables pratiques culturelles, de façons de vivre et de croyances, dont les plus minoritaires ne sont pas nécessairement les moins intéressantes ni les moins significatives ? Surtout, pour autant qu'elle soit parvenue au fil du temps à affirmer son originalité relative, une civilisation n'a cessé d'interagir avec ses voisines qui ont influé sur elle au moins autant qu'elle a pu les influencer. Toutes les cultures du monde se tiennent par la barbichette, comme dans un relief assyrien. Ces constatations devraient imposer aux historiens et aux essayistes sérieux une salutaire méfiance envers les bons gros concepts, les bonnes grosses définitions. Le paysage d'une civilisation est infiniment changeant, infiniment divers. Ainsi, obtenir un paysage culturel un tant soit peu crédible de la Mitteleuropa entre 1880 et 1930 (dates rondes, comme aurait dit Chaunu) demande, non pas un peintre, mais de très nombreux peintres, travaillant tous en finesse. Vive la micro-Histoire  et au diable les macro-symbioses à la noix de coco  et les pseudo-vérités historiques déversées à la louche !



Intérieur de la synagogue de Casale Monferrato (Piémont)



1 commentaire:

JC a dit…

Les concepteurs d'étiquettes, type "symbiose judéo-allemande" ou "civilisation juive", sont des marchands de tapis !

Ils étalent de beaux tapis, nouvelles trames, nouveaux dessins, nouveaux desseins...

Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a... sous le tapis !!!!

Pour la haine des Juifs dans l'Histoire, il y a certes la haine portée naturellement aux "tueurs du Christ" mais aussi dans les pogroms une façon simple d'apurer les dettes pour les dirigeants endettés ...

PS : Pour les balles dans la tête du Maréchal et des pauvres salauds de la collaboration, cela ferait bien plus de la moitié de la population française de l'époque, à abattre ! Honteux de proposer cet expédient ...