mercredi 2 avril 2014

Les morts illustres : 2/ Bob Celan

1075 -

" Toute ressemblance avec des personnes actuellement décédées ne saurait être l'effet que d'un pur hasard "  ( Fille de Madame Angot )


N'en déplaise à un quarteron de critiques heideggeriens, Bob Celan n'est sans doute pas le plus grand poète de langue allemande du XXe siècle. En revanche, il est certainement le plus imbaisable poète de langue allemande depuis Hölderlin (compris).

Quelques prétentieux font semblant de comprendre quelque chose aux poèmes de Celan. La plupart finissent par s'avouer, quelque peu penauds et confus, qu'ils n'y entravent que pouic, que ce soit dans la langue originale ou dans des  traductions qui, d'ailleurs, ne font souvent qu'épaissir le mystère.

Si les poèmes de Celan sont aussi obscurs, c'est que, nous expliquent ses hagiographes, il n'a eu de cesse de brouiller ses pistes, effaçant de ses textes tout ce qui aurait pu aider à y entrevoir un sens, et progressant ainsi vers un hermétisme toujours plus poussé. Il paraîtrait même que vers la fin, il ne parvenait plus à se comprendre lui-même.


Celan souffrit beaucoup, nous dit-on, de la campagne de diffamation menée contre lui par Claire Gogol, qui l'accusait d'avoir plagié son mari Yvan Gogol. Celan s'en défendit mollement : ne comprenant plus trop ce qu'il avait écrit ni comment il était arrivé à l'écrire, il lui était difficile de se justifier.

Vers la fin de sa vie, un critique de second ordre, Piotr Pitchpatchouline, l'accusa même d'avoir dit dans ses poèmes le contraire de ce qu'il avait voulu dire, notamment dans un des plus célèbres d'entre eux, sa Todesluge. Selon Pitchpatchouline, Celan, tout au long de sa carrière, aurait développé secrètement dans ses poèmes, sous le fallacieux prétexte d'une recherche de la poésie pure, une apologie du nazisme. Cette accusation fut  naturellement aussitôt reprise et amplifiée par son ennemi juré, Athanor W. Aggiorno.


Profondément troublé par ces allégations, Celan qui, dans les derniers temps, il faut le dire, n'avait plus toute sa tête, finit par les prendre au sérieux et commença à se demander si, des fois, ses ennemis n'auraient pas un peu raison. Il se mit à relire son oeuvre, dans une angoisse croissante, avec le sentiment qu'elle lui échappait toujours plus et que, peut-être bien, en effet, une obscure et officiellement reniée part de lui-même s'y exprimait sournoisement. Un soir qu'il relisait une nième fois sa Todesluge dans l'espoir d'y biter enfin quelque chose, une illumination foudroyante le cloua sur place : bon sang, mais c'était bien sûr, il était la réincarnation de Josef Goebbels !

Hors de lui , l'instant d'après, il était hors de chez lui. A deux pas de là, ses pas, somnambuliquement, le portèrent sur le pont Mirabeau. Il  en enjamba la rambarde. A la garde ! A la garde !

Un dernier vers lui vint alors à l'esprit. Formulé dans un étrange sabir germano-pratino-français, il lui parut aussi incompréhensible et suspect que tous les autres :

Zou le pinpon Mira Bobo goule das Szene Kapital !   (1)

Il prit soin de le noter au dos d'un pense-bête qui mentionnait au verso : " pain / journaux / croquettes pour le chat / Mir vaisselle / Appeler Josette " .

Puis, sur un ultime Hiel Hetlir , il se jeta.

Si Celan était vraiment la réincarnation de Josef Goebbels, celui-ci se serait donc suicidé deux fois, dis donc. Une sorte de record mondial.

On  repêcha le cadavre 10 km et trois semaines en aval.

Des malveillants prétendirent qu'on l'avait retrouvé, le bras droit raidi en une manière de quenelle.

Calomnie. 

C'était le gauche.

Le droit, les brochets l'avaient bouffé.



Note 1 -

Jean-Michel Beaupoil signale une variante de  ce vers désormais célèbre :

" [...] goule das Szene Kakapipital " .

Mais, n'en déplaise à l'honorable critique, faudrait ptête voir à pas faire pousser non plus petit Bob trop fort sur la cuvette.

Note 2 -

On ne confondra pas Bob Celan avec Bob Denard, et encore moins avec Paul Celan , le pouillète bien connu.  Jean-Michel Beaupoil n'est pas le frère de lait de Jean-Michel Maulpoix le croûtique réputé. Des uns et des autres, on trouvera en librairie :

Bob Celan ,  Todesluge (La luge des morts) , traduit par Alex Poutine (Presses Olympiennes de Sotchi)

Jean-Michel Beaupoil , Celan ou le Bob à quatre  ( Gallihagard / Jeunesse )

Paul Celan, Choix de poèmes , traduction et présentation de Jean-Pierre Lefebvre, édition bilingue (Poésie / Gallimard )


Jean-Michel Maulpoix , Choix de poèmes de  Paul Celan  ( Foliothèque)

On lira sur ce blog : Livres de chevet / "Pavot et mémoire", de Paul Celan (12/08/2010)







1 commentaire:

JC a dit…

J'aime beaucoup le portrait de mon ami Piotr Pitchpatchouline car un tel instantané est rarissime : en général, Piotr ne montre jamais les crocs, se contentant de morsures discrètes, fines, imperceptibles ...
Quant à Celan...