vendredi 18 avril 2014

Passé révolu

1088 -


Sur le blog littéraire où j'ai mes habitudes, un intervenaute  se gausse en ces termes d'une expression qu'il a  relevée dans un commentaire :

" passé révolu
  --
  pléonasme grossier  "


Pour ce commentateur, "passé révolu" est un pléonasme grossier parce que, par définition, tout passé est révolu. Passé et révolu sont synonymes.

La question me paraissant plus délicate que ce qu'en suggère ce jugement péremptoire,  j'ai consulté l'article du TLF, dictionnaire dont la pertinence n'est plus à démontrer.

Pour révolu , on y trouve les définitions suivantes :

- qui est  écoulé, achevé

- qui est passé, fini, disparu

- qui appartient au passé, sur lequel on ne peut plus revenir

A ce titre, on parle de temps révolu, d' année révolue, d' époque révolue.

Comme synonymes , le TLF propose : accompli , passé (comme adjectif)

On serait tenté d'abord de donner raison à l'intervenaute que je cite : "passé révolu" serait  bien un pléonasme puisque le passé est, par définition, passé, donc révolu. Mais le passé est-il toujours révolu ?

C'est là que la distinction entre passé comme substantif et passé comme adjectif prend toute son importance, et qu'il est légitime de faire une différence entre un passé révolu et un passé qui ne l'est pas. Le passé ^peut être passé sans être forcément révolu...


Il existe certainement des formes de passé révolu. Le passé révolu, c'est le passé qui n'intéresse plus personne, ne concerne plus personne. En particulier, le passé révolu serait le passé que tout le monde a oublié.

Mais il existe aussi d'innombrables formes de passé non révolu, chaque fois que le passé conserve dans les mémoires une trace vivante, exerce sur le présent une action effective. en somme, chaque fois que le passé n'est pas mort.

C'est vrai de toutes les collectivités humaines comme de tous les individus.

Par exemple, il existe certainement des gens qui seraient profondément choqués si on leur disait que la Shoah appartient à un passé révolu. Qui sait : notre intervenaute à l'affût des pléonasmes serait peut-être le premier à juger cette redondance comme proprement scandaleuse.

Ce qui se passe aujourd'hui dans diverses régions du monde, en Ukraine, en Afrique, montre que le présent de ces pays est informé par un passé nullement révolu.

Et que dire des familles et des individus ! Considérer le mot passé comme un simple synonyme de révolu (ou l'inverse) se heurte à notre expérience intime du passé. Nous savons bien que le passé continue de vivre en nous, que certaines émotions, certaines douleurs continuent de renaître à notre conscience avec l'événement dont elles sont indissociables.

Peut-être que, souvent, le passé n'est pas révolu parce qu'il n'est pas résolu, par exemple parce que les problèmes soulevés par certains de nos actes passés n'ont pas été réglés.

" Passé révolu", un pléonasme ? Qu'aurait pensé l'auteur de A la recherche du temps perdu d'une pareille affirmation?

Décidément, c'est cette affirmation qui me paraît bien grossière. Sommes-nous sûr que le passé des peintures de Lascaux ou de la grotte Chauvet soit pour nous un passé révolu ?







4 commentaires:

[Elena] a dit…

Cela me rappelle la difficulté à ne pas confondre localisation temporelle et aspects (subjectifs).
Avec par ex. la possibilité d'un aspect accompli alors même que l'on évoque le futur : "À la fermeture du casino, il aura perdu tte sa fortune".
Mais aussi (s'agissant d'une autre opposition d'aspects), la possibilité d'un imperfectif ds le passé : "À l'arrivée de Paul, Jean criait."

Mais cela me paraît surtout caractéristique des relations sur blog, où — par principe — l'on ne "passe" rien aux autres : on choisit d'emblée de retenir l'hypothèse de la faute.
Et contrairement aux apparences il y a bien, me semble-t-il, un lien entre ces deux approches, la grammaticale et la psychologisante : le référent (ds un cas), ou l'enjeu (ds l'autre) ne peuvent être déterminés que par rapport à l'identité ou à la situation des interlocuteurs.

JC a dit…

Content de voir votre nom Elena... !
Puis j'ai vite compris que je ne comprendrais rien à votre langage "professionnel"... comme vous ne comprendriez rien à une réflexion que j'aurai loisir de faire sur la mécanique quantique ou la géométrie de Riemann.

C'est cela un blog : un espace de transports collectif, transports parfois urbains, parfois vachement cavaliers !

[Elena] a dit…

Pas vraiment un problème, il y aura qqn pour m'expliquer (certes, en simplifiant grossièrement pour s'adapter à ma petite comprenette) — de l'intérêt pratique de la parité matheux/ litt. ds les couples.

Quid du Traducteur kleptomane ? Vs avez aimé ?

JC a dit…

Le Traducteur cleptomane, et les autres nouvelles courtes, m'a enchanté ! Je ne connaissais pas cet écrivain au nom impossible !...

Je termine en ce moment l'énorme pavé en deux volumes de Patrick Buisson sur 39-45 : bel éclairage sur cette époque de l'Occupation, très touffu, très documenté, peu structuré comme livre mais je n'ai jamais rien lu donnant une impression aussi forte du quotidien.

Livre bizarre : ni roman, ni essai, ni thèse historique ... un peu une "compil" extraordinairement intéressante.

Demain, j'attaque "La Corde" du teuton....