jeudi 10 avril 2014

Petite cure de Nietzsche à l'usage de quelques écrivains et journalistes

1080 -

                                                         Tenir sa langue.

                    L'auteur a à tenir sa langue quand son oeuvre ouvre la bouche .


                                                              ( Humain, trop humain, II, I, 140 )



                                                Le nom sur la page de titre.

   Que le nom de l'auteur figure sur son livre, c'est maintenant sans doute dans les moeurs et presque une obligation ; mais c'est une cause essentielle de ce que les livres ont si peu d'effet. Car s'ils sont bons, ils valent plus que les personnes , en étant la quintessence ; mais dès que l'auteur se donne à connaître avec le titre , la quintessence se trouve diluée par le lecteur dans l'élément personnel et même intime , et le but du livre manqué de ce fait. C'est l'ambition de l'intelligence que de ne plus apparaître individuellement .


                                                               ( Humain, trop humain, II, I, 157 )


Voilà des règles de conduite affreusement jansénistes pour une Christine Angot, un Philippe Sollers et tant d'autres. Quant aux journalistes "spécialisés" de la presse écrite et audio-visuelle, ils ne sauraient songer sans frémir à l'avènement de telles règles qui sonneraient le glas de leurs boutiques.

Mais comme c'est bon d'entendre s'élever la voix du bon sens et de la modestie !


Additum -

On lira, dans le récent Désordre Azerty, d'Eric Chevillard, quelques notations sur les moeurs de l'écrivain moderne que Nietzsche eût certainement trouvées pertinentes . La dérive perverse qu'il constatait en son temps n'a fait que croître et embellir :

" la mise en scène de l'auteur se substitue au livre lui-même qui n'est plus là que pour légender la photo de l'artiste en vedette "

" Nous avions le souvenir d'un écrivain plutôt farouche, solitaire, intraitable, franc-tireur. Vieux style. Antique mythologie. Pourquoi déplorer la disparition de cette figure de rebelle caricaturale, de ce misanthrope, de ce rabat-joie ? L'écrivain insociable, fuyant les honneurs, en délicatesse même avec la reconnaissance et la notoriété, ce mauvais coucheur a vécu (dort enfin). La page encore -- celle-ci, tenez -- pâtit parfois de l'humeur massacrante de l'écrivain. Le geste d'impatience, la grimace, l'injure et le grognement sont imprimés, puis l'auteur tout en sourires et courbettes vend l'objet terrible à la télévision. "


" C'est l'ambition de l'intelligence de ne plus apparaître individuellement ", écrivait Nietzsche. Peut-être, mais ce n'est sûrement pas celle de qui prétend faire profession d'intelligence. L'écrivain d'aujourd'hui est requis de participer activement à la promotion de ses productions; ses dons de camelot et son profil photogénique ne sont pas des atouts négligeables, en un temps où un salon du livre ne se différencie d'un salon de l'agriculture ou d'une foire aux vins que par la nature des marchandises proposées à la  vente. L'important, pour ces gens-là, est il plutôt de se faire lire ou de se faire voir ? C'est en tout cas, à coup sûr, de se faire vendre. Quant à la qualité intrinsèque de la marchandise, c'est encore elle qui compte le moins ; tout l'art de ses fabricants, aidés en cela par des journalistes rompus aux techniques de marketing, est d'en faire miroiter les supposés mérites, au moins le temps que le chaland se décide. Leurs grimaces vérifient une fois de plus la lucidité du Dom Juan de Molière : " on a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout  ce qu'ils peuvent faire.


Paysage de Haute-Engadine



     

1 commentaire:

JC a dit…

Votre idée de la littérature date un peu... Nietzsche ? Qui c'est ce type... ?

Un livre, aujourd'hui, c'est d'abord un auteur, une photo, des traits nobles, un sourire sur dentier neuf et étincelant, un look d'enfer-coco, des prix littéraires réels ou inventés, une sexualité intéressante... et une quatrième de couverture canon !

Au milieu, le moins important : 170 pages écrites par un nègre discret, dévoué et cheap ! Pas trop compliqué, pas trop bête, susceptible d'être raconté par la lectrice à une copine con...

Tout le reste est littérature... donc non-rentable !