mardi 29 avril 2014

" Un coeur en hiver ", de Claude Sautet : pour que la vie ne passe pas comme un songe

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On ne saurait imaginer personnage apparemment plus étranger à l'univers des films de Claude Sautet, plus antipathique aux valeurs qu'ils célèbrent, que le personnage incarné par Daniel Auteuil dans Un coeur en hiver .


Sans savoir clairement  pourquoi, cet homme a fait une croix, depuis très longtemps, sans doute depuis sa tendre enfance, sur les sentiments et les émotions. On ne lui connaît pas de relation amoureuse. Son meilleur ami (qui se comporte, lui, en revanche, comme un indéfectible ami), il ne l'accepte que comme une relation utile, un associé. Il semble étranger depuis toujours à cette forme de sociabilité chaleureuse qu'ont en commun les personnages des films de Sautet. Il est avare de mots. Parmi tous ces gens qui ont la parole facile et spontanée, il est un taiseux . Parfois, jusqu'à l'hébétude, comme dans cette scène où son ami le surprend replié, comme fasciné, sur on ne sait quel secret intérieur. Du silence de son personnage, le cinéaste tire la force des plus belles et significatives scènes du film.


Pourtant cet homme semble posséder toutes les qualités qui devraient faire de lui un personnage emblématique de l'univers de Sautet : urbain, délicat, discret et pourtant attentif, à l'écoute des autres, toujours juste dans ses rapports avec eux, réfléchi (trop ?),  il semble apparemment parfaitement intégré au groupe social, plutôt prestigieux, dans lequel il évolue. Ce luthier perfectionniste est unanimement respecté par les artistes auxquels il prépare (avec amour ?) des instruments d'exception. Tout irait (presque) bien, en somme, n'était ce regrettable (mais discret) déficit affectif.

Bon. Des handicapés de l'affect, on en connaît d'autres. La vie en est pleine, et on connaît des cas autrement lourds que celui de ce luthier un peu trop solitaire, un peu trop verrouillé.

De fait, dans un autre film de Sautet, ce personnage aurait toutes les qualités pour s'ajouter à la liste des personnages secondaires. Mais ici, c'est lui le héros; c'est autour de lui que gravite toute l'histoire, et c'est par lui qu'elle prend un tour dramatique et catastrophique. Parce qu'il est LE traître (sans le savoir, bien sûr), celui par qui le scandale et le mal arrivent, parce qu'il ne joue pas le jeu. Non seulement parce qu'il est, à sa façon, hors-normes (mais tout le monde, à sa façon, l'est), mais parce qu'il nie la valeur des normes sur lesquelles ceux qui l'entourent ont fondé leur vie. Sans le dire, sans faire d'éclat, presque clandestinement. Du coup l'univers moral où évoluent les autres personnages est mis en danger, parce que les valeurs qui sont leur oxygène, qui sont aussi, pour le cinéaste, l'oxygène même de la vie, sont niées par cet homme qui  fait, sans qu'ils s'en rendent bien compte, bande à part.

La bande : c'est peut-être l'image la plus emblématique de l'univers de Claude Sautet et le symbole de l'art de vivre auquel il croyait et dont il nous a légué la formule. Rêve d'un monde fraternel spontanément régi et régulé par les élans du coeur. Dans la bande -- bande d'amis, de copains --  ce qui est mis en commun, dans un échange informel, joyeux, douloureux, parfois violent, mais toujours spontané, fervent, senti comme vital, c'est justement tout ce qui relève de l'affect : la camaraderie, l'amitié, les élans amoureux, la tendresse, la passion. Ce besoin d'échanger, par la parole, les regards, les sourires, les caresses, s'identifie pour Sautet à l'élan vital, au flux de la vie ; le contrarier jusqu'à le tarir, c'est tuer la vie, c'est accepter qu'elle passe comme un songe morose. C'est pourquoi aussi la bande est le contraire d'un clan : elle est, par nature, ouverte (comme le dit si bien le titre de Vincent, François, Paul... et les autres). Dans les films de Sautet, on attend toujours quelqu'un qu'on aime; il est un peu en retard, mais il va arriver; ou bien il ne pourra pas venir, ce sera pour une autre fois, on pense à lui ; on ne le connaît pas encore, mais on devine qu'il viendra, qu'on l'aimera.

L'incarnation de cet idéal humain dans le film, c'est, bien sûr Maxime (André Dussollier, magnifique), l'ami de toujours et pour toujours : ouvert aux autres, et pour cela apte à accueillir les surprises heureuses de l'existence, l'amour, comme l'amitié. Apte à recevoir et à donner, à comprendre, à accepter. Parce que c'était lui (ou  elle), parce que c'était moi.

Une façon d'être aux autres et avec eux qui est tout le contraire du microcosme moral étriqué, desséché, dans lequel s'est enfermé notre luthier perfectionniste. Il aime à la passion la musique; mais la musique, pour lui, c'est le rêve ; ceux qui l'interprètent ne comptent pour rien. C'est sans doute en vertu d'un tel principe que les nazis toléraient dans les camps des orchestres de musiciens juifs.

Notre luthier n'a rien d'un nazi, bien sûr. Seulement, comme il a tous les dons (et aussi le principal défaut) d'un don Juan qui, d'ailleurs, ne s'ignore pas tant que ça, il va se laisser aller à un jeu auquel tout aurait dû lui interdire de jouer, parce qu'il ne peut le jouer que comme un jeu pervers et plus trouble qu'il ne croit, et qu'il joue comme ça, pour le plaisir de jouer, pour voir ce que ça va donner, sans se mettre en jeu, lui (qu'il croit). Le résultat va bien au-delà de ses espérances, car la partenaire, elle (personnage selon le coeur de Sautet, à coup sûr) joue le jeu à fond et se met, elle, totalement en jeu. Tout ça pour aller, un soir qui s'annonçait beau, se briser net contre un désolant et glacé "Je ne vous aime pas".

On ne badine pas avec l'amour des autres : il va l'apprendre à l'occasion d'un esclandre public flamboyant, agrémenté et conclu d'une claque magistrale, administrée par l'ami. Si ça pouvait lui servir de leçon...

On est dans un film de Sautet, cinéaste profondément optimiste (1), qui croit que les êtres ont en eux, parfois profondément enfouies, les ressources pour surmonter leurs insuffisances, tirer au clair leurs erreurs les plus obstinément  niées : ça va donc lui servir de leçon. La dernière partie du film (qui n'est  pas la moins passionnante ni la moins émouvante) nous  montre cet homme silencieux et méditatif partant en quête de la part refoulée de lui-même, en quête, en tout cas, d'une sorte de métamorphose morale. Ce luthier épris de justesse sait trouver, dans une scène admirable, la justesse absolue au moment d'apporter la délivrance à l'homme qu'il a cru longtemps avoir été la seule  personne qu'il ait vraiment aimée, et qui lui aura transmis ce mélange, sans doute contre nature et, à la longue intenable, de perfectionnisme, d'orgueil secret et d'humilité,  qui aura été, peut-être, à la fois le malheur et la chance de sa vie, en tout cas son indélébile marque de fabrique.

Comment être un cinéaste à la fois populaire et profond ? Claude Sautet nous propose sa recette à lui dans ce film inspiré, aux images souvent inoubliables (instants de grâce...  la scène de la mort du père au moins spirituel, avec  la présence en retrait de l'ami, sorte d'ange témoin, est de celles-là). Le cinéma de Sautet est cohérent à son éthique : le génie de ses films passe par l'humanité de ses acteurs, tous admirablement choisis, tous parfaits dans leur rôle, des protagonistes (Auteuil, Dussollier, Emmanuelle Béart) aux personnages secondaires ( Maurice Garrel, Elisabeth Bourgine, Jean-Luc Bideau). Mais seuls ses acteurs pourraient dire ce que fut, pour ce film, un travail de direction d'acteurs qui m'a paru de bout en bout d'une rigueur exceptionnelle.

Avec le personnage de Stéphane, Sautet offre à Daniel Auteuil un de ses plus grands rôles. Il exploite, les potentialités mystérieuses, inquiétantes, tragiques, de la personnalité de ce comédien, non moins génialement mises en valeur plus tard, dans un autre  contexte, par Michael Haneke, dans Caché.


Note 1 -

Du moins, ce n'est pas encore le Claude Sautet désabusé  de Nelly et Monsieur Arnaud, où, face à l'irrémédiable solitude, aux erreurs irréparables et aux occasions irrémédiablement manquées, les êtres ne peuvent plus  guère s'apporter les uns aux autres qu'une aide toujours provisoire.

Un coeur en hiver, film de Claude Sautet  ; avec Daniel Auteuil (Stéphane), André Dussollier (Maxime), Emmanuelle Béart (Camille), Elisabeth Bourgine (Hélène), Brigitte Catillon (Régine), Maurice Garrel (Lachaume), Jean-Luc Bideau (Ostende)


La dernière image du film.   A  travers la vitre, un homme seul face à sa propre énigme.  A travers la vitre, un cinéaste face à l'énigme des êtres.    Les deux tasses, le bonhomme du fond  ...     Je suppose que c'est le genre d'image qu'on étudie avec passion dans les écoles de cinéma.




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