vendredi 30 mai 2014

De la valeur relative des biens de ce monde

1106 -


Nous ignorons le plus souvent la valeur réelle pour nous de ce que nous possédons, au point de lui accorder une valeur imaginaire bien plus grande  (ou bien plus petite) que ce qu'elle est en réalité. Le résultat est que nous entretenons  toutes sortes d'illusions préjudiciables à notre bonheur.

Pour nous guérir de ces erreurs, Schopenhauer propose la méthode suivante :

" [...] nous devrions plus souvent nous demander : " Comment cela serait-il si cela ne m'appartenait pas ? " J'entends par là que nous devrions parfois nous efforcer de nous représenter les biens que nous possédons comme il nous apparaîtraient après les avoir perdus ; et je parle ici des biens de toute espèce : richesse, santé, amis, maîtresse, épouse, enfant,  cheval et chien ; car ce n'est le plus souvent que la perte des choses qui nous en enseigne la valeur ."

Ces lignes prennent toute leur saveur quand on les replace dans les développements qui les entourent : Schopenhauer nous y conseille de nous détacher de tout ce qui ne dépend pas de nous, de préserver et de cultiver le seul bien qui nous appartienne vraiment, notre esprit, de vivre dans la solitude -- " la sociabilité, écrit-il, appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés ou détraqués " --,  et fait l'éloge de la vieillesse , moment de la vie le plus propice à la découverte et à la jouissance de tous les bienfaits d'une existence solitaire. En effet :

" Avec les progrès de l'âge néanmoins, le sapere aude devient à cet égard de plus en plus facile et naturel ; vers la soixantaine, le penchant à la solitude arrive à être tout-à-fait naturel, presque instinctif. En effet, tout se réunit alors pour le favoriser. les ressorts qui poussent le plus énergiquement à la sociabilité, savoir l'amour des femmes et l'instinct sexuel, n'agissent plus à ce moment ; la disparition du sexe fait même naître chez le vieillard une certaine capacité de se suffire à soi-même, qui peu à peu absorbe totalement l'instinct social. On est revenu de mille déceptions et de mille folies; la vie d'action a cessé d'ordinaire; on n'a plus rien à attendre, plus de plans ni de projets à former; la génération à laquelle on appartient réellement n'existe plus ; entouré d'une race étrangère, on se trouve déjà objectivement et essentiellement isolé [...] "

Il faudrait citer l'intégralité de ce brillant passage des Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Il aide à comprendre l'injustice de l'accusation de misogynie portée parfois contre Schopenhauer. Au vrai, ce n'est pas aux femmes qu'il en a mais à l'amour des femmes et à l'instinct sexuel, principaux et puissants moteurs du vouloir-vivre que le sage aspire à éteindre en lui.

" [...] richesse, santé, amis, maîtresse, épouse, enfant, cheval et chien " : l'ordre des mots, chez un philosophe aussi rigoureux que Schopenhauer, ne saurait être indifférent. Cet ordre implique-t-il une échelle de la valeur des biens cités ? Echelle de valeurs croissantes ou décroissantes ? Arthur ne précise pas, c'est dommage. Je suppose qu'il laisse à son lecteur le soin de la fixer ; j'ai bien ma petite échelle personnelle mais je préfère la garder pour moi.

Un peu plus haut, cependant, il fait l'éloge de la sagesse du roi David en ces termes :

" Faisons plutôt comme le roi David qui assiégeait sans relâche Jéhovah de ses prières et de ses supplications pendant la maladie de son fils et qui, dès que celui-ci fut mort, fit une pirouette en claquant des doigts et n'y pensa plus du tout. "

Sacré Arthur. J'adore son côté provocateur. 

Ceci dit pour plaisanter.

Car, de sa part, ce n'est pas de la provocation. C'est de la logique.


Note -

Pour en revenir au roi David, on ne peut pas dire, à s'en tenir à ce que dit de lui Schopenhauer, que le travail de deuil l'ait beaucoup fatigué. Schopenhauer, qui n'est pas un philosophe spécialement à la mode, écrivait quelques décennies avant que Freud n'élabore la théorie psychanalytique. Et voilà du coup la créature humaine lestée d'un inconscient et d'un obscur sentiment de culpabilité que la philosophie du maître allemand tendait à évacuer. Il ne cesse en effet de faire l'éloge d'une légèreté qui sera aussi, dans une autre perspective, moins pessimiste quant à l'existence terrestre, au coeur de la pensée de Nietzsche, son principal disciple.


Arthur Schopenhauer , Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction de J.-A. Cantacuzène ( PUF, collection Quadrige )


David jouant de la harpe (Château de Versailles)




mercredi 28 mai 2014

Chaînon manquant

1105 -


Cette nuit, j'ai rêvé qu'aux environs de la transition Permien-Trias, je naissais d'un très gros oeuf. Je me sentais fort dispos, prêt à en découdre et  à m'en payer une bonne pinte. J'avais une longue mâchoire artistement bordée à l'extérieur d'une rangée de de crocs très incisifs, ce qui, combiné à l'avantage hygiénique de pouvoir se les brosser plus facilement, laissait davantage de place à la bouche et à la langue et augmentait de ce fait les capacités gustatives, car j'aime savourer longuement les aliments que je mâche.  J'avais un gros oeil cyclopéen, très rond et très vert, une crête dentelée, et une très  longue queue, très  grosse, très souple mais apte à se raidir.
Sans une grosse queue longue et souple mais toujours prête au raidissement, un homme n'est pas un homme, me disais-je. Sur ce je me surpris au réveil à me tâter la mienne, en proie à un hoquet que j'attribuai autant à la déception qu'à la soudaineté foudroyante du passage du Permo-Trias à l'anthropocène.


lundi 26 mai 2014

Le premier parti de France

1104 -


" Les "droits de l'homme et du citoyen" sont les droits de ceux qui leur donnent réalité "

                                                                     ( Jacques Rancière )


Tout le monde le sait et l'a dit, à l'occasion de ces européennes : le premier parti de France, ce sont les abstentionnistes. 57 % des électeurs, soit près de six sur dix. Un peu mieux que la fois précédente, mais à peine. Trop loin, trop étranger à leurs préoccupations quotidiennes, trop technocratique, trop obscur. C'est ce qu'ils disent tous.  A ceux-là, ils faut ajouter les votes blancs ou nuls : près de 500 000, soit environ 3% des bulletins.

J'ai failli ne pas me déplacer pour aller voter. Je l'ai fait parce que je me sens européen de fait et de coeur et que je  sais (très globalement et beaucoup trop vaguement) ce que je dois et ce que mon pays doit à l'Europe : à commencer par trois quarts de siècles de paix. Quand on voit ce qui se passe ici et là, nous devons à l'Europe une fière chandelle. Et puis l'Europe, c'est tout de même la terre par excellence de la démocratie, des droits de l'homme, de la laïcité. Allez donc voir, Messieurs les eurosceptiques, comment ça se passe ailleurs.

Pourtant j'ai failli ne pas aller voter. Ce paquet de listes que j'avais reçu par la poste ne me renseignait guère sur les différentes options des candidats, exception faite évidemment du FN et d'une ou deux listes souverainistes, immédiatement écartés.

Si peu renseigné ? J'aurais pu, certes faire un  petit effort d'information, mais la campagne électorale en France, dans la  presse, dans les médias audiovisuels, m'a paru indigente, pour ne pas dire inexistante. Alors que ce n'étaient pas les sujets de réflexion et de débat qui manquaient. Je reconnais au FN le mérite d'avoir mis les pieds dans le plat, sur certains sujets qui ne font pas l'unanimité, l'euro par exemple. Personne ne met les pieds dans le plat ; ça ronronne. Il y avait bien Cohn-Bendit, mais il prend sa retraite : tout un symbole.

Réellement, qu'est-ce que nous connaissons des données des problèmes, économiques et financiers notamment, dont les pays de la Communauté européenne ont à débattre ensemble ? Personne ou presque ne sait rien de l'essentiel des décisions  prises par les diverses institutions européennes, ni de la manière dont elles sont prises. Un fait-divers misérable, dans la banlieue de Marseille a généralement l'honneur d'une couverture médiatique infiniment supérieure à une décision de la Commission européenne qui va pourtant avoir une influence sur la vie quotidienne de millions de gens.

Qu'est-ce que nous connaissons même des institutions européennes, de leur mode de fonctionnement ? Nous sentons bien que la construction européenne est en panne, que le déficit de démocratie est flagrant et que, surtout le déficit d'information est immense, que presque aucun effort n'est fait, depuis des années, pour informer efficacement les citoyens, poser clairement les termes des débats, pour qu'enfin l'Europe à construire devienne une préoccupation permanente chez tous les citoyens.Un citoyen abstentionniste, c'est un citoyen qui se désintéresse de la politique, qui se désintéresse des affaires de la polis, de la cité dont il est membre, et tout est politique, merde ! Et l'Europe, aujourd'hui, est notre cité à tous. Mais qu'est-ce qui a été fait de vraiment efficace pour que le citoyen abstentionniste renonce à s'abstenir ? Le combat pour la démocratie est le combat de tous, ce n'est pas seulement l'affaire des leaders politiques qu'on voit à la télé.

J'ai été consterné par le discours de Manuel Valls le soir des résultats : un discours de politique intérieure, exclusivement cela. On vous a compris, on va vous baisser les impôts. Pratiquement pas un  mot sur l'Europe. Hors-sujet. Valls, le Catalan, c'est un comble.

Ils étaient d'ailleurs tous pitoyables, l'autre soir, dans les émissions "spéciales" des diverses chaînes consacrées à l'événement. De tous ces nantis, ces chevaux de retour du  cirque politique. aucun, du moins parmi ceux  que j'ai entendus, n'a été capable de reconnaître que ce qui s'est passé est le résultat de l'échec d'un système qui se prétend, à peu de frais, démocratique. Tous les exclus de fait du jeu politique le leur ont pourtant jeté à la figure, cet échec, en négligeant d'aller voter ou en votant FN. Sur la misère de la "démocratie" dans laquelle nous vivons, il faut absolument lire le petit livre de Jacques Rancière, La haine de la démocratie. " On peut énumérer, écrit l'auteur, les règles définissant le minimum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique : mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables ; monopole des représentants du peuple sur l'élaboration des lois; interdiction aux fonctionnaires de l'Etat d'être représentants du peuple; réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne et contrôle de l'ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux. De telles règles n'ont rien d'extravagant et, dans le passé, bien des penseurs ou des législateurs, peu portés à l'amour inconsidéré du peuple, les ont examinées avec attention comme des moyens d'assurer l'équilibre des pouvoirs, de dissocier la représentation de la volonté générale de celle des intérêts particuliers et d'éviter ce qu'ils considéraient comme le pire des gouvernements : le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s'en emparer. Il suffit pourtant aujourd'hui de les énumérer pour susciter l'hilarité. A bon droit : ce que nous appelons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse : élus éternels, cumulant ou alternant fonctions municipales, régionales, législatives ou ministérielles et tenant à la population par le lien essentiel de la représentation des intérêts locaux; gouvernements qui font eux-mêmes les lois; représentants du peuple massivement issus d'une école d'administration; ministres ou collaborateurs de ministres recasés dans des entreprises publiques ou semi-publiques; partis financés par la fraude sur les marchés publics; hommes d'affaires investissant des sommes colossales dans la recherche d'un mandat électoral; patrons d'entreprises médiatiques privées s'emparant à travers leurs fonctions publiques de l'empire des médias publics. en bref : l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oliogarchie étatique et de l'oligarchie économique. "

Ce que dit Jacques Rancière de la France vaut évidemment, à plus grande échelle, pour le institutions européennes où, de la même façon, les mêmes rejoignent invariablement les mêmes. Selon Rancière, les Etats-nations de l'Europe ont inventé les institutions  européennes comme un moyen d'échapper encore davantage au contrôle des citoyens et d'évacuer au maximum les possibilités du débat démocratique, c'est-à-dire politique. Tout pour les experts, tout pour la technocratie. Les thèses de Rancière me paraissent un tantinet... outrancières, mais elles méritent d'être examinées ; en tout cas, elles éclairent les réactions du citoyen européen lambda.

Il urge d'inventer de nouvelles façons de pratiquer la démocratie. Ces innovations ne peuvent venir que de la base et non d' "élites" trop intéressées à la perpétuation du système actuel pour mettre beaucoup d'énergie et de sincérité dans l'effort de le réformer en profondeur. Mais pour cela il faut que les gens sortent de leur apathie, réfléchissent, s'informent, prennent des initiatives, agissent, et cela à partir de leur expérience personnelle et de leurs difficultés quotidiennes. Le 1er décembre 1955, dans un bus de Montgomery (Alabama), une jeune femme noire refusa d'obéir à l'ordre du chauffeur qui lui ordonnait de laisser sa place à un passager blanc et d'aller s'asseoir au fond du bus. Le mouvement des droits civiques était né. Nous avons tous en nous quelque chose de Rosa Parks. En ce jour de décembre 1955, Rosa Parks n'a pas seulement exercé son droit de citoyenne américaine, elle l'a créé, pour elle-même et pour beaucoup d'autres.

Je ne suis pas un lecteur de Marc Lévy, le romancier, mais ce qu'il a dit, l'autre soir à la télévision, m'a touché. Lévy se sent un citoyen européen, bien sûr, mais avant tout il se sent un citoyen du monde. Les Américains l'intéressent, les Chinois l'intéressent, les Africains l'intéressent, les Arabes l'intéressent. Il a la chance de pouvoir beaucoup voyager et d'aller voir sur place. Et nous, pauvres Français, repliés sur notre pré carré, sourcilleux sur notre identité nationale, qu'est ce que nous savons, pour la plupart, de nos voisins et concitoyens, des Britanniques, des Néerlandais, des Allemands, des Bulgares, des Polonais ? Qu'est-ce que, surtout, nous avons envie de savoir d'eux ? Notre allergie aux langues étrangères, aux langues de nos voisins, figure parmi nos ridicules les plus avérés et invétérés.

Français, encore un effort et demain, peut-être, vous vous sentirez un peu plus Européens, un peu plus attentifs au fonctionnement de l'Europe politique, aux décisions des institutions européennes, un peu plus désireux d'oeuvrer, de concert avec les autres Européens, au chantier toujours ouvert de la construction européenne.

A ceux qui voudraient nous faire croire qu'il y a trop d'Europe, n'hésitons pas à répondre, preuves à l'appui : il n'y a pas assez d'Europe, il nous faut beaucoup plus d'Europe. Mais une Europe autrement plus unie, autrement plus cohérente, autrement plus démocratique que celle où nous vivons aujourd'hui.


A lire :

Jacques Rancière ,  La haine de la démocratie   ( La Fabrique, éditions )


jeudi 22 mai 2014

Pour en finir avec le monothéisme

1103 -


" Tantum religio potuit suadere malorum ! "

 ( Lucrèce, De rerum natura (I, 101)



Dans Le Monde d'aujourd'hui, un article sur le dernier quartier musulman de Bangui, assiégé par les voisins chrétiens et les milices anti-Balaka. "Les enfants ne vont pas à l'école, les malades n'osent pas se rendre à l'hôpital et les morts sont enterrés dans les cours des maisons".

Certes, les populations musulmanes paient aujourd'hui le prix des persécutions exercées contre les Chrétiens par les milices de la Séléka. On craint aujourd'hui l'intrusion en Centre-Afrique des extrémistes de Boko-Haram qui,dans le Nord du Nigéria, brûlent les églises, enlèvent les jeunes filles chrétiennes pour en faire des esclaves sexuelles. Partout dans le monde, en Afghanistan, au Pakistan, en Syrie, en Egypte, les extrémistes musulmans multiplient les exactions contre les membres d'autres confessions, parfois même contre des coreligionnaires accusés de tiédeur. Même notre pays n'est pas à l'abri, comme les crimes de Mohammed Merah l'ont montré.

Quand ce ne  sont  pas les Musulmans qui agressent leurs voisins coupables de ne pas adhérer à leur foi, ce sont les Chrétiens et les Juifs. Les milices chrétiennes ont vidé la Centre-Afrique de  la quasi totalité de sa population musulmane. En Israël, les extrémistes religieux Juifs multiplient les agressions contre leurs voisins palestiniens musulmans.

En ce début du XXIe siècle, une vaste partie du monde reste plongée dans des conflits religieux qui n'ont rien à envier à la férocité de nos guerres de religion du XVIe siècle, ou bien est menacée par eux. Et chaque fois, le coupable est au fond le même : l'un des trois monothéismes "révélés" : judaïsme, christianisme, islam. L'humanité continue d'être dévorée de cette lèpre qu'on n'ose dire spirituelle. La prétention de ses adeptes à être les seuls à détenir la vérité est la source de toutes ces violences, de tous ces crimes contre l'humanité. L'ignorance naïve des masses est instrumentalisées par les dignitaires et prédicateurs religieux pour accroître leurs zones respectives d'influence. Dans la sphère du religieux sévit la même volonté de puissance que dans les sphères politique et économique.

C'est un devoir humain et un objectif politique prioritaire de lutter par tous les moyens contre l'emprise des croyances monothéistes. C'est une affaire d'éducation. C'est une affaire de législation. C'est l'affaire de tous les incroyants, qui doivent faire bloc et agir, au quotidien, par la parole, par l'écrit, par l'image, par la diffusion permanente des écrits antireligieux, des grands classiques de l'athéisme, en mobilisant les ressources des médias audiovisuels modernes, pour faire reculer la lèpre religieuse. Quand les églises, les synagogues et les mosquées seront enfin vides, transformées en latrines publiques ou en centres de tri collectif, quand les croyances et les rites imbéciles, mortifères, des monothéismes "révélés" seront universellement considérés comme des reliques ringardisées d'un âge barbare enfin révolu, l'humanité, enfin, aura atteint l'âge adulte.


Additum -

N'en déplaise à JC, la nocivité des trois monothéismes issus de la Bible est égale. Leur succès est un sûr indicateur de la connerie humaine. C'est à tous ces pauvres enfants innocents que je  pense, à qui, de par le vaste monde, on inculque d'aussi insanes fariboles : il s'agit rien moins que d'un crime contre l'humanité. Il faut préparer patiemment, massivement, les générations antireligieuses, mieux, les générations a-religieuses, du futur. C'est dans ce sens que j'ai éduqué mes trois enfants qui, dès leur plus jeune âge, ont craché sur la Bible et le Coran et ont pratiqué un prosélytisme athée des plus persuasifs et des plus productifs auprès de leurs petits camarades intoxiqués par les foutaises débitées par le curé, le pasteur, le rabbin ou l'imam. C'est ma grande fierté. Combien de fois avons-nous rigolé en famille de la fureur de ces parents à qui leur petit dernier ou petite dernière, dûment endoctriné(e) par un de mes enfants dans la cour de l'école, avait annoncé tout de go qu'il ne faudrait plus compter sur lui ou sur elle pour la messe dominicale, les mômeries du shabbat ou la prière du vendredi. Il faut dire que, de la maternelle au lycée, outre leur activité missionnaire à base d'arguments plus frappants le uns que les autres, mes enfants, assistés de copains au militantisme antireligieux impeccable, animaient des sortes de clubs privés où se pratiquaient des jeux sexuels non conventionnels et où se consommaient certaines substances. Le ticket d'entrée était le reniement (daté et signé) de Yahvé, d'Allah, de Dieu le Père et de leurs pompes. Peu résistaient à la tentation. Entre une messe et une fumette, il faut savoir choisir. Stratégies moralement douteuses, peut-être, pour de petits esprits, mais diablement efficaces. Dans  un combat où se joue l'avenir de l'humanité, il ne  faut pas être trop regardant sur les moyens. Aujourd'hui, mon fils aîné, chirurgien réputé, pratique les dépassements d'honoraires à la mesure de la résistance de ses patients à renier la religion de leurs pères; spécialiste pointu de la chirurgie intestinale, il leur met le marché en main : c'est l'apostasie ou la poche. Entre envoyer chier Dieu une bonne fois pour toutes et porter à  vie une poche à merde en bandoulière, vous hésiteriez, vous ? Le cadet, lui, haut responsable d'un service de l'Etat chargé de traquer les fraudeurs fiscaux, joue sur du velours : ou bien les délictueux se convertissent aux joies de l'athéisme, et on consent à fermer les yeux, moyennant une ristourne confortable (en liquide, exclusivement), ou c'est l'amende bonbon et la taule : vous pensez s'ils hésitent ; il s'en trouve même pour proposer de faire leurs besoins sur les livres sacrés. Quant à ma fille, ah, ma fille, elle est belle, si belle qu'ils se pressent en foule à sa porte, prêts à se damner pour elle. Vous pensez si elle en profite. Ce n'est pas pour rien que je lui ai donné le prénom de Méfistoféline. Ah, ils ont de qui tenir, mes enfants.

                                                      *

                                               Pater noster


                                     Notre Père qui êtes au cieux
                                                     Restez-y
                                  Et nous nous resterons sur la terre
                                        Qui  est quelquefois si jolie
                                   Avec ses mystères de New York
                                      Et puis ses mystères de Paris
                                   Qui valent bien ceux de la Trinité
                                    Avec son petit canal de l'Ourcq
                                      Sa grande muraille de Chine
                                           Sa rivière de Morlaix
                                         Ses bêtises de Cambrai
                                        Avec son océan Pacifique
                                  Et ses deux bassins aux Tuileries
                           Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
                                   Avec toutes les merveilles du monde
                                                  Qui sont là
                                            Simplement sur la terre
                                            Offertes à tout le monde
                                                    Eparpillées
                       Emerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
                                           Et qui n'osent se l'avouer
                           Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
                              Avec les épouvantables malheurs du monde
                                                  Qui sont légion
                                              Avec leurs légionnaires
                                             Avec leurs tortionnaires
                                          Avec les maîtres de ce monde
                   Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
                                                  Avec les saisons
                                                  Avec les années
                                 Avec les jolies filles et avec les vieux cons
                  Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.



                                                             Jacques Prévert ,   Paroles


Avec. Ensemble avec. Avec tous les hommes, avec tous les animaux, avec toutes les choses. La république du monde. Notre république à nous tous,  nous les choses, les animaux, les hommes. Avec les berceaux et avec les tombes. Res publica . Qu'avons-nous besoin des dieux, d'un dieu. Nul dieu n'a jamais existé ni n'existera jamais, que dans l'imagination des hommes. Le monde, dont nous sommes citoyens, nous suffit bien . Les hommes sont seuls responsables du sens qu'ils donnent à leur vie et du rapport qu'ils nouent avec le monde. Nous n'avons pas de temps à perdre avec dieu, quand il y a tant à faire en ce monde et dans cette vie.

Dieu est mort, constatait Nietzsche. Mais Dieu ne sera vraiment, réellement mort, que lorsque la dernière conscience infectée par la tumeur monothéiste sera morte. Ne perdons pas de vue que le monothéisme n'existe que parce qu'il y a des monothéistes. Pour ces traîtres à l'humain et au monde, débiteurs de discours en bois, rabâcheurs de formules ineptes, pour ces cons, pour ces salauds, on pourrait se dire qu'après tout, la balle dans la nuque serait la solution adéquate, radicale et rapide. Pour éradiquer la peste monothéiste, d'aucuns jugeraient même indispensable le recours à la violence de masse (fosses communes plurikilométriques, super-camps d'extermination). Je n'en suis pas, étant d'une nature foncièrement pacifique. Je pencherais plutôt pour les recours psychiatriques ( électrochocs, camisoles chimiques etc. ). Car le monothéisme est d'abord une maladie mentale. Ses dérives criminelles n'en sont que les séquelles.

On trouvera sans doute ces diverses solutions peu efficaces,  vu le grand nombre de cas à traiter. On ne va pas, en plus, leur donner l'occasion de se poser en martyrs, à tous ces empaffés. Après tout, le monothéisme n'est que la forme la plus spectaculaire, parmi tant d'autres, de l'affection humaine la plus répandue : la connerie. Et comme nous en a averti naguère un de nos plus grands spécialistes en  la matière : " Au secours ! les cons nous cernent ! ".  Athées, mes frères, le combat à livrer ne fait donc que commencer. Nietzsche nous avait prévenus : Dieu est mort, mais son fantôme continuera encore longtemps de traînailler ici ou là. C'est à nous qu'il revient de  mener ce patient travail de nettoyage des esprits : l'avenir est à nous !


A lire :

Jean-Christophe Bailly ,  Adieu, essai sur la mort des dieux  ( éditions Cécile Defaut )

dessin de Cabu

mardi 20 mai 2014

La vérité de Caligula

1102 -


Caligula reste pour moi la plus belle réussite d'Albert Camus au théâtre. Pièce de facture toute classique, la première de son auteur, mais intense et pleine d'éclat.

Le Caligula imaginé par Camus ressemble fort peu à son modèle historique. On sait la constatation quelque peu sidérée qui va déclencher sa dérive sanguinaire : les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux. Comment s'accommoder de cette soumission, de cette résignation générale au destin ? Comment n'être pas révolté par elle ? Les veaux, au moins, ne savent pas qu'ils vont mourir. C'est dans l'ignorance de ce qui les attend qu'ils se laissent passivement conduire à  l'abattoir. Mais l'homme, lui, le seul animal, si l'on en croit Malraux, qui sache qu'il doit mourir ? Comment peut-il accepter sans révolte une existence terne, qui bafoue tous ses voeux, tous ses rêves, jusqu'à ce que la mort l'en délivre, comme d'une corvée ?

La violence de plus en plus déchaînée, de plus en plus systématique, de Caligula, est donc une violence pédagogique. Il s'agit de savoir jusqu'à  quel degré d'abjection descendront les victimes du tyran, et si, enfin, elles oseront se révolter. Elles se révoltent enfin, preuve qu'on ne doit pas désespérer de l'humanité.

Avant de mourir sous les poignards des conjurés, Caligula a le temps de comprendre que la voie qu'il avait choisie n'est  pas la bonne : "Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis à rien. Ma liberté n'est pas la bonne. "

Pourtant, c'est à lui que Camus laisse le dernier mot :

" Tous frappent. Dans un dernier hoquet, Caligula, riant et râlant, hurle :

Je suis encore vivant ! "


Je suis encore vivant ! Quel homme, pour peu qu'il sache que nous n'avons que notre vie et que nous la jouons toute entière à chaque instant, ne ferait pas sa devise du cri de Caligula , et ne lui donnerait pas son plein sens ? Tout est à remettre en jeu à chaque instant, tout est chaque fois à réinventer. Pour la conscience vivante, il n'y a pas de destin, et la mort est de l'ordre du concept, non de l'ordre de la vérité sensible. De tous les animaux, l'homme est peut-être le seul qui sache qu'il doit mourir, mais, comme tous les animaux, il n'a d'expérience de lui-même  que vivant.

Les poignards peuvent bien me cerner, peut-être me reste-t-il très peu de temps à vivre mais je crie, avec la même joie folle que Caligula : "Je suis encore vivant ! " Et je suis libre, à chaque instant, de donner à ma vie le sens que je veux, pour peu que j'en aie le courage.

Personne n'a élevé aussi haut le primat de la liberté et celui de la vie que Camus dans Caligula .


Additum (21/05) -

Ce matin, je me suis réveillé la bouche pâteuse, sortant d'un rêve glauque, avec une vague nausée d'indigestion et une forte envie de pisser. Je me suis demandé où était passée la joie extatique de vivre dont je m'étais fait le héraut depuis que j'avais lu le Caligula de Camus. J'en ai conclu que c'était une joie grave, sorte de base continue (ou de fond de sauce) de l'existence, qui n'était pas immédiatement donnée, et qu'il fallait retrouver, en grattant un peu. Après avoir pissé et m'être vaguement abluté les crocs, je me suis engagé dans l'escalier pour rejoindre ma femme devant le petit dej, prenant le parti d'arborer un sourire de ravi de la crèche. "Arrête, me suis-je dit à mi-étage, tu ressembles à Christian Bobin". "As-tu bien dormi, mon chéri ?", m'a demandé ma chère et tendre. -- Fort bien, lui  ai-je répondu, décidé à oublier le moustique rageur qui m'avait pourri la nuit. Je me demande si la lecture de Schopenhauer ne serait pas plus instructive que celle de Camus.


A lire :

Jean-Christophe Bailly ,  Le versant animal  ( Bayard )



dimanche 18 mai 2014

La TVA de Vespasien





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Cette photo montre les latrines publiques de Dougga, l'une des cités romanisées les mieux conservées de la province romaine d'Afrique. Dougga se développa et s'embellit de monuments publics sous l'Empire, et notamment sous le règne de Vespasien.

Vespasien est resté célèbre pour avoir institué un impôt sur les latrines publiques, qui lui doivent leur nom. On connaît sa réponse célèbre ( "Non olet ") à son fils Titus, que son excessive délicatesse incitait à critiquer le nouvel impôt.

La taxe sur les latrines publiques n'est qu'un élément mineur d'une vaste politique de réformes fiscales rationnelles qui permirent à Vespasien et à ses successeurs de restaurer les finances de l'Etat et d'orner Rome et les grandes villes de l'Empire de nombreux édifices et monuments publics.

En somme, on peut considérer la taxe de Vespasien sur les latrines comme un ancêtre de notre moderne TVA.

L'une des conséquences les plus catastrophiques de la chute de l'Empire romain fut la disparition des documents cadastraux qui permettaient de répartir efficacement et équitablement l'impôt sur tous les territoires soumis à Rome. Elle est une des causes directes de la régression massive de civilisation, dans le chaos qui suivit la chute de l'Empire romain.

Ce précédent historique nous rappelle que les progrès de la civilisation sont inséparables de l'existence d'Etats efficaces, et que l'aptitude de l'Etat à faire progresser la civilisation est directement liée à sa capacité de lever l'impôt de façon efficace et équitable; et l'impôt n'est efficace que s'il est équitable.

A l'approche des élections européennes, il n'est pas inutile de rappeler que les Etats de la Communauté européenne n'ont toujours pas réussi à mettre en place des normes fiscales communes, s'appliquant sur tous les territoires de la Communauté. Sur ce terrain, nous avons encore du retard sur l'Empire Romain.

Les régressions et les retards massifs de civilisation que nous observons aujourd'hui dans divers cantons de la planète sont invariablement liés aux carences et à l'impuissance de l'Etat, miné par les guerres civiles, la corruption, l'indigence des moyens.

L'efficacité maximale de l'Etat démocratique au service du progrès humain et social : tel devrait être l'objectif et la préoccupation permanente de de tout citoyen conscient.


A lire :

Thomas Piketty,  Le Capital au XXIe siècle   ( Seuil)


mardi 13 mai 2014

Ceci n'est pas une pipe

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Dans L'Invisible, Clément Rosset s'interroge sur certaines expériences littéraires aux limites, telles que celle de Mallarmé et celle de Raymond Roussel : " Il existe en France et ailleurs, écrit-il, une littérature qui s'est donné pour but avoué, et parfois atteint, de suggérer des personnes,des lieux, des objets qui, coupés qu'ils sont de toute relation avec ce qui pourrait sembler être leurs congénères existants, ne possèdent comme document d'identité qu'un certificat de non-existence. Ce but semble paradoxal et inaccessible d'emblée : comment évoquer ce qui n'existe pas, donner l'idée d'une chose qui n'est aucune chose? "  Et de donner l'exemple du fameux  ptyx  mallarméen  -- "Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx "  --, objet qui n'a jamais eu d'autre existence que dans ce vers, et qui semble d'ailleurs avoir été créé pour les besoins de la rime avec onyx. Même entreprise d'exclusion du réel chez le Roussel d'Impressions d'Afrique, pour qui "l'oeuvre ne devait contenir rien de réel ni rien devoir à l'observation du monde ".

Je me demande si ces tentatives extrêmes ne sont pas, au fond, emblématiques de la tendance à refuser le monde extérieur,  pas toujours aussi apparente que chez Mallarmé ou Roussel, mais qui n'en est pas moins  profondément consubstantielle à toute création littéraire . La littérature, parce qu'elle est art du langage, ne renvoie jamais au réel qu'en apparence, et  ne feint de s'inspirer de lui que pour mieux le nier. Toute littérature authentique invente son objet, dont la ressemblance avec les objets extérieurs est trompeuse, illusoire. L'objet de la littérature, quel qu'il soit, n'a d'existence que langagière. Il vient au monde par le langage, ne vit que dans le langage et pour le langage. Même la célèbre formule balzacienne exprimant son ambition de "faire concurrence à l'état-civil"  n'annonce qu'en apparence un projet réaliste : il s'agit bien, plutôt que de se soumettre au réel extérieur, de s'affranchir du réel, de le dépasser, en lui opposant un univers dont le seul langage permet et garantit l'existence. Du reste, par cette formule, Balzac ne met pas le réel des mots en concurrence avec le réel extérieur, mais avec d'autres mots (l'état-civil ).

Les fameux Exercices de style, de Raymond Queneau, ont été écrits pour démontrer cette faculté que possède la littérature de s'émanciper du réel pour inventer une réalité exclusivement faite de mots . Queneau y démontre brillamment qu'en littérature, l'objet, c'est la rhétorique, et rien qu'elle :

"   Récit

   Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d'un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd'hui 84), j'aperçus un personnage au cou  fort long qui portait un feutre mou entouré d'un galon tressé au lieu de ruban. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs. Il abandonna d'ailleurs rapidement la discussion pour se jeter sur une place libre.
   Deux heures plus tard, je le revis devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l'échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent. "

    Hellénismes

   Dans un hyperautobus plein de pétrolonautes, je fus martyr de ce microrama en une chronie de métaffluence : un hypotype plus qu'icosapige avec un pétase péricyclé par catoplegme et un macrotrachèle eucylindrique anathématise emphatiquement un éphémère et anonyme outisse, lequel, à ce qu'il pseudolégeait, lui épivédait sur les bipodes mais, dès qu'il euryscopa une coenotopie, il se péristropha pour s'y catapelter.
   En une chronie hystère, je l'esthèsis devant le sidérodromeux stathme hagiolazarique, péripatant avec un compsanthrope qui lui symboulait la métacinèse d'un omphale sphincter.

    Interjections

   Psst ! heu ! ah ! oh ! hum ! ah ! ouf ! eh ! tiens ! oh ! peuh ! pouah ! ouïe ! hou ! aïe ! eh ! hein ! heu ! pfuitt !
   Tiens ! eh ! peuh ! oh ! heu ! bon !      "


Cette étourdissante série de 99 variations (la centième étant sans doute laissée à l'imagination du lecteur), réinvente de multiples façons, à la façon virtuose d'un Beethoven atomisant le thème de Diabelli, l'anecdote banale relatée au degré neutre dans Récit ; pour y parvenir, elle ne s'appuie que sur les seules ressources de la rhétorique. Il est clair que la "réalité" narrée dans Hellénismes, comme dans Interjections, n'a d'autre existence que langagière. L'hypotype plus qu'icosapige de Queneau n'a rien à envier au ptyx mallarméen. Pris dans le tourbillon de ces inventions méthodiquement loufoques, le compte-rendu apparemment "objectif" de Récit devient lui-même pour le moins sujet à caution et n'apparaît, lui aussi, que comme une des multiples (infinies, en fait) possibilités de construire un réel  uniquement fait de langage.

En réalité, sous la forme du jeu (puisqu'elle est toujours un jeu -- jeu aussi sérieux qu'on voudra mais jeu tout de même ), la littérature, art du langage, vend la mèche en dévoilant à la fois les pouvoirs et les limites du langage. Nous vivons dans l'illusion -- utile sans doute -- que le langage est en prise sur la réalité, qu'il nous donne la réalité, alors qu'il invente une réalité parallèle n'obéissant qu'à ses propres lois, réalité censée correspondre au réel extérieur. Plutôt que de dire qu'il  rend compte de ce réel, il serait plus juste de dire que le langage crée des effets de réel,  à la manière d'un peintre expert dans l'art de créer l'illusion. Il est d'ailleurs passionnant d'étudier ces innombrables effets de réel. Par nature, les inventions langagières d'un Mallarmé, d'un Roussel ou d'un Queneau ne sont pas différentes du discours scientifique, par exemple. Pas plus qu'elles en effet, celui-ci ne nous donne  le réel extérieur ; tout au plus nous en propose-t-il des simulations. Dans le fameux : "Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit " du Dom Juan de Molière, l'important n'est pas "deux et deux sont quatre" ou "quatre et quatre sont huit", mais "je crois que". Autrement dit : je fais confiance au langage (des mots et des signes mathématiques) qui me dit que les choses sont  comme cela.   Mais la réalité des choses passera toujours au travers des mailles du filet ingénieux mais imparfait des signifiés du langage. Nous passons notre temps à oublier qu'entre le signifié d'un mot et son référent, la distance est immense et plus infranchissable que celle qui nous sépare de la galaxie d'Andromède.

Parce qu'elle est un art et un jeu, on n'attend pas de la littérature qu'elle justifie les inventions de son discours. Tout autre discours que le sien, en revanche, parce qu'il n'est que discours sur le réel, à propos du réel, et non pas discours du réel, ne peut être tenu pour crédible et utile que s'il subit l'épreuve de la vérification et y résiste. Il est extraordinaire, quand on y pense, que les hommes s'entretuent au nom de discours qui n'ont jamais reçu l'ombre d 'une vérification. La crédulité humaine n'est jamais qu'une confiance aveugle dans de pures constructions langagières.

La littérature toute entière met en oeuvre ce que le linguiste John Austin nomme la fonction performative du langage : il fait exister ce qu'il nomme. On peut se demander si ce n'est pas de très loin sa principale fonction, sa fonction permanente , à l'oeuvre dans toute activité et toute entreprise humaine. Le langage, par sa vertu  performative,  fait exister des dieux et des croyances religieuses qui n'existeraient pas sans lui. Porter Dieu ou le ptyx à l'existence, par la seule profération de son nom, c'est tout un. Tout l'édifice de la connaissance  repose sur cette fonction, ainsi que toute vie sociale. Nos institutions et nos pratiques politiques, par exemple, n'ont pas d'autre existence que langagière. Elles reposent exclusivement sur notre croyance dans l'existence de réalités qui se confondent avec les  mots qui les nomment, ou plutôt sur notre volonté incessamment renouvelée d'y croire.  Les révolutions montrent ce qui se passe quand nous cessons de croire aux mots : les réalités qu'ils désignaient s'évaporent comme fumée; du jour au lendemain, le roi très chrétien n'est plus que le citoyen Capet.


A lire :

John Austin ,   Quand dire c'est faire  ( Editions du Seuil )






samedi 10 mai 2014

Les morts illustres (4) : Gabriel Garcia Marquez

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Selon des sources bien informées, le corps récemment incinéré  à Mexico ne serait pas celui de Gabriel Garcia Marquez. Le cadavre d'un inconnu lui aurait été substitué in extremis.

Les auteurs de cette violation de sépulture ne seraient probablement pas des admirateurs inconditionnels du Prix Nobel, même si, dans la bande, il s'en trouve -- sait-on jamais -- un ou deux qui ont essayé de déchiffrer Cent ans de solitude , mais, plus prosaïquement les membres d'un de ces redoutables gangs colombiens spécialisés dans le dépeçage de leurs victimes, de préférence ante mais parfois, post mortem.

Après avoir ingurgité, au cours d'un repas rituel, les parties nobles du défunt -- coeur, couilles et cerveau -- aux fins de s'incorporer ses supposées vertus, les criminels auraient l'intention de momifier par plastination, après découpage, les restes, dans l'intention de les revendre au détail à des collectionneurs peu scrupuleux. Les fanatiques de littérature qui vendraient jusqu'à leur dernière chemise (je ne fais pas partie de ces extrémistes) pour avoir de quoi se payer un oeil ou une phalange, ou même un bout d'intestin grêle de Garcia Marquez afin de l'exposer sous verre sur le marbre de la cheminée du salon, sont infiniment plus nombreux qu'on ne pense. Cette affaire du corps de l'illustre écrivain colombien débité en petite monnaie anatomique pourrait bien rapporter à ses promoteurs d'extraordinaires profits.

Il est clair qu'au moment de faire les 50 milliards d'économies nécessaires pour équilibrer enfin le déficit national à un niveau décent, le gouvernement français serait bien inspiré de ne pas laisser à d'obscurs malfrats colombiens le monopole d'une  source considérables de revenus. Quand on pense à tout les trésors qu'on laisse pourrir dans les caves du Panthéon... Mais il n'est pas trop tard pour se lancer ! Commençons par les plus anciens (et aussi les plus vénérables, les plus mondialement connus, ce qui accroît singulièrement la valeur de la relique) : Voltaire et Rousseau, par exemple, dont on est au moins sûr qu'aucun héritier ne viendra contester la propriété. Même s'il n'en reste que les os, ils constituent, une fois finement débités, des trésors que les collectionneurs venus du monde entier viendront s'arracher à prix d'or dans les salles des ventes. Sous le couvercle de porphyre des Invalides, il doit bien nous rester quelques bouts de Napoléon. Quelques bas morceaux de quelques unes de nos gloires républicaines, un Clémenceau, un Jules Ferry par exemple, doivent bien traîner quelque part. Certes, un fémur, même complet, de Jules Ferry ne fera jamais s'envoler les enchères chez Sotheby's comme  un bout d'orteil du Petit Tondu, mais ce serait toujours ça de plus dans la tirelire de l'Etat.

Brader ainsi notre patrimoine national ! Sacrilège ! vont hurler certains. Quel sacrilège ? Et le culte des reliques, alors ? Ne savons-nous pas bien quels juteux trafics il soutint pendant tout le Moyen Âge ? Certaines abbayes consentirent à payer des fortunes pour obtenir une vertèbre ou une dent du Christ qui souvent n'était même pas authentique. Alors qu'avec un Jean-Moulin ou même un Jean Jaurès, on n'a pas ce risque.

Quant aux familles, combien d'entre elles trouveraient l'occasion de rétablir des finances délabrées, d'engager dans la maison les travaux en attente depuis des décennies, en faisant plastiniser après décès leur cher défunt, pour peu qu'il ait atteint de son vivant une certaine notoriété ? Rien que le fait que d'avoir un oncle ou un grand-père à l'Académie Française constitue, envisagé sous ce jour, un placement sûr et de haut rapport. Qu'en pense Jean d'Ormesson ?


Additum -


JC écrit : " Déjà que l'adoration des idées est stupide, que dire alors de l'achat des reliques". Certes, mais si on fait le compte des gens qui, au cours de l'histoire, ont fait fortune en vendant cher des trucs inutiles à des crétins, on n'aurait pas fini et on aurait une meilleure idée du fonctionnement du capitalisme. La cote de la relique dépend de nombreux facteurs, psychologiques notamment. Tiens, moi, par exemple, si je pouvais me payer le crâne de Napoléon, pour pas trop cher, rien que pour pisser dedans le matin, eh bien, je sens que ça me ferait du bien. Comme dit à peu près un personnage d'un de nos films-cultes : "Je te dis pas que c'est utile, je te dis que ça soulage."

JC sous-estime l'aspect économique de l'adoration des idées. Par exemple il serait intéressant de proposer à Piketty de tenter de chiffrer les profits générés depuis près de trois millénaires par la diffusion du monothéisme parmi les andouilles. Dommage que je sois un peu vieux pour me découvrir  une vocation de prophète, mais je te garantis que je n'aurais pas de peine à rejoindre vite fait le millime des plus  gros détenteurs du patrimoine, non seulement national mais mondial.







mercredi 7 mai 2014

" Le Capital au XXIe siècle", de Thomas Piketty :le roman vrai de l'inégalité

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          " Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune "

           (  Article premier, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen , 1789 )

 Bien que figurant à l'article premier de notre Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ce principe est loin d'être connu de la plupart de nos concitoyens. Mais connaissent-ils, à vrai dire, le détail de ce texte fondateur de notre démocratie ? Rien n'est moins sûr.

C'est avec raison que Thomas Piketty, place cet article en exergue de son étude sur Le Capital au XXIe siècle, où cet historien de l'économie s'interroge sur le devenir des inégalités sociales en France, en Europe Occidentale et dans le monde, entre 1700 et ce début de XXIe siècle.

Outre les riches dépouillements d'archives aboutissant à de nombreux et parlants tableaux statistiques, Thomas Piketty accorde une place justifiée aux témoignages littéraires, cinématographiques et même à de récentes séries télévisuelles, américaines notamment. C'est ainsi que, pour les premières décennies du XIXe siècle, les romans de Balzac et de Jane Austen lui fournissent des informations précieuses et révélatrices.

Quand on lit Le Père Goriot, la Maison Nucingen ou César Birotteau, on s'aperçoit que le principe posé par les Constituants de 1789 est complètement  nié par les réalités socio-économiques de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. C'est le règne de la rente et de l'héritage. Ce n'est que par la grâce combinée de l'une et de l'autre qu'on peut espérer échapper à la médiocrité sociale. Le mérite personnel n'est à peu près d'aucune efficacité sur ce plan. Accumuler des diplômes ne peut vous faire accéder qu'à un traitement miteux et à une influence nulle. Dans un passage célèbre du Père Goriot, Vautrin en fait la cynique et impeccable démonstration à Rastignac, dont les ambitions (comme celles du Julien Sorel de Stendhal) sont subordonnées à cette condition : épouser une riche héritière (dot minimale : un million  de francs de l'époque environ).

Cette situation n'a très progressivement cessé d'être vraie en France et  en Europe Occidentale qu'à partir de l'extrême fin du XIXe siècle et surtout après la première guerre mondiale, mais seulement au relatif bénéfice des classes moyennes, dont l'émergence, au long du XXe siècle, dans l'ensemble des pays riches, a profondément transformé le paysage social ; ce groupe central, qui représente en France presque la moitié de la population, détient aujourd'hui entre 30 et 40% du patrimoine national. Thomas Piketty écrit :

"  [...] le discours de Vautrin a cessé dans une certaine mesure d'être vrai dans les sociétés européennes au cours du XXe siècle, au moins provisoirement. Pendant les décennies de l'après-guerre, l'héritage est réduit à peu de chose par rapport aux réalités du passé, et pour la première fois peut-être dans l'histoire le travail et les études sont devenus le plus sûr chemin vers le sommet. En ce début  de XXIe siècle, même si toutes sortes d'inégalités ont resurgi, et que de nombreuses certitudes en matière de progrès social et démocratique  ont été ébranlées, l'impression diffuse et dominante reste tout de même que le monde a changé radicalement depuis le discours de Vautrin. Qui conseillerait aujourd'hui à un jeune étudiant en droit d'abandonner ses études et de suivre la même stratégie d'ascension sociale que l'ex-bagnard ? Certes, il peut exister quelques rares cas où mettre la main sur un héritage demeure la meilleure stratégie. mais n'est-il pas plus rentable, et non seulement plus moral, de miser sur les études, le travail et la réussite professionnelle, dans l'immense majorité des cas ? "

Hum... Pour plusieurs raisons, je ne puis m'empêcher de trouver bien optimiste, en dépit de ses réserves, cette présentation des choses par notre savant économiste. En particulier, cette "impression diffuse et dominante est-elle, en 2014, aussi peu contestable qu'elle semblait l'être vers 1960 ? 

La méritocratie ... J'ai cherché en vain dans le TLF un article consacré à ce néologisme dont les première occurrences me restent inconnues. La méritocratie, c'est en somme le remplacement des distinctions sociales (pour parler comme la Déclaration des droits) fondées sur la fortune acquise par la rente et l'héritage par des distinctions fondées, elles, sur le mérite personnel, le savoir, la compétence, la promotion de ces nouvelles distinctions aboutissant à la formation de nouvelles élites, mieux justifiées que les précédentes, du moins on l'espère.

En dépit de réelles avancées au cours du XXe siècle, la méritocratie n'aura jamais constitué qu'un idéal assez vague (et d'ailleurs contestable). D'abord parce que les inégalités fondées sur la possession d'un capital doté d'un appréciable rendement -- capital hérité ou non -- n'ont pas disparu et que, selon les prévisions de Thomas Piketty, elles sont sans doute appelées à se renforcer.  Aux Etats-Unis, en ce début du XXIe siècle, les 400 personnes les plus fortunées perçoivent autant de revenu que les 150 millions les plus pauvres. Thomas Piketty note que " [...] la concentration des patrimoines demeure encore aujourd'hui extrêmement forte : la part du décile supérieur atteint 60% en Europe en ce début du XXIe siècle, et elle dépasse 70% aux Etats-Unis. Quant à la moitié inférieure de la population, elle est tout aussi pauvre en patrimoine aujourd'hui qu'hier : à peine 5% du total en 2010 comme en 1910. Dans le fond, la classe moyenne n'a arraché que des miettes : guère plus d'un tiers du patrimoine en Europe, à peine un quart aux Etats-Unis. Ce groupe central rassemble une population quatre fois plus nombreuse que le décile supérieur, et pourtant la masse des patrimoines qu'il détient est entre deux et trois fois plus faible. "  " En France, précise-t-il, d'après les dernières données disponibles, portant sur les années 2010-2011, la part des 10% les plus riches atteint 62% du patrimoine national, et celle des 50% les plus pauvres n'est que de 4% ". Dans ces conditions, la méritocratie risque d'apparaître comme un remède d'efficacité homéopathique et  comme un paravent hypocrite à une situation d'inégalité sociale massive.

Du reste, nous savons bien que le fonctionnement idéal d'un régime méritocratique est resté faussé par ce que la sociologie de Pierre Bourdieu a parfaitement mis en lumière : l'influence du capital financier et du capital culturel acquis sur la distribution des positions sociales enviables. Il y a beau temps qu'on sait que pour intégrer l'X ou Normale Sup, réussir des études de droit, de médecine ou de pharmacie, il vaut mieux être issu d'une famille bourgeoise financièrement et cultuellement bien nantie que d'une famille modeste. Bourdieu n'a d'ailleurs fait que théoriser ce que tout le monde savait déjà. Quant à l'école, il n'est pas sûr qu'en dépit d'un nombre appréciable de réussites personnelles, qui  sont autant d'arbres cachant la forêt, elle soit parvenue à autre chose qu'à reproduire globalement les inégalités sociales. Le résultat est que les élus de la méritocratie -- surtout aux échelons supérieurs -- se recrutent un peu trop souvent parmi les héritiers.

Le talon  d'Achille de la méritocratie, c'est sans doute que ses progrès (et ses reculs) sont inséparables du fonctionnement et des aléas de l'économie capitaliste. Par exemple, on sait que la hiérarchie des salaires n'est que partiellement régie par le savoir et les compétences; elle l'est aussi par la loi de l'offre et de la demande; en particulier, les salaires mirobolants de certains chefs d'entreprise, hauts responsables ou autres acteurs de l'économie (tels les traders) sont moins dus à leurs talents réels qu'à une concurrence effrénée aboutissant à une surenchère permanente. Cette inflation largement artificielle des revenus des plus hauts cadres est très sensible en France depuis le début des années 90. A une échelle plus modeste qui est celle que connaissent la plupart des salariés, la méritocratie ne continue de fonctionner, avec les hoquets de plus en plus prononcés que l'on sait, que s'il existe sur le marché du travail des emplois permettant d'assurer leur juste récompense à des efforts consentis par les candidats à la promotion par le mérite qui les auront conduits plusieurs années après le bac à décrocher des diplômes, flatteurs, certes, sur un CV, mais inutiles quand il s'agit de décrocher le job en rapport, de toute façon absent.

Si l'on ajoute une baisse globale probable du niveau réel des rémunérations, la méritocratie risque fort d'être le miroir aux alouettes du XXIe siècle. Et comme méritocratie rime avec démocratie.... A moins d'inventer d'autres formes de méritocratie et de démocratie que celles que le XXe siècle aura connues. Ce qui est sûr, c'est qu'une démocratie qui renonce à réduire l'inégalité sociale usurpe le nom de démocratie.

Il ne s'agit pas seulement de réduire les inégalités. Il s'agit de faire que cette réduction permette d'améliorer la condition matérielle des plus démunis et d'augmenter significativement leurs chances de sortir leur épingle du jeu social. Ceux qui croient avoir réglé la question en prétendant que les inégalités sociales ne sont qu'une variante des inégalités naturelles et qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à laisser les choses suivre leur pente sans intervenir s'identifient avec les partisans du libéralisme économique le plus effréné. L'idée qu'ils se font de la  société et de la place de la vie politique dans la société est aussi rétrograde qu'inepte. Il y a décidément en ce monde beaucoup trop de gens pour s'accommoder sans états d'âme de l'assassinat quotidien de Mozart.

Il faut lire attentivement ce livre exemplairement précis et lucide pour se faire une idée de ce qu'est l'égalité réelle dans un pays qui arbore fièrement le mot égalité dans sa devise. Tout au long du XXe siècle, la part de patrimoine national dévolue aux 50% de Français les plus pauvres sera restée inférieure à 5%. "Tout au long du XIXe siècle comme du XXe siècle, écrit Thomas Piketty, la moitié de la population ne possède quasiment aucun patrimoine. En particulier,  à l'âge du décès, on constate qu'environ la moitié la plus pauvre ne possède aucun actif immobilier ou financier susceptible d'être transmis, ou bien que les maigres biens sont entièrement absorbés par les frais liés au décès ou par les dettes (auquel cas les héritiers choisissent généralement de renoncer à l'héritage". Au tournant du troisième millénaire, les choses n'ont somme toute guère changé, du moins pour la masse des plus pauvres, depuis l'époque du père Goriot.


Note -

Le livre de Thomas Piketty a connu aux Etats-Unis un succès sans précédent, s'agissant d'un ouvrage d'économie plutôt austère. Une des raisons en est sans doute que, s'appuyant abondamment sur les travaux d'économistes américains, l'auteur y étudie avec un soin particulier l'évolution sur deux siècles de la répartition des patrimoines et des revenus aux Etats-Unis. Ce qu'il en dit est propre à bousculer quelques idées reçues.

Il est amusant de noter que, paru en France en septembre 2013, le livre de Piketty a reçu un accueil à ma connaissance fort discret, jusqu'au moment où il s'est retrouvé en tête des ventes aux Etats-Unis. Il a fait alors l'objet en France de critiques croisées émanant à la fois des économistes libéraux et d'intellectuels gauchistes. Tandis qu'un Nicolas Baverez parlait de "marxisme de sous-préfecture", un Didier Eribon n'est pas loin de dénoncer Piketty comme un fourrier du Front National ! Il est vrai que le Capital au XXIe siècle peut difficilement passer pour la Bible d'une nouvelle révolution prolétarienne mondialisée quand on lit, par exemple, le chapitre intitulé La hiérarchie morale des fortunes, où l'auteur défend l'idée de " l'introduction d'un impôt progressif annuel sur les plus grandes fortunes mondiales , seule façon de permettre un contrôle démocratique de ce processus particulièrement explosif " [l'accroissement exponentiel de ces fortunes] "tout en préservant le dynamisme entrepreneurial et l'ouverture économique internationale" et où, un peu plus loin, il note que "toute fortune est à la fois en partie justifiée et potentiellement excessive " . Il y a dans ces affirmations pour le moins mesurées de quoi faire grincer des dents à un militant révolutionnaire (je ne sais pas si c'est le cas d'Eribon). Mais sans doute est-il plus urgent pour Piketty d'insister sur le danger que l'accroissement mécanique, d'autant plus accéléré qu'elles sont grandes, des fortunes, partout dans le monde, phénomène parfaitement étranger en soi à toute idée de justice et de morale, fait peser sur la démocratie et sur la justice sociale.

Ainsi le livre de Piketty n'est nullement un ouvrage militant, dans un sens ni dans l'autre, mais d'abord l'étude, fort éclairante, d'un historien de l'économie. Eribon reproche notamment à Piketty d'ignorer les enseignements de la sociologie de Bourdieu, alors que l'auteur du Capital au XXIe siècle, qui n'est pas lui-même sociologue, ne cesse d'insister sur la nécessité d'une approche sociologique  pour contribuer à expliquer les phénomènes économiques. Eribon, dans son article publié dans Le Monde du 11 mai, feint d'ignorer que le capital culturel et le capital social, dont les livres de Bourdieu soulignent l'importance dans la production des inégalités, sont très largement des produits du capital économique et financier tout court. Eribon pose brièvement le problème de la légitimité et de l'efficacité de la méritocratie. Mais en admettant  qu'on puisse dissocier le capital culturel et le capital social du capital financier, quels mécanismes imaginer, autres que la méritocratie (dont le moteur est la réussite scolaire), capables de réduire significativement les inégalités de leur répartition ?

Même si le livre de Piketty propose à la fin quelques antidotes ( le fameux impôt progressif annuel sur les plus grandes fortunes mondiales ) au creusement des inégalités au XXIe siècle, son intérêt est avant tout informatif et pédagogique, et un précieux outil pour la réflexion. Avant de nous faire une opinion sur la valeur des critiques qui lui sont opposées, commençons par le lire, et attentivement ! Ce livre mérite beaucoup mieux que les approches polémiques hâtives biaisées par les positions idéologiques de leurs auteurs, telles que les articles de Baverez et d'Eribon en fournissent des échantillons.


Thomas Piketty ,  Le Capital au XXIe siècle ( Seuil )


Nicolas Baverez ,  Piketty, un marxisme de sous-préfecture  ( Le Point du 26/09/2013 )

Didier Eribon ,  La Gauche contre elle-même  ( le Monde du 11/05/2014 )


Additum -

JC se gausse un peu facilement du principe inscrit dans l'article premier de notre Déclaration des droits. On se bornera à lui rappeler que ce principe a inspiré nombre d'actions politiques, de natures diverses, inégalement efficaces mais très concrètes. La réduction des inégalités sociales et leur soumission à des règles de justice élémentaire est en effet un combat jamais gagné d'avance mais qui peut et doit se mener. Des exemples historiques célèbres attestent d'une réduction drastique des inégalités dans un contexte dramatique  : les échafauds de la Terreur, la révolution de 1917, le Kampuchea démocratique. Des initiatives émanant d'organisations plus restreinte (Bande à Baader, Brigades Rouges, Action Directe) ont également fait la preuve dans le passé de formes d'action efficaces pour l'élimination de détenteurs de grosses fortunes, d'acteurs majeurs de l'entreprise capitaliste ou de leurs soutiens politiques. On n'est pas obligé d'applaudir à ces solutions limites, mais elles figurent de fait dans la panoplie des solutions envisageables; elles sont les plus redoutables et deviennent plus probables à mesure que les inégalités deviennent de moins en moins supportables. Heureusement il existe des solutions plus douces  telles que  l'impôt et  diverses mesures prises par les Etats ( la lutte coordonnée contre l'évasion fiscale par exemple). C'est en effet de l'action de l'Etat   -- et sans doute, de plus en plus, d'une action coordonnée des Etats -- qu'on doit attendre les formes les plus efficaces d'action contre l'inégalité sociale. Moins paradoxalement qu'il n'y paraît, le dépérissement de l'Etat que les marxistes espéraient comme couronnement de la révolution prolétarienne est en réalité l'effet le plus évident d'un libéralisme économique effréné. En France, comme partout dans le monde le renforcement de l'Etat et la mise en place d'une politique à long terme, aussi patiente  et obstinée qu'il le faudra, visant la réduction des inégalités sociales, est un objectif militant qui devrait fédérer et qui fédérera tous ceux qui ne s'accommodent pas du monde comme il va.

La lutte pour une répartition plus équitable des richesses das une société est inséparable de la lutte pour la démocratie; pas seulement une lutte pour la sauvegarde de la démocratie existante, mais une lutte pour la création d'institutions et de pratiques  nouvelles propres à remédier aux insuffisances et aux  impuissances des institutions démocratiques héritées du passé. La démocratie est toujours à inventer et à perfectionner. La lecture du livre de Thomas Piketty est des plus stimulantes à cet égard.




mardi 6 mai 2014

Le rêve du retraité marseillais

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     Ah, se taper Fanny à l'heure du pastis en visionnant Plus belle la vie !



Note 1 -

Se taper Fanny, c'est tout de même mieux que se taper Tapie.












dimanche 4 mai 2014

Lafcadio dans le haut-Var

1097 -


Ce matin chez ma boulangère favorite. On échange sur le temps qu'il fait. Derrière-moi, dans la petite file des clients, un grand type, nettement plus mince que moi, costume élégant, bronzé, boule à zéro, l'air parisien en vacances, me toise en silence sous mon panama.

A la sortie, il me double, l'air hautain, balançant insolemment sa baguette. Je lui emboîte le pas. Il enquille une ruelle tournante que je connais, bordée de hautes maisons aux volets fermés. Jamais personne dans ce long passage écarté.

Je double le pas, le dépasse, me plante face à lui.

 -- Va te faire foutre.

--  Pardon ?

-- Va te faire foutre.

-- Non mais dites donc...

Mais j'ai déjà sorti de mon panier la dague qui ne me quitte  plus. Une pièce de collection, une merveille. Vingt bons centimètres en pur acier de Tolède, quotidiennement affûtés, pour le cas. Je la lui plante dans le bide.

Il se plie en émettant un vague borborygme. Je triple la mise.

Il est à quatre pattes. Je prends mon élan, et d'un coup de mon soulier à bout ferré, je lui bousille les dents. Je veux entendre les os craquer. Je quadruple la mise. J'entends les os craquer.

Il est inerte à plat-ventre. De ma bonne lame de Tolède, je  lui cisaille la nuque. jusqu'à l'os. Sectionne la moëlle épinière. Bref soubresaut du lapin.

J'achève en lui pissant dessus. Dommage pour le beau costume.

Encore un qu'on attendra en vain pour le déjeuner dominical en famille.

L'incident ne m'aura retardé que de cinq minutes. Par une ruelle adjacente, je m'escape d'un pas vif. Allégresse gamine. Merveilleusement détendu. Rien de tel qu'un peu d'exercice matinal pour se sentir tout requinqué, tout neuf.

Rapidité de l'action, précision, netteté. vérité sans emphase du geste. De la belle ouvrage.

La vie est belle.

Chemin faisant, je m'interroge sur le problème gidien. L'acte gratuit est-il possible ? Je ne pense pas. D'instinct, je ne blairais pas ce type. J'ai simplement apuré ce compte à chaud.

Le meurtre comme acte d'hygiène hebdomadaire ? L'éventualité de ses bienfaits psychiques ne saurait être écarté d'un revers de main. De quoi nourrir un rapport qui, n'en doutons pas, ferait sensation à l'Académie de Médecine , et dans les colonnes de Science .

Le ciel est merveilleusement bleu. Mais la boulangère m'a dit qu'on attendait de l'orage pour cet après-midi.

Qu'à  cela ne tienne. Je poursuivrai au chaud sous la couette la lecture de Piketty. Ardu mais substantiel.

Additum - (5 mai)

Vingt-quatre heures après avoir expédié le quidam, ma prise de sang est formelle : mes plaquettes sont remontées à des niveaux jamais atteints, et mes marqueurs tumoraux se sont effondrés. Au J.T.de midi, Elise Lucet et son médecin-conseil nous faisaient tout un pataquès sur les bienfaits du sport dans le traitement du cancer. Du pipeau. Rien ne vaut le meurtre. Du reste l'exercice virtuose du meurtre n'est-il pas une des formes du sport de haut niveau ? Je m'attelle séance tenante à mon rapport à l'Académie de médecine.



Thomas De Quincey ,  De l'Assassinat considéré comme un des beaux arts



vendredi 2 mai 2014

" There will be blood ", de Paul Thomas Anderson : logique du capital à l'état naissant

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Dans mon enfance, l'anecdote du premier Rockefeller se baissant pour ramasser  l'épingle était encore très connue ; bien que, de ce côté-ci de l'Atlantique tout au moins, on la trouvât généralement assez caricaturale et nunuche, elle n'avait pas perdu toute sa vertu pédagogique et édifiante. On devrait se garder d'en minimiser la portée symbolique et de négliger la vérité qu'elle contient : celle de l'esprit même du capitalisme.

Supposons que, dans une rue déserte, vous tombiez par hasard sur un type qui a repéré une épingle dans la poussière et qui s'apprête à la ramasser. Ou bien vous le laissez faire et vous passez votre chemin avec un sourire indulgent : dans ce cas vous n'avez pas vraiment vous même l'esprit capitaliste. Ou bien, sans vous faire repérer du type et en vous assurant d'un rapide coup d'oeil que la rue est déserte, vous vous emparez d'un quelconque instrument contondant  -- pavé, bouteille vide, vieux bout de tuyau -- et vous lui fracassez la tête pour le compte. Puis vous vous saisissez de l'épingle que vous mettez dans votre poche, avant de disparaître: vous avez l'esprit capitaliste.

La démarche  capitaliste type consiste en effet à s'approprier aux moindres frais une marchandise dont la valeur marchande est au départ supposée faible, pour la revendre plus tard le plus cher possible, de façon à empocher la plus-value maximale. Le problème est que vous n'êtes généralement pas seul sur le coup, il s'agit donc d'éliminer les concurrents. La façon la plus radicale d'y parvenir, c'est de les tuer. Ne dit-on d'ailleurs pas souvent d'un homme d'affaires efficace que c'est un tueur ? Prenons les métaphores au pied de la lettre, elles sont souvent porteuses de vérité. 

Et ainsi, de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, si vous n'êtes pas une insouciante cigale, si vous avez l'esprit qu'on dit d'entreprise et si dieu vous prête vie, vous parviendrez à vous constituer un capital de plus en plus conséquent qui ne consistera plus en une seule épingle ni même en un stock d'un millier d'épingles, mais en des stocks d'épingles de toutes sortes, puis en machines à fabriquer les épingles, en usines à faire fonctionner ces machines, puis de fil en épingle, vous serez passé à bien d'autres marchandises que les épingles, vous serez peut-être passé roi de la machine à coudre, de la machine à café, du soda en boîte, etc. etc. Vous aurez investi, vous aurez placé, pris des participations chez Alstom, chez Fagor, etc. etc. Vous, ou vos enfants ou petits-enfants ou arrière-petits-enfants car, pour que le capital fasse boule de neige, il faut généralement du temps, un bon bout de temps. c'est l'histoire des Rockefeller. C'est une peu aussi l'histoire que Paul Thomas Anderson nous raconte dans There will be blood à travers celle de son héros incarné par Daniel Day-Lewis, bien que les aspects édifiants et rassurants manquent un peu. Je me demande si c'est un des films favoris de Nicolas Baverez. J'ai un petit doute à ce sujet.

Pour revenir à mon enfance, dans les années cinquante du siècle dernier, une des tartes à la crème de la propagande communiste était de présenter les Etats-Unis comme le temple abhorré du capitalisme. A l'époque, cette image d'Epinal correspondait approximativement à une réalité, bien que, même en ces années-là, les vrais temples du capitalisme, ce fussent encore, en dépit des effets désastreux de deux guerres mondiales, des pays de la vieille Europe, la France et le Royaume-Uni en tête. Pour se faire une idée de cette question de savoir ce qu'est un pays capitaliste, il faut absolument lire Le Capital  au XXIe siècle, de Thomas Piketty, un livre qui fait justement un tabac aux Etats-Unis, alors que sa publication en France, il y a plus d'un an, est quasiment passée inaperçue.

En tout cas, vers le premier tiers du XIXe siècle, à l'époque où Alexis de Tocqueville la décrivait dans De la Démocratie en Amérique, l'Amérique d'avant la guerre de Sécession était peut-être déjà un pays capitaliste, mais alors, tout juste dans l'enfance. Pour qu'un pays soit capitaliste, en effet, Monsieur de la Palisse nous dirait qu'il doit posséder du capital . Or pour cela, il faut qu'il produise en abondance des produits à haute valeur ajoutée, de façon à dégager suffisamment de profits sur une durée suffisamment longue pour que les intérêts s'accumulent. Il  faut aussi une population suffisamment nombreuse pour assurer, diversifier et consommer cette production, et pour qu'une classe de capitalistes se constitue. Or, dans l'Amérique rurale et sous-peuplée des années 1830/1840, où l'industrie est à peine naissante,  où la terre est si abondante que son prix est dérisoire, ces conditions ne sont pas réunies (exception faite du capitalisme négrier des Etats du Sud).

Au tournant des XIXe et XXe siècle, en dépit de la révolution industrielle et de l'urbanisation qui ont touché des régions relativement restreintes d'un pays qui, en revanche, s'est démesurément agrandi, les choses n'ont pas tellement changé. L'Amérique est peuplée, pour l'essentiel, d'immigrants pauvres qui se débattent pour survivre. La plupart crèveront dans leur misère, quelques uns s'en sortiront : c'est le cas du héros de There will be blood. A quel prix, c'est tout le sujet du film.

Notons que cette situation (de sous-développement, dirait-on aujourd'hui) peut se révéler propice à l'essor d'un capitalisme local, pour peu que les conditions s'y prêtent (présence de matières premières à exploiter, par exemple). La masse de pouilleux prêts à se faire gruger pour une poignée de pois secs ou à marner dans des conditions acrobatiques pour des salaires de misère constitue en effet un atout notable.

C'est là que le film de Paul Thomas Anderson prend une valeur pédagogique et démonstrative saisissante. Son héros est en effet un des ces innombrables pouilleux qui, en ces années qu'on appelle en Europe la Belle Epoque, sont prêts à tout (c'est-à-dire à crever) pour survivre. Du fond de son trou de mine, au risque à chaque instant de s'y briser les reins et d'y achever dans la boue une existence solitaire, il extrait quelques médiocres quantités de minerai d'or et d'argent : de quoi survivre, de quoi acheter un peu de matériel. Puis voilà que du pétrole noie le fond de son puits; c'est le moment où cette matière première, d'utilité à peu près nulle quelques décennies plus tôt, voit sa cote monter et sa recherche s'intensifier. Du coup, notre mineur chanceux trouve de quoi se payer quelques ouvriers, de quoi augmenter la production. C'est le début d'une ascension sociale.

Mais tout n'est pas joué. Car pour réussir les coups suivants, il y faudra des qualités (disons plutôt des dons, pour ne fâcher personne) dont n'importe qui n'aurait pas été doté à sa place. De l'obstination : il en a. Dur à la peine : il l'est. Capable de payer de sa personne dans les coups dur : pas de problème. Mais pour faire la différence, il faut une certaine manière d'être à l'égard des autres : une certaine méfiance, voire une certaine hostilité générale; considérer l'autre a priori comme un adversaire, un rival, un concurrent, un ennemi, le type qui va ramasser avant vous l'épingle de Rockefeller; n'accepter sa présence que comme un subordonné contrôlé,  exploité,  au mieux comme un associé, sous conditions, avantageuses, le plus avantageuses. Pour multiplier ses forages, il a besoin d'acheter des terres. Ceux qui les possèdent sont des péquenots misérables qui survivent sur leurs tas de cailloux et qui ignorent qu'ils vivent sur un tas d'or ou bien, s'ils le savent, sont dans l'incapacité de l'exploiter eux-mêmes. Il n'a pas son pareil pour les embobiner et les amener à vendre au meilleur prix (pour lui). Moyenne des prix des terres agricoles dans la région à l'époque : six dollars l'arpent; une misère. Dans les cas de résistance du péquenot, ne pas hésiter à recourir à la ruse : au début des années 1900, le savoir-faire de l'apprenti Rockefeller qu'est Daniel Plainview se résume à l'art de baiser la gueule au bouseux qui n'a pas saisi qu'en quelques années la nature et la valeur de son capital avaient radicalement changé ; ce que réalise Daniel Plainview à un stade relativement artisanal, quoique déjà fort lucratif , la Standard Oil le réalise sur une toute autre échelle; le film est très explicite à ce sujet.

Dans  sa résistible (?) ascension, Arturo -- je veux dire Daniel  -- Daniel Plainview --va tout de même se heurter au fils d'un de ces péquenots  dont la dévotion adoucit (ou aggrave) la misère, une espèce de cinglé qui s'est découvert une vocation de prêcheur frénétique, des visions et des dons de guérisseur, de quoi fanatiser la communauté du coinsteau. De ces incontestables dons, il escompte manifestement, lui aussi, une certaine reconnaissance sociale. Comme liquide salvateur, y a pas que le pétrole, après tout. Y a aussi le sang du Christ. Il s'agit de savoir si une alliance est possible entre ces deux coqs d'envergure encore locale mais aux ambitions grandioses. L'allumé aux visions va finir par gagner un point apparemment décisif en achetant son âme à notre pétrolier pour le prix d'un pipeline, avec un petit chantage à la clé. Affaire à suivre.

Mais la rivalité potentiellement saignante entre Daniel et son directeur de conscience d'occasion n'est pas ce qui fait le principal intérêt de ce film. Ce que nous donne avant tout à voir Paul Thomas Anderson, c'est le processus de déshumanisation progressive de Daniel, achevée à la fin du film (" J'ai fini! " s'exclame, avec une apparente satisfaction, celui-ci, juste après avoir fracassé le crâne du prêcheur à  coups de quille de bowling ).

Dans le premier tiers du film en effet, en dépit de traits assez antipathiques ou inquiétants, Daniel apparaît comme un assez bon bougre au total, capable de se préoccuper du sort des autres, des enfants en particulier, capable de solidarité, apparemment soucieux du devenir de la communauté à laquelle il s'est intégré, tenant à l'occasion des propos qui esquissent la figure du politicien local, puis de plus grande envergure, qu'il aurait pu devenir; mais peu à peu ces qualités s'altèrent, disparaissent ou sont remplacées par leur contrefaçon caricaturale. Significativement, ce processus de dégradation semble synchrone avec l'augmentation de l'envergure de ses affaires, et avec le fait qu'il s'éloigne de plus en plus des réalités concrètes de ses débuts pour n'avoir avec elles qu'une relation de plus en plus abstraite, celle de l'homme d'affaires, de l'homme d'argent. Symptomatique est la façon dont il traite la question de la famille : d'une susceptibilité agressive dès qu'on  fait mine de toucher à sa "famille", cet errant solitaire va se débarrasser de ce qui lui en tient lieu, d'abord en tuant le (faux) frère inopinément débarqué chez lui, puis en reniant son fils adoptif coupable de vouloir créer à son tour sa propre entreprise, c'est-à-dire de devenir un concurrent de son père, perspective qui, pour celui-ci, est proprement insupportable.

La solitude, avec le fric, et le secours du whisky, dans la magnifique demeure qu'il s'est fait construire, tels semblent, alors qu'il vient d'envoyer définitivement son ersatz de fils au diable , les signes les plus tangibles de sa "réussite". C'est alors que débarque inopinément Frère-Prêcheur, parti pour conquérir la grande ville où il a trouvé la perdition et  flambé ses dernières pépètes. Il aurait bien besoin, lui aussi, d'un puits de pétrole ou deux pour se relancer et il compte sur notre pétrolier pour lui faciliter la tâche. Pourquoi pas un peu de pétrole pour le service de dieu, merdre ! -- S'associer dans le pétrole au nom du Seigneur ? Et mon cul, sale bâtard tout juste bon à chevroter  tes cantiques, tu vas voir ce qu'il en coûte de vouloir mélanger les genres. Pour tenter d'obtenir ce qu'il implore, il lui faudra se proclamer faux prêcheur et clamer à tous les échos l'inexistence de dieu avant d'être massacré à coups de quille de bowling pour prix de sa tartufferie. Ses contradictions ne pèsent pas lourd face à la logique de la violence, elle-même au moins clairement assumée, de son assassin.

Logique de la violence. Cette violence est celle de l'homme incarné par Daniel Day-Lewis. Elle a toujours été en lui. Mais elle est d'abord celle de l'entreprise qui, dès les premiers coups de pioche au fond du puits boueux, a pris possession de lui corps et âme. Daniel est paranoïaque, sans doute. Mais c'est l'entreprise capitaliste, saisie ici sous sa forme naissante, élémentaire et simple, qui est, par nature, paranogène, parce que, par nature, fondamentalement, irrémédiablement violente.



There will we blood, film de Paul Thomas Anderson, avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano

Le Capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty   ( Seuil )