mardi 13 mai 2014

Ceci n'est pas une pipe

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Dans L'Invisible, Clément Rosset s'interroge sur certaines expériences littéraires aux limites, telles que celle de Mallarmé et celle de Raymond Roussel : " Il existe en France et ailleurs, écrit-il, une littérature qui s'est donné pour but avoué, et parfois atteint, de suggérer des personnes,des lieux, des objets qui, coupés qu'ils sont de toute relation avec ce qui pourrait sembler être leurs congénères existants, ne possèdent comme document d'identité qu'un certificat de non-existence. Ce but semble paradoxal et inaccessible d'emblée : comment évoquer ce qui n'existe pas, donner l'idée d'une chose qui n'est aucune chose? "  Et de donner l'exemple du fameux  ptyx  mallarméen  -- "Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx "  --, objet qui n'a jamais eu d'autre existence que dans ce vers, et qui semble d'ailleurs avoir été créé pour les besoins de la rime avec onyx. Même entreprise d'exclusion du réel chez le Roussel d'Impressions d'Afrique, pour qui "l'oeuvre ne devait contenir rien de réel ni rien devoir à l'observation du monde ".

Je me demande si ces tentatives extrêmes ne sont pas, au fond, emblématiques de la tendance à refuser le monde extérieur,  pas toujours aussi apparente que chez Mallarmé ou Roussel, mais qui n'en est pas moins  profondément consubstantielle à toute création littéraire . La littérature, parce qu'elle est art du langage, ne renvoie jamais au réel qu'en apparence, et  ne feint de s'inspirer de lui que pour mieux le nier. Toute littérature authentique invente son objet, dont la ressemblance avec les objets extérieurs est trompeuse, illusoire. L'objet de la littérature, quel qu'il soit, n'a d'existence que langagière. Il vient au monde par le langage, ne vit que dans le langage et pour le langage. Même la célèbre formule balzacienne exprimant son ambition de "faire concurrence à l'état-civil"  n'annonce qu'en apparence un projet réaliste : il s'agit bien, plutôt que de se soumettre au réel extérieur, de s'affranchir du réel, de le dépasser, en lui opposant un univers dont le seul langage permet et garantit l'existence. Du reste, par cette formule, Balzac ne met pas le réel des mots en concurrence avec le réel extérieur, mais avec d'autres mots (l'état-civil ).

Les fameux Exercices de style, de Raymond Queneau, ont été écrits pour démontrer cette faculté que possède la littérature de s'émanciper du réel pour inventer une réalité exclusivement faite de mots . Queneau y démontre brillamment qu'en littérature, l'objet, c'est la rhétorique, et rien qu'elle :

"   Récit

   Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d'un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd'hui 84), j'aperçus un personnage au cou  fort long qui portait un feutre mou entouré d'un galon tressé au lieu de ruban. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait ou descendait des voyageurs. Il abandonna d'ailleurs rapidement la discussion pour se jeter sur une place libre.
   Deux heures plus tard, je le revis devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l'échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent. "

    Hellénismes

   Dans un hyperautobus plein de pétrolonautes, je fus martyr de ce microrama en une chronie de métaffluence : un hypotype plus qu'icosapige avec un pétase péricyclé par catoplegme et un macrotrachèle eucylindrique anathématise emphatiquement un éphémère et anonyme outisse, lequel, à ce qu'il pseudolégeait, lui épivédait sur les bipodes mais, dès qu'il euryscopa une coenotopie, il se péristropha pour s'y catapelter.
   En une chronie hystère, je l'esthèsis devant le sidérodromeux stathme hagiolazarique, péripatant avec un compsanthrope qui lui symboulait la métacinèse d'un omphale sphincter.

    Interjections

   Psst ! heu ! ah ! oh ! hum ! ah ! ouf ! eh ! tiens ! oh ! peuh ! pouah ! ouïe ! hou ! aïe ! eh ! hein ! heu ! pfuitt !
   Tiens ! eh ! peuh ! oh ! heu ! bon !      "


Cette étourdissante série de 99 variations (la centième étant sans doute laissée à l'imagination du lecteur), réinvente de multiples façons, à la façon virtuose d'un Beethoven atomisant le thème de Diabelli, l'anecdote banale relatée au degré neutre dans Récit ; pour y parvenir, elle ne s'appuie que sur les seules ressources de la rhétorique. Il est clair que la "réalité" narrée dans Hellénismes, comme dans Interjections, n'a d'autre existence que langagière. L'hypotype plus qu'icosapige de Queneau n'a rien à envier au ptyx mallarméen. Pris dans le tourbillon de ces inventions méthodiquement loufoques, le compte-rendu apparemment "objectif" de Récit devient lui-même pour le moins sujet à caution et n'apparaît, lui aussi, que comme une des multiples (infinies, en fait) possibilités de construire un réel  uniquement fait de langage.

En réalité, sous la forme du jeu (puisqu'elle est toujours un jeu -- jeu aussi sérieux qu'on voudra mais jeu tout de même ), la littérature, art du langage, vend la mèche en dévoilant à la fois les pouvoirs et les limites du langage. Nous vivons dans l'illusion -- utile sans doute -- que le langage est en prise sur la réalité, qu'il nous donne la réalité, alors qu'il invente une réalité parallèle n'obéissant qu'à ses propres lois, réalité censée correspondre au réel extérieur. Plutôt que de dire qu'il  rend compte de ce réel, il serait plus juste de dire que le langage crée des effets de réel,  à la manière d'un peintre expert dans l'art de créer l'illusion. Il est d'ailleurs passionnant d'étudier ces innombrables effets de réel. Par nature, les inventions langagières d'un Mallarmé, d'un Roussel ou d'un Queneau ne sont pas différentes du discours scientifique, par exemple. Pas plus qu'elles en effet, celui-ci ne nous donne  le réel extérieur ; tout au plus nous en propose-t-il des simulations. Dans le fameux : "Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit " du Dom Juan de Molière, l'important n'est pas "deux et deux sont quatre" ou "quatre et quatre sont huit", mais "je crois que". Autrement dit : je fais confiance au langage (des mots et des signes mathématiques) qui me dit que les choses sont  comme cela.   Mais la réalité des choses passera toujours au travers des mailles du filet ingénieux mais imparfait des signifiés du langage. Nous passons notre temps à oublier qu'entre le signifié d'un mot et son référent, la distance est immense et plus infranchissable que celle qui nous sépare de la galaxie d'Andromède.

Parce qu'elle est un art et un jeu, on n'attend pas de la littérature qu'elle justifie les inventions de son discours. Tout autre discours que le sien, en revanche, parce qu'il n'est que discours sur le réel, à propos du réel, et non pas discours du réel, ne peut être tenu pour crédible et utile que s'il subit l'épreuve de la vérification et y résiste. Il est extraordinaire, quand on y pense, que les hommes s'entretuent au nom de discours qui n'ont jamais reçu l'ombre d 'une vérification. La crédulité humaine n'est jamais qu'une confiance aveugle dans de pures constructions langagières.

La littérature toute entière met en oeuvre ce que le linguiste John Austin nomme la fonction performative du langage : il fait exister ce qu'il nomme. On peut se demander si ce n'est pas de très loin sa principale fonction, sa fonction permanente , à l'oeuvre dans toute activité et toute entreprise humaine. Le langage, par sa vertu  performative,  fait exister des dieux et des croyances religieuses qui n'existeraient pas sans lui. Porter Dieu ou le ptyx à l'existence, par la seule profération de son nom, c'est tout un. Tout l'édifice de la connaissance  repose sur cette fonction, ainsi que toute vie sociale. Nos institutions et nos pratiques politiques, par exemple, n'ont pas d'autre existence que langagière. Elles reposent exclusivement sur notre croyance dans l'existence de réalités qui se confondent avec les  mots qui les nomment, ou plutôt sur notre volonté incessamment renouvelée d'y croire.  Les révolutions montrent ce qui se passe quand nous cessons de croire aux mots : les réalités qu'ils désignaient s'évaporent comme fumée; du jour au lendemain, le roi très chrétien n'est plus que le citoyen Capet.


A lire :

John Austin ,   Quand dire c'est faire  ( Editions du Seuil )






1 commentaire:

JC a dit…

On pourrait croire que l'affirmation "Il est extraordinaire, quand on y pense, que les hommes s'entretuent au nom de discours qui n'ont jamais reçu l'ombre d 'une vérification." est vraie. Certes ... !

Cependant, on imagine volontiers qu'il doit être possible pour une humanité muette de s'entretuer sans discours !

Simplement par "inclinaison naturelle au meurtre, à la violence, aux conflits et combats à causalité non-langagière"