vendredi 30 mai 2014

De la valeur relative des biens de ce monde

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Nous ignorons le plus souvent la valeur réelle pour nous de ce que nous possédons, au point de lui accorder une valeur imaginaire bien plus grande  (ou bien plus petite) que ce qu'elle est en réalité. Le résultat est que nous entretenons  toutes sortes d'illusions préjudiciables à notre bonheur.

Pour nous guérir de ces erreurs, Schopenhauer propose la méthode suivante :

" [...] nous devrions plus souvent nous demander : " Comment cela serait-il si cela ne m'appartenait pas ? " J'entends par là que nous devrions parfois nous efforcer de nous représenter les biens que nous possédons comme il nous apparaîtraient après les avoir perdus ; et je parle ici des biens de toute espèce : richesse, santé, amis, maîtresse, épouse, enfant,  cheval et chien ; car ce n'est le plus souvent que la perte des choses qui nous en enseigne la valeur ."

Ces lignes prennent toute leur saveur quand on les replace dans les développements qui les entourent : Schopenhauer nous y conseille de nous détacher de tout ce qui ne dépend pas de nous, de préserver et de cultiver le seul bien qui nous appartienne vraiment, notre esprit, de vivre dans la solitude -- " la sociabilité, écrit-il, appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés ou détraqués " --,  et fait l'éloge de la vieillesse , moment de la vie le plus propice à la découverte et à la jouissance de tous les bienfaits d'une existence solitaire. En effet :

" Avec les progrès de l'âge néanmoins, le sapere aude devient à cet égard de plus en plus facile et naturel ; vers la soixantaine, le penchant à la solitude arrive à être tout-à-fait naturel, presque instinctif. En effet, tout se réunit alors pour le favoriser. les ressorts qui poussent le plus énergiquement à la sociabilité, savoir l'amour des femmes et l'instinct sexuel, n'agissent plus à ce moment ; la disparition du sexe fait même naître chez le vieillard une certaine capacité de se suffire à soi-même, qui peu à peu absorbe totalement l'instinct social. On est revenu de mille déceptions et de mille folies; la vie d'action a cessé d'ordinaire; on n'a plus rien à attendre, plus de plans ni de projets à former; la génération à laquelle on appartient réellement n'existe plus ; entouré d'une race étrangère, on se trouve déjà objectivement et essentiellement isolé [...] "

Il faudrait citer l'intégralité de ce brillant passage des Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Il aide à comprendre l'injustice de l'accusation de misogynie portée parfois contre Schopenhauer. Au vrai, ce n'est pas aux femmes qu'il en a mais à l'amour des femmes et à l'instinct sexuel, principaux et puissants moteurs du vouloir-vivre que le sage aspire à éteindre en lui.

" [...] richesse, santé, amis, maîtresse, épouse, enfant, cheval et chien " : l'ordre des mots, chez un philosophe aussi rigoureux que Schopenhauer, ne saurait être indifférent. Cet ordre implique-t-il une échelle de la valeur des biens cités ? Echelle de valeurs croissantes ou décroissantes ? Arthur ne précise pas, c'est dommage. Je suppose qu'il laisse à son lecteur le soin de la fixer ; j'ai bien ma petite échelle personnelle mais je préfère la garder pour moi.

Un peu plus haut, cependant, il fait l'éloge de la sagesse du roi David en ces termes :

" Faisons plutôt comme le roi David qui assiégeait sans relâche Jéhovah de ses prières et de ses supplications pendant la maladie de son fils et qui, dès que celui-ci fut mort, fit une pirouette en claquant des doigts et n'y pensa plus du tout. "

Sacré Arthur. J'adore son côté provocateur. 

Ceci dit pour plaisanter.

Car, de sa part, ce n'est pas de la provocation. C'est de la logique.


Note -

Pour en revenir au roi David, on ne peut pas dire, à s'en tenir à ce que dit de lui Schopenhauer, que le travail de deuil l'ait beaucoup fatigué. Schopenhauer, qui n'est pas un philosophe spécialement à la mode, écrivait quelques décennies avant que Freud n'élabore la théorie psychanalytique. Et voilà du coup la créature humaine lestée d'un inconscient et d'un obscur sentiment de culpabilité que la philosophie du maître allemand tendait à évacuer. Il ne cesse en effet de faire l'éloge d'une légèreté qui sera aussi, dans une autre perspective, moins pessimiste quant à l'existence terrestre, au coeur de la pensée de Nietzsche, son principal disciple.


Arthur Schopenhauer , Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction de J.-A. Cantacuzène ( PUF, collection Quadrige )


David jouant de la harpe (Château de Versailles)




1 commentaire:

JC a dit…

C'est ce qu'il y a d'agréable avec les gens intelligents : ils disent des choses justes auxquelles le lecteur fasciné adhère immanquablement .... jusqu'au prochain système tout aussi intelligemment proposé que le premier... et qui le contredit parfaitement !

Moralité : que l'adhésion soit aussi légère que les amours d'une femme légère... Libertinage philosophique !