mercredi 7 mai 2014

" Le Capital au XXIe siècle", de Thomas Piketty :le roman vrai de l'inégalité

1098 -


          " Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune "

           (  Article premier, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen , 1789 )

 Bien que figurant à l'article premier de notre Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ce principe est loin d'être connu de la plupart de nos concitoyens. Mais connaissent-ils, à vrai dire, le détail de ce texte fondateur de notre démocratie ? Rien n'est moins sûr.

C'est avec raison que Thomas Piketty, place cet article en exergue de son étude sur Le Capital au XXIe siècle, où cet historien de l'économie s'interroge sur le devenir des inégalités sociales en France, en Europe Occidentale et dans le monde, entre 1700 et ce début de XXIe siècle.

Outre les riches dépouillements d'archives aboutissant à de nombreux et parlants tableaux statistiques, Thomas Piketty accorde une place justifiée aux témoignages littéraires, cinématographiques et même à de récentes séries télévisuelles, américaines notamment. C'est ainsi que, pour les premières décennies du XIXe siècle, les romans de Balzac et de Jane Austen lui fournissent des informations précieuses et révélatrices.

Quand on lit Le Père Goriot, la Maison Nucingen ou César Birotteau, on s'aperçoit que le principe posé par les Constituants de 1789 est complètement  nié par les réalités socio-économiques de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. C'est le règne de la rente et de l'héritage. Ce n'est que par la grâce combinée de l'une et de l'autre qu'on peut espérer échapper à la médiocrité sociale. Le mérite personnel n'est à peu près d'aucune efficacité sur ce plan. Accumuler des diplômes ne peut vous faire accéder qu'à un traitement miteux et à une influence nulle. Dans un passage célèbre du Père Goriot, Vautrin en fait la cynique et impeccable démonstration à Rastignac, dont les ambitions (comme celles du Julien Sorel de Stendhal) sont subordonnées à cette condition : épouser une riche héritière (dot minimale : un million  de francs de l'époque environ).

Cette situation n'a très progressivement cessé d'être vraie en France et  en Europe Occidentale qu'à partir de l'extrême fin du XIXe siècle et surtout après la première guerre mondiale, mais seulement au relatif bénéfice des classes moyennes, dont l'émergence, au long du XXe siècle, dans l'ensemble des pays riches, a profondément transformé le paysage social ; ce groupe central, qui représente en France presque la moitié de la population, détient aujourd'hui entre 30 et 40% du patrimoine national. Thomas Piketty écrit :

"  [...] le discours de Vautrin a cessé dans une certaine mesure d'être vrai dans les sociétés européennes au cours du XXe siècle, au moins provisoirement. Pendant les décennies de l'après-guerre, l'héritage est réduit à peu de chose par rapport aux réalités du passé, et pour la première fois peut-être dans l'histoire le travail et les études sont devenus le plus sûr chemin vers le sommet. En ce début  de XXIe siècle, même si toutes sortes d'inégalités ont resurgi, et que de nombreuses certitudes en matière de progrès social et démocratique  ont été ébranlées, l'impression diffuse et dominante reste tout de même que le monde a changé radicalement depuis le discours de Vautrin. Qui conseillerait aujourd'hui à un jeune étudiant en droit d'abandonner ses études et de suivre la même stratégie d'ascension sociale que l'ex-bagnard ? Certes, il peut exister quelques rares cas où mettre la main sur un héritage demeure la meilleure stratégie. mais n'est-il pas plus rentable, et non seulement plus moral, de miser sur les études, le travail et la réussite professionnelle, dans l'immense majorité des cas ? "

Hum... Pour plusieurs raisons, je ne puis m'empêcher de trouver bien optimiste, en dépit de ses réserves, cette présentation des choses par notre savant économiste. En particulier, cette "impression diffuse et dominante est-elle, en 2014, aussi peu contestable qu'elle semblait l'être vers 1960 ? 

La méritocratie ... J'ai cherché en vain dans le TLF un article consacré à ce néologisme dont les première occurrences me restent inconnues. La méritocratie, c'est en somme le remplacement des distinctions sociales (pour parler comme la Déclaration des droits) fondées sur la fortune acquise par la rente et l'héritage par des distinctions fondées, elles, sur le mérite personnel, le savoir, la compétence, la promotion de ces nouvelles distinctions aboutissant à la formation de nouvelles élites, mieux justifiées que les précédentes, du moins on l'espère.

En dépit de réelles avancées au cours du XXe siècle, la méritocratie n'aura jamais constitué qu'un idéal assez vague (et d'ailleurs contestable). D'abord parce que les inégalités fondées sur la possession d'un capital doté d'un appréciable rendement -- capital hérité ou non -- n'ont pas disparu et que, selon les prévisions de Thomas Piketty, elles sont sans doute appelées à se renforcer.  Aux Etats-Unis, en ce début du XXIe siècle, les 400 personnes les plus fortunées perçoivent autant de revenu que les 150 millions les plus pauvres. Thomas Piketty note que " [...] la concentration des patrimoines demeure encore aujourd'hui extrêmement forte : la part du décile supérieur atteint 60% en Europe en ce début du XXIe siècle, et elle dépasse 70% aux Etats-Unis. Quant à la moitié inférieure de la population, elle est tout aussi pauvre en patrimoine aujourd'hui qu'hier : à peine 5% du total en 2010 comme en 1910. Dans le fond, la classe moyenne n'a arraché que des miettes : guère plus d'un tiers du patrimoine en Europe, à peine un quart aux Etats-Unis. Ce groupe central rassemble une population quatre fois plus nombreuse que le décile supérieur, et pourtant la masse des patrimoines qu'il détient est entre deux et trois fois plus faible. "  " En France, précise-t-il, d'après les dernières données disponibles, portant sur les années 2010-2011, la part des 10% les plus riches atteint 62% du patrimoine national, et celle des 50% les plus pauvres n'est que de 4% ". Dans ces conditions, la méritocratie risque d'apparaître comme un remède d'efficacité homéopathique et  comme un paravent hypocrite à une situation d'inégalité sociale massive.

Du reste, nous savons bien que le fonctionnement idéal d'un régime méritocratique est resté faussé par ce que la sociologie de Pierre Bourdieu a parfaitement mis en lumière : l'influence du capital financier et du capital culturel acquis sur la distribution des positions sociales enviables. Il y a beau temps qu'on sait que pour intégrer l'X ou Normale Sup, réussir des études de droit, de médecine ou de pharmacie, il vaut mieux être issu d'une famille bourgeoise financièrement et cultuellement bien nantie que d'une famille modeste. Bourdieu n'a d'ailleurs fait que théoriser ce que tout le monde savait déjà. Quant à l'école, il n'est pas sûr qu'en dépit d'un nombre appréciable de réussites personnelles, qui  sont autant d'arbres cachant la forêt, elle soit parvenue à autre chose qu'à reproduire globalement les inégalités sociales. Le résultat est que les élus de la méritocratie -- surtout aux échelons supérieurs -- se recrutent un peu trop souvent parmi les héritiers.

Le talon  d'Achille de la méritocratie, c'est sans doute que ses progrès (et ses reculs) sont inséparables du fonctionnement et des aléas de l'économie capitaliste. Par exemple, on sait que la hiérarchie des salaires n'est que partiellement régie par le savoir et les compétences; elle l'est aussi par la loi de l'offre et de la demande; en particulier, les salaires mirobolants de certains chefs d'entreprise, hauts responsables ou autres acteurs de l'économie (tels les traders) sont moins dus à leurs talents réels qu'à une concurrence effrénée aboutissant à une surenchère permanente. Cette inflation largement artificielle des revenus des plus hauts cadres est très sensible en France depuis le début des années 90. A une échelle plus modeste qui est celle que connaissent la plupart des salariés, la méritocratie ne continue de fonctionner, avec les hoquets de plus en plus prononcés que l'on sait, que s'il existe sur le marché du travail des emplois permettant d'assurer leur juste récompense à des efforts consentis par les candidats à la promotion par le mérite qui les auront conduits plusieurs années après le bac à décrocher des diplômes, flatteurs, certes, sur un CV, mais inutiles quand il s'agit de décrocher le job en rapport, de toute façon absent.

Si l'on ajoute une baisse globale probable du niveau réel des rémunérations, la méritocratie risque fort d'être le miroir aux alouettes du XXIe siècle. Et comme méritocratie rime avec démocratie.... A moins d'inventer d'autres formes de méritocratie et de démocratie que celles que le XXe siècle aura connues. Ce qui est sûr, c'est qu'une démocratie qui renonce à réduire l'inégalité sociale usurpe le nom de démocratie.

Il ne s'agit pas seulement de réduire les inégalités. Il s'agit de faire que cette réduction permette d'améliorer la condition matérielle des plus démunis et d'augmenter significativement leurs chances de sortir leur épingle du jeu social. Ceux qui croient avoir réglé la question en prétendant que les inégalités sociales ne sont qu'une variante des inégalités naturelles et qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à laisser les choses suivre leur pente sans intervenir s'identifient avec les partisans du libéralisme économique le plus effréné. L'idée qu'ils se font de la  société et de la place de la vie politique dans la société est aussi rétrograde qu'inepte. Il y a décidément en ce monde beaucoup trop de gens pour s'accommoder sans états d'âme de l'assassinat quotidien de Mozart.

Il faut lire attentivement ce livre exemplairement précis et lucide pour se faire une idée de ce qu'est l'égalité réelle dans un pays qui arbore fièrement le mot égalité dans sa devise. Tout au long du XXe siècle, la part de patrimoine national dévolue aux 50% de Français les plus pauvres sera restée inférieure à 5%. "Tout au long du XIXe siècle comme du XXe siècle, écrit Thomas Piketty, la moitié de la population ne possède quasiment aucun patrimoine. En particulier,  à l'âge du décès, on constate qu'environ la moitié la plus pauvre ne possède aucun actif immobilier ou financier susceptible d'être transmis, ou bien que les maigres biens sont entièrement absorbés par les frais liés au décès ou par les dettes (auquel cas les héritiers choisissent généralement de renoncer à l'héritage". Au tournant du troisième millénaire, les choses n'ont somme toute guère changé, du moins pour la masse des plus pauvres, depuis l'époque du père Goriot.


Note -

Le livre de Thomas Piketty a connu aux Etats-Unis un succès sans précédent, s'agissant d'un ouvrage d'économie plutôt austère. Une des raisons en est sans doute que, s'appuyant abondamment sur les travaux d'économistes américains, l'auteur y étudie avec un soin particulier l'évolution sur deux siècles de la répartition des patrimoines et des revenus aux Etats-Unis. Ce qu'il en dit est propre à bousculer quelques idées reçues.

Il est amusant de noter que, paru en France en septembre 2013, le livre de Piketty a reçu un accueil à ma connaissance fort discret, jusqu'au moment où il s'est retrouvé en tête des ventes aux Etats-Unis. Il a fait alors l'objet en France de critiques croisées émanant à la fois des économistes libéraux et d'intellectuels gauchistes. Tandis qu'un Nicolas Baverez parlait de "marxisme de sous-préfecture", un Didier Eribon n'est pas loin de dénoncer Piketty comme un fourrier du Front National ! Il est vrai que le Capital au XXIe siècle peut difficilement passer pour la Bible d'une nouvelle révolution prolétarienne mondialisée quand on lit, par exemple, le chapitre intitulé La hiérarchie morale des fortunes, où l'auteur défend l'idée de " l'introduction d'un impôt progressif annuel sur les plus grandes fortunes mondiales , seule façon de permettre un contrôle démocratique de ce processus particulièrement explosif " [l'accroissement exponentiel de ces fortunes] "tout en préservant le dynamisme entrepreneurial et l'ouverture économique internationale" et où, un peu plus loin, il note que "toute fortune est à la fois en partie justifiée et potentiellement excessive " . Il y a dans ces affirmations pour le moins mesurées de quoi faire grincer des dents à un militant révolutionnaire (je ne sais pas si c'est le cas d'Eribon). Mais sans doute est-il plus urgent pour Piketty d'insister sur le danger que l'accroissement mécanique, d'autant plus accéléré qu'elles sont grandes, des fortunes, partout dans le monde, phénomène parfaitement étranger en soi à toute idée de justice et de morale, fait peser sur la démocratie et sur la justice sociale.

Ainsi le livre de Piketty n'est nullement un ouvrage militant, dans un sens ni dans l'autre, mais d'abord l'étude, fort éclairante, d'un historien de l'économie. Eribon reproche notamment à Piketty d'ignorer les enseignements de la sociologie de Bourdieu, alors que l'auteur du Capital au XXIe siècle, qui n'est pas lui-même sociologue, ne cesse d'insister sur la nécessité d'une approche sociologique  pour contribuer à expliquer les phénomènes économiques. Eribon, dans son article publié dans Le Monde du 11 mai, feint d'ignorer que le capital culturel et le capital social, dont les livres de Bourdieu soulignent l'importance dans la production des inégalités, sont très largement des produits du capital économique et financier tout court. Eribon pose brièvement le problème de la légitimité et de l'efficacité de la méritocratie. Mais en admettant  qu'on puisse dissocier le capital culturel et le capital social du capital financier, quels mécanismes imaginer, autres que la méritocratie (dont le moteur est la réussite scolaire), capables de réduire significativement les inégalités de leur répartition ?

Même si le livre de Piketty propose à la fin quelques antidotes ( le fameux impôt progressif annuel sur les plus grandes fortunes mondiales ) au creusement des inégalités au XXIe siècle, son intérêt est avant tout informatif et pédagogique, et un précieux outil pour la réflexion. Avant de nous faire une opinion sur la valeur des critiques qui lui sont opposées, commençons par le lire, et attentivement ! Ce livre mérite beaucoup mieux que les approches polémiques hâtives biaisées par les positions idéologiques de leurs auteurs, telles que les articles de Baverez et d'Eribon en fournissent des échantillons.


Thomas Piketty ,  Le Capital au XXIe siècle ( Seuil )


Nicolas Baverez ,  Piketty, un marxisme de sous-préfecture  ( Le Point du 26/09/2013 )

Didier Eribon ,  La Gauche contre elle-même  ( le Monde du 11/05/2014 )


Additum -

JC se gausse un peu facilement du principe inscrit dans l'article premier de notre Déclaration des droits. On se bornera à lui rappeler que ce principe a inspiré nombre d'actions politiques, de natures diverses, inégalement efficaces mais très concrètes. La réduction des inégalités sociales et leur soumission à des règles de justice élémentaire est en effet un combat jamais gagné d'avance mais qui peut et doit se mener. Des exemples historiques célèbres attestent d'une réduction drastique des inégalités dans un contexte dramatique  : les échafauds de la Terreur, la révolution de 1917, le Kampuchea démocratique. Des initiatives émanant d'organisations plus restreinte (Bande à Baader, Brigades Rouges, Action Directe) ont également fait la preuve dans le passé de formes d'action efficaces pour l'élimination de détenteurs de grosses fortunes, d'acteurs majeurs de l'entreprise capitaliste ou de leurs soutiens politiques. On n'est pas obligé d'applaudir à ces solutions limites, mais elles figurent de fait dans la panoplie des solutions envisageables; elles sont les plus redoutables et deviennent plus probables à mesure que les inégalités deviennent de moins en moins supportables. Heureusement il existe des solutions plus douces  telles que  l'impôt et  diverses mesures prises par les Etats ( la lutte coordonnée contre l'évasion fiscale par exemple). C'est en effet de l'action de l'Etat   -- et sans doute, de plus en plus, d'une action coordonnée des Etats -- qu'on doit attendre les formes les plus efficaces d'action contre l'inégalité sociale. Moins paradoxalement qu'il n'y paraît, le dépérissement de l'Etat que les marxistes espéraient comme couronnement de la révolution prolétarienne est en réalité l'effet le plus évident d'un libéralisme économique effréné. En France, comme partout dans le monde le renforcement de l'Etat et la mise en place d'une politique à long terme, aussi patiente  et obstinée qu'il le faudra, visant la réduction des inégalités sociales, est un objectif militant qui devrait fédérer et qui fédérera tous ceux qui ne s'accommodent pas du monde comme il va.

La lutte pour une répartition plus équitable des richesses das une société est inséparable de la lutte pour la démocratie; pas seulement une lutte pour la sauvegarde de la démocratie existante, mais une lutte pour la création d'institutions et de pratiques  nouvelles propres à remédier aux insuffisances et aux  impuissances des institutions démocratiques héritées du passé. La démocratie est toujours à inventer et à perfectionner. La lecture du livre de Thomas Piketty est des plus stimulantes à cet égard.




2 commentaires:

JC a dit…

Comment lire ceci : "Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune" sans éclater de rire ...?! Affirmation plus que fallacieuse sans aucune réalité, ni aucune chance de servir de modèle.

Rien n'est plus faux que ce vœu pieux. Rien n'est plus menteur. Sauf les incantations religieuses, peut être !

Dieu merci, les gens vivent dans le réel et ne croient pas en ce qui est affirmé mais en ce qui se pratique .... !!!

Raison pour lesquelles le slogan de la république est un oripeau sans valeur, bon à faire sourire l'observateur du monde...

JC a dit…

Dans le domaine de la musique sociale, l'appel à la réduction des inégalités n'est qu'un bruit de fond.

La partition n'a pas besoin de faux semblants pour renforcer l'inégalité naturelle et invincible qui a été, est, et sera comme toujours, depuis la nuit des temps !