mardi 20 mai 2014

La vérité de Caligula

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Caligula reste pour moi la plus belle réussite d'Albert Camus au théâtre. Pièce de facture toute classique, la première de son auteur, mais intense et pleine d'éclat.

Le Caligula imaginé par Camus ressemble fort peu à son modèle historique. On sait la constatation quelque peu sidérée qui va déclencher sa dérive sanguinaire : les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux. Comment s'accommoder de cette soumission, de cette résignation générale au destin ? Comment n'être pas révolté par elle ? Les veaux, au moins, ne savent pas qu'ils vont mourir. C'est dans l'ignorance de ce qui les attend qu'ils se laissent passivement conduire à  l'abattoir. Mais l'homme, lui, le seul animal, si l'on en croit Malraux, qui sache qu'il doit mourir ? Comment peut-il accepter sans révolte une existence terne, qui bafoue tous ses voeux, tous ses rêves, jusqu'à ce que la mort l'en délivre, comme d'une corvée ?

La violence de plus en plus déchaînée, de plus en plus systématique, de Caligula, est donc une violence pédagogique. Il s'agit de savoir jusqu'à  quel degré d'abjection descendront les victimes du tyran, et si, enfin, elles oseront se révolter. Elles se révoltent enfin, preuve qu'on ne doit pas désespérer de l'humanité.

Avant de mourir sous les poignards des conjurés, Caligula a le temps de comprendre que la voie qu'il avait choisie n'est  pas la bonne : "Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis à rien. Ma liberté n'est pas la bonne. "

Pourtant, c'est à lui que Camus laisse le dernier mot :

" Tous frappent. Dans un dernier hoquet, Caligula, riant et râlant, hurle :

Je suis encore vivant ! "


Je suis encore vivant ! Quel homme, pour peu qu'il sache que nous n'avons que notre vie et que nous la jouons toute entière à chaque instant, ne ferait pas sa devise du cri de Caligula , et ne lui donnerait pas son plein sens ? Tout est à remettre en jeu à chaque instant, tout est chaque fois à réinventer. Pour la conscience vivante, il n'y a pas de destin, et la mort est de l'ordre du concept, non de l'ordre de la vérité sensible. De tous les animaux, l'homme est peut-être le seul qui sache qu'il doit mourir, mais, comme tous les animaux, il n'a d'expérience de lui-même  que vivant.

Les poignards peuvent bien me cerner, peut-être me reste-t-il très peu de temps à vivre mais je crie, avec la même joie folle que Caligula : "Je suis encore vivant ! " Et je suis libre, à chaque instant, de donner à ma vie le sens que je veux, pour peu que j'en aie le courage.

Personne n'a élevé aussi haut le primat de la liberté et celui de la vie que Camus dans Caligula .


Additum (21/05) -

Ce matin, je me suis réveillé la bouche pâteuse, sortant d'un rêve glauque, avec une vague nausée d'indigestion et une forte envie de pisser. Je me suis demandé où était passée la joie extatique de vivre dont je m'étais fait le héraut depuis que j'avais lu le Caligula de Camus. J'en ai conclu que c'était une joie grave, sorte de base continue (ou de fond de sauce) de l'existence, qui n'était pas immédiatement donnée, et qu'il fallait retrouver, en grattant un peu. Après avoir pissé et m'être vaguement abluté les crocs, je me suis engagé dans l'escalier pour rejoindre ma femme devant le petit dej, prenant le parti d'arborer un sourire de ravi de la crèche. "Arrête, me suis-je dit à mi-étage, tu ressembles à Christian Bobin". "As-tu bien dormi, mon chéri ?", m'a demandé ma chère et tendre. -- Fort bien, lui  ai-je répondu, décidé à oublier le moustique rageur qui m'avait pourri la nuit. Je me demande si la lecture de Schopenhauer ne serait pas plus instructive que celle de Camus.


A lire :

Jean-Christophe Bailly ,  Le versant animal  ( Bayard )



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