lundi 26 mai 2014

Le premier parti de France

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" Les "droits de l'homme et du citoyen" sont les droits de ceux qui leur donnent réalité "

                                                                     ( Jacques Rancière )


Tout le monde le sait et l'a dit, à l'occasion de ces européennes : le premier parti de France, ce sont les abstentionnistes. 57 % des électeurs, soit près de six sur dix. Un peu mieux que la fois précédente, mais à peine. Trop loin, trop étranger à leurs préoccupations quotidiennes, trop technocratique, trop obscur. C'est ce qu'ils disent tous.  A ceux-là, ils faut ajouter les votes blancs ou nuls : près de 500 000, soit environ 3% des bulletins.

J'ai failli ne pas me déplacer pour aller voter. Je l'ai fait parce que je me sens européen de fait et de coeur et que je  sais (très globalement et beaucoup trop vaguement) ce que je dois et ce que mon pays doit à l'Europe : à commencer par trois quarts de siècles de paix. Quand on voit ce qui se passe ici et là, nous devons à l'Europe une fière chandelle. Et puis l'Europe, c'est tout de même la terre par excellence de la démocratie, des droits de l'homme, de la laïcité. Allez donc voir, Messieurs les eurosceptiques, comment ça se passe ailleurs.

Pourtant j'ai failli ne pas aller voter. Ce paquet de listes que j'avais reçu par la poste ne me renseignait guère sur les différentes options des candidats, exception faite évidemment du FN et d'une ou deux listes souverainistes, immédiatement écartés.

Si peu renseigné ? J'aurais pu, certes faire un  petit effort d'information, mais la campagne électorale en France, dans la  presse, dans les médias audiovisuels, m'a paru indigente, pour ne pas dire inexistante. Alors que ce n'étaient pas les sujets de réflexion et de débat qui manquaient. Je reconnais au FN le mérite d'avoir mis les pieds dans le plat, sur certains sujets qui ne font pas l'unanimité, l'euro par exemple. Personne ne met les pieds dans le plat ; ça ronronne. Il y avait bien Cohn-Bendit, mais il prend sa retraite : tout un symbole.

Réellement, qu'est-ce que nous connaissons des données des problèmes, économiques et financiers notamment, dont les pays de la Communauté européenne ont à débattre ensemble ? Personne ou presque ne sait rien de l'essentiel des décisions  prises par les diverses institutions européennes, ni de la manière dont elles sont prises. Un fait-divers misérable, dans la banlieue de Marseille a généralement l'honneur d'une couverture médiatique infiniment supérieure à une décision de la Commission européenne qui va pourtant avoir une influence sur la vie quotidienne de millions de gens.

Qu'est-ce que nous connaissons même des institutions européennes, de leur mode de fonctionnement ? Nous sentons bien que la construction européenne est en panne, que le déficit de démocratie est flagrant et que, surtout le déficit d'information est immense, que presque aucun effort n'est fait, depuis des années, pour informer efficacement les citoyens, poser clairement les termes des débats, pour qu'enfin l'Europe à construire devienne une préoccupation permanente chez tous les citoyens.Un citoyen abstentionniste, c'est un citoyen qui se désintéresse de la politique, qui se désintéresse des affaires de la polis, de la cité dont il est membre, et tout est politique, merde ! Et l'Europe, aujourd'hui, est notre cité à tous. Mais qu'est-ce qui a été fait de vraiment efficace pour que le citoyen abstentionniste renonce à s'abstenir ? Le combat pour la démocratie est le combat de tous, ce n'est pas seulement l'affaire des leaders politiques qu'on voit à la télé.

J'ai été consterné par le discours de Manuel Valls le soir des résultats : un discours de politique intérieure, exclusivement cela. On vous a compris, on va vous baisser les impôts. Pratiquement pas un  mot sur l'Europe. Hors-sujet. Valls, le Catalan, c'est un comble.

Ils étaient d'ailleurs tous pitoyables, l'autre soir, dans les émissions "spéciales" des diverses chaînes consacrées à l'événement. De tous ces nantis, ces chevaux de retour du  cirque politique. aucun, du moins parmi ceux  que j'ai entendus, n'a été capable de reconnaître que ce qui s'est passé est le résultat de l'échec d'un système qui se prétend, à peu de frais, démocratique. Tous les exclus de fait du jeu politique le leur ont pourtant jeté à la figure, cet échec, en négligeant d'aller voter ou en votant FN. Sur la misère de la "démocratie" dans laquelle nous vivons, il faut absolument lire le petit livre de Jacques Rancière, La haine de la démocratie. " On peut énumérer, écrit l'auteur, les règles définissant le minimum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique : mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables ; monopole des représentants du peuple sur l'élaboration des lois; interdiction aux fonctionnaires de l'Etat d'être représentants du peuple; réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne et contrôle de l'ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux. De telles règles n'ont rien d'extravagant et, dans le passé, bien des penseurs ou des législateurs, peu portés à l'amour inconsidéré du peuple, les ont examinées avec attention comme des moyens d'assurer l'équilibre des pouvoirs, de dissocier la représentation de la volonté générale de celle des intérêts particuliers et d'éviter ce qu'ils considéraient comme le pire des gouvernements : le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s'en emparer. Il suffit pourtant aujourd'hui de les énumérer pour susciter l'hilarité. A bon droit : ce que nous appelons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse : élus éternels, cumulant ou alternant fonctions municipales, régionales, législatives ou ministérielles et tenant à la population par le lien essentiel de la représentation des intérêts locaux; gouvernements qui font eux-mêmes les lois; représentants du peuple massivement issus d'une école d'administration; ministres ou collaborateurs de ministres recasés dans des entreprises publiques ou semi-publiques; partis financés par la fraude sur les marchés publics; hommes d'affaires investissant des sommes colossales dans la recherche d'un mandat électoral; patrons d'entreprises médiatiques privées s'emparant à travers leurs fonctions publiques de l'empire des médias publics. en bref : l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oliogarchie étatique et de l'oligarchie économique. "

Ce que dit Jacques Rancière de la France vaut évidemment, à plus grande échelle, pour le institutions européennes où, de la même façon, les mêmes rejoignent invariablement les mêmes. Selon Rancière, les Etats-nations de l'Europe ont inventé les institutions  européennes comme un moyen d'échapper encore davantage au contrôle des citoyens et d'évacuer au maximum les possibilités du débat démocratique, c'est-à-dire politique. Tout pour les experts, tout pour la technocratie. Les thèses de Rancière me paraissent un tantinet... outrancières, mais elles méritent d'être examinées ; en tout cas, elles éclairent les réactions du citoyen européen lambda.

Il urge d'inventer de nouvelles façons de pratiquer la démocratie. Ces innovations ne peuvent venir que de la base et non d' "élites" trop intéressées à la perpétuation du système actuel pour mettre beaucoup d'énergie et de sincérité dans l'effort de le réformer en profondeur. Mais pour cela il faut que les gens sortent de leur apathie, réfléchissent, s'informent, prennent des initiatives, agissent, et cela à partir de leur expérience personnelle et de leurs difficultés quotidiennes. Le 1er décembre 1955, dans un bus de Montgomery (Alabama), une jeune femme noire refusa d'obéir à l'ordre du chauffeur qui lui ordonnait de laisser sa place à un passager blanc et d'aller s'asseoir au fond du bus. Le mouvement des droits civiques était né. Nous avons tous en nous quelque chose de Rosa Parks. En ce jour de décembre 1955, Rosa Parks n'a pas seulement exercé son droit de citoyenne américaine, elle l'a créé, pour elle-même et pour beaucoup d'autres.

Je ne suis pas un lecteur de Marc Lévy, le romancier, mais ce qu'il a dit, l'autre soir à la télévision, m'a touché. Lévy se sent un citoyen européen, bien sûr, mais avant tout il se sent un citoyen du monde. Les Américains l'intéressent, les Chinois l'intéressent, les Africains l'intéressent, les Arabes l'intéressent. Il a la chance de pouvoir beaucoup voyager et d'aller voir sur place. Et nous, pauvres Français, repliés sur notre pré carré, sourcilleux sur notre identité nationale, qu'est ce que nous savons, pour la plupart, de nos voisins et concitoyens, des Britanniques, des Néerlandais, des Allemands, des Bulgares, des Polonais ? Qu'est-ce que, surtout, nous avons envie de savoir d'eux ? Notre allergie aux langues étrangères, aux langues de nos voisins, figure parmi nos ridicules les plus avérés et invétérés.

Français, encore un effort et demain, peut-être, vous vous sentirez un peu plus Européens, un peu plus attentifs au fonctionnement de l'Europe politique, aux décisions des institutions européennes, un peu plus désireux d'oeuvrer, de concert avec les autres Européens, au chantier toujours ouvert de la construction européenne.

A ceux qui voudraient nous faire croire qu'il y a trop d'Europe, n'hésitons pas à répondre, preuves à l'appui : il n'y a pas assez d'Europe, il nous faut beaucoup plus d'Europe. Mais une Europe autrement plus unie, autrement plus cohérente, autrement plus démocratique que celle où nous vivons aujourd'hui.


A lire :

Jacques Rancière ,  La haine de la démocratie   ( La Fabrique, éditions )


1 commentaire:

JC a dit…

Pom pom pom pom pom pom pom pom pom pom pom pom pom.... pom pom !
(extrait de l'hymne européen, chanté à pleine gorge)