vendredi 2 mai 2014

" There will be blood ", de Paul Thomas Anderson : logique du capital à l'état naissant

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Dans mon enfance, l'anecdote du premier Rockefeller se baissant pour ramasser  l'épingle était encore très connue ; bien que, de ce côté-ci de l'Atlantique tout au moins, on la trouvât généralement assez caricaturale et nunuche, elle n'avait pas perdu toute sa vertu pédagogique et édifiante. On devrait se garder d'en minimiser la portée symbolique et de négliger la vérité qu'elle contient : celle de l'esprit même du capitalisme.

Supposons que, dans une rue déserte, vous tombiez par hasard sur un type qui a repéré une épingle dans la poussière et qui s'apprête à la ramasser. Ou bien vous le laissez faire et vous passez votre chemin avec un sourire indulgent : dans ce cas vous n'avez pas vraiment vous même l'esprit capitaliste. Ou bien, sans vous faire repérer du type et en vous assurant d'un rapide coup d'oeil que la rue est déserte, vous vous emparez d'un quelconque instrument contondant  -- pavé, bouteille vide, vieux bout de tuyau -- et vous lui fracassez la tête pour le compte. Puis vous vous saisissez de l'épingle que vous mettez dans votre poche, avant de disparaître: vous avez l'esprit capitaliste.

La démarche  capitaliste type consiste en effet à s'approprier aux moindres frais une marchandise dont la valeur marchande est au départ supposée faible, pour la revendre plus tard le plus cher possible, de façon à empocher la plus-value maximale. Le problème est que vous n'êtes généralement pas seul sur le coup, il s'agit donc d'éliminer les concurrents. La façon la plus radicale d'y parvenir, c'est de les tuer. Ne dit-on d'ailleurs pas souvent d'un homme d'affaires efficace que c'est un tueur ? Prenons les métaphores au pied de la lettre, elles sont souvent porteuses de vérité. 

Et ainsi, de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, si vous n'êtes pas une insouciante cigale, si vous avez l'esprit qu'on dit d'entreprise et si dieu vous prête vie, vous parviendrez à vous constituer un capital de plus en plus conséquent qui ne consistera plus en une seule épingle ni même en un stock d'un millier d'épingles, mais en des stocks d'épingles de toutes sortes, puis en machines à fabriquer les épingles, en usines à faire fonctionner ces machines, puis de fil en épingle, vous serez passé à bien d'autres marchandises que les épingles, vous serez peut-être passé roi de la machine à coudre, de la machine à café, du soda en boîte, etc. etc. Vous aurez investi, vous aurez placé, pris des participations chez Alstom, chez Fagor, etc. etc. Vous, ou vos enfants ou petits-enfants ou arrière-petits-enfants car, pour que le capital fasse boule de neige, il faut généralement du temps, un bon bout de temps. c'est l'histoire des Rockefeller. C'est une peu aussi l'histoire que Paul Thomas Anderson nous raconte dans There will be blood à travers celle de son héros incarné par Daniel Day-Lewis, bien que les aspects édifiants et rassurants manquent un peu. Je me demande si c'est un des films favoris de Nicolas Baverez. J'ai un petit doute à ce sujet.

Pour revenir à mon enfance, dans les années cinquante du siècle dernier, une des tartes à la crème de la propagande communiste était de présenter les Etats-Unis comme le temple abhorré du capitalisme. A l'époque, cette image d'Epinal correspondait approximativement à une réalité, bien que, même en ces années-là, les vrais temples du capitalisme, ce fussent encore, en dépit des effets désastreux de deux guerres mondiales, des pays de la vieille Europe, la France et le Royaume-Uni en tête. Pour se faire une idée de cette question de savoir ce qu'est un pays capitaliste, il faut absolument lire Le Capital  au XXIe siècle, de Thomas Piketty, un livre qui fait justement un tabac aux Etats-Unis, alors que sa publication en France, il y a plus d'un an, est quasiment passée inaperçue.

En tout cas, vers le premier tiers du XIXe siècle, à l'époque où Alexis de Tocqueville la décrivait dans De la Démocratie en Amérique, l'Amérique d'avant la guerre de Sécession était peut-être déjà un pays capitaliste, mais alors, tout juste dans l'enfance. Pour qu'un pays soit capitaliste, en effet, Monsieur de la Palisse nous dirait qu'il doit posséder du capital . Or pour cela, il faut qu'il produise en abondance des produits à haute valeur ajoutée, de façon à dégager suffisamment de profits sur une durée suffisamment longue pour que les intérêts s'accumulent. Il  faut aussi une population suffisamment nombreuse pour assurer, diversifier et consommer cette production, et pour qu'une classe de capitalistes se constitue. Or, dans l'Amérique rurale et sous-peuplée des années 1830/1840, où l'industrie est à peine naissante,  où la terre est si abondante que son prix est dérisoire, ces conditions ne sont pas réunies (exception faite du capitalisme négrier des Etats du Sud).

Au tournant des XIXe et XXe siècle, en dépit de la révolution industrielle et de l'urbanisation qui ont touché des régions relativement restreintes d'un pays qui, en revanche, s'est démesurément agrandi, les choses n'ont pas tellement changé. L'Amérique est peuplée, pour l'essentiel, d'immigrants pauvres qui se débattent pour survivre. La plupart crèveront dans leur misère, quelques uns s'en sortiront : c'est le cas du héros de There will be blood. A quel prix, c'est tout le sujet du film.

Notons que cette situation (de sous-développement, dirait-on aujourd'hui) peut se révéler propice à l'essor d'un capitalisme local, pour peu que les conditions s'y prêtent (présence de matières premières à exploiter, par exemple). La masse de pouilleux prêts à se faire gruger pour une poignée de pois secs ou à marner dans des conditions acrobatiques pour des salaires de misère constitue en effet un atout notable.

C'est là que le film de Paul Thomas Anderson prend une valeur pédagogique et démonstrative saisissante. Son héros est en effet un des ces innombrables pouilleux qui, en ces années qu'on appelle en Europe la Belle Epoque, sont prêts à tout (c'est-à-dire à crever) pour survivre. Du fond de son trou de mine, au risque à chaque instant de s'y briser les reins et d'y achever dans la boue une existence solitaire, il extrait quelques médiocres quantités de minerai d'or et d'argent : de quoi survivre, de quoi acheter un peu de matériel. Puis voilà que du pétrole noie le fond de son puits; c'est le moment où cette matière première, d'utilité à peu près nulle quelques décennies plus tôt, voit sa cote monter et sa recherche s'intensifier. Du coup, notre mineur chanceux trouve de quoi se payer quelques ouvriers, de quoi augmenter la production. C'est le début d'une ascension sociale.

Mais tout n'est pas joué. Car pour réussir les coups suivants, il y faudra des qualités (disons plutôt des dons, pour ne fâcher personne) dont n'importe qui n'aurait pas été doté à sa place. De l'obstination : il en a. Dur à la peine : il l'est. Capable de payer de sa personne dans les coups dur : pas de problème. Mais pour faire la différence, il faut une certaine manière d'être à l'égard des autres : une certaine méfiance, voire une certaine hostilité générale; considérer l'autre a priori comme un adversaire, un rival, un concurrent, un ennemi, le type qui va ramasser avant vous l'épingle de Rockefeller; n'accepter sa présence que comme un subordonné contrôlé,  exploité,  au mieux comme un associé, sous conditions, avantageuses, le plus avantageuses. Pour multiplier ses forages, il a besoin d'acheter des terres. Ceux qui les possèdent sont des péquenots misérables qui survivent sur leurs tas de cailloux et qui ignorent qu'ils vivent sur un tas d'or ou bien, s'ils le savent, sont dans l'incapacité de l'exploiter eux-mêmes. Il n'a pas son pareil pour les embobiner et les amener à vendre au meilleur prix (pour lui). Moyenne des prix des terres agricoles dans la région à l'époque : six dollars l'arpent; une misère. Dans les cas de résistance du péquenot, ne pas hésiter à recourir à la ruse : au début des années 1900, le savoir-faire de l'apprenti Rockefeller qu'est Daniel Plainview se résume à l'art de baiser la gueule au bouseux qui n'a pas saisi qu'en quelques années la nature et la valeur de son capital avaient radicalement changé ; ce que réalise Daniel Plainview à un stade relativement artisanal, quoique déjà fort lucratif , la Standard Oil le réalise sur une toute autre échelle; le film est très explicite à ce sujet.

Dans  sa résistible (?) ascension, Arturo -- je veux dire Daniel  -- Daniel Plainview --va tout de même se heurter au fils d'un de ces péquenots  dont la dévotion adoucit (ou aggrave) la misère, une espèce de cinglé qui s'est découvert une vocation de prêcheur frénétique, des visions et des dons de guérisseur, de quoi fanatiser la communauté du coinsteau. De ces incontestables dons, il escompte manifestement, lui aussi, une certaine reconnaissance sociale. Comme liquide salvateur, y a pas que le pétrole, après tout. Y a aussi le sang du Christ. Il s'agit de savoir si une alliance est possible entre ces deux coqs d'envergure encore locale mais aux ambitions grandioses. L'allumé aux visions va finir par gagner un point apparemment décisif en achetant son âme à notre pétrolier pour le prix d'un pipeline, avec un petit chantage à la clé. Affaire à suivre.

Mais la rivalité potentiellement saignante entre Daniel et son directeur de conscience d'occasion n'est pas ce qui fait le principal intérêt de ce film. Ce que nous donne avant tout à voir Paul Thomas Anderson, c'est le processus de déshumanisation progressive de Daniel, achevée à la fin du film (" J'ai fini! " s'exclame, avec une apparente satisfaction, celui-ci, juste après avoir fracassé le crâne du prêcheur à  coups de quille de bowling ).

Dans le premier tiers du film en effet, en dépit de traits assez antipathiques ou inquiétants, Daniel apparaît comme un assez bon bougre au total, capable de se préoccuper du sort des autres, des enfants en particulier, capable de solidarité, apparemment soucieux du devenir de la communauté à laquelle il s'est intégré, tenant à l'occasion des propos qui esquissent la figure du politicien local, puis de plus grande envergure, qu'il aurait pu devenir; mais peu à peu ces qualités s'altèrent, disparaissent ou sont remplacées par leur contrefaçon caricaturale. Significativement, ce processus de dégradation semble synchrone avec l'augmentation de l'envergure de ses affaires, et avec le fait qu'il s'éloigne de plus en plus des réalités concrètes de ses débuts pour n'avoir avec elles qu'une relation de plus en plus abstraite, celle de l'homme d'affaires, de l'homme d'argent. Symptomatique est la façon dont il traite la question de la famille : d'une susceptibilité agressive dès qu'on  fait mine de toucher à sa "famille", cet errant solitaire va se débarrasser de ce qui lui en tient lieu, d'abord en tuant le (faux) frère inopinément débarqué chez lui, puis en reniant son fils adoptif coupable de vouloir créer à son tour sa propre entreprise, c'est-à-dire de devenir un concurrent de son père, perspective qui, pour celui-ci, est proprement insupportable.

La solitude, avec le fric, et le secours du whisky, dans la magnifique demeure qu'il s'est fait construire, tels semblent, alors qu'il vient d'envoyer définitivement son ersatz de fils au diable , les signes les plus tangibles de sa "réussite". C'est alors que débarque inopinément Frère-Prêcheur, parti pour conquérir la grande ville où il a trouvé la perdition et  flambé ses dernières pépètes. Il aurait bien besoin, lui aussi, d'un puits de pétrole ou deux pour se relancer et il compte sur notre pétrolier pour lui faciliter la tâche. Pourquoi pas un peu de pétrole pour le service de dieu, merdre ! -- S'associer dans le pétrole au nom du Seigneur ? Et mon cul, sale bâtard tout juste bon à chevroter  tes cantiques, tu vas voir ce qu'il en coûte de vouloir mélanger les genres. Pour tenter d'obtenir ce qu'il implore, il lui faudra se proclamer faux prêcheur et clamer à tous les échos l'inexistence de dieu avant d'être massacré à coups de quille de bowling pour prix de sa tartufferie. Ses contradictions ne pèsent pas lourd face à la logique de la violence, elle-même au moins clairement assumée, de son assassin.

Logique de la violence. Cette violence est celle de l'homme incarné par Daniel Day-Lewis. Elle a toujours été en lui. Mais elle est d'abord celle de l'entreprise qui, dès les premiers coups de pioche au fond du puits boueux, a pris possession de lui corps et âme. Daniel est paranoïaque, sans doute. Mais c'est l'entreprise capitaliste, saisie ici sous sa forme naissante, élémentaire et simple, qui est, par nature, paranogène, parce que, par nature, fondamentalement, irrémédiablement violente.



There will we blood, film de Paul Thomas Anderson, avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano

Le Capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty   ( Seuil )




3 commentaires:

JC a dit…

J'aime pas les films comiques...

j. lamarck a dit…

c'est reofnlant mais de là à tranformer la noition d'immancence en latence premierèe il y a un pas que nous ne refranchisornns pas .
donc méfiande àa tous les étages!

Bérangère de Prébois a dit…

Permettez-moi de vous dire que c'est complètement mais alors tout à fait complètement n'importe quoi.