samedi 7 juin 2014

" Le juge et l'assassin " , de Bertrand Tavernier : attention ! une violence peut en cacher d'autres

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J'ai dû voir pour la première fois Le Juge et l'assassin en salle, au moment de sa sortie, en 1977. J'en avais gardé en mémoire quelques images fortes mais, je l'avoue  ma grande honte, je l'avais, dans le détail, à peu près complètement oublié. Je crois que je n'avais pas perçu, à l'époque, la force de ce chef-d'oeuvre exceptionnel. J'ai heureusement pu, en revoyant le film l'autre soir sur Arte, corriger mon erreur.

Le Juge et l'assassin est inspiré d'une histoire vraie, celle d'un tueur en série, Joseph Vacher, auteur d'une trentaine de meurtres  perpétrés, pour la plupart, sur des femmes et des adolescents, meurtres souvent aggravés de viols et d'actes de barbarie. Vacher fut guillotiné en 1898.

Le scénario tout-à-fait remarquable de Jean Aurenche, Pierre Bost et Bertrand Tavernier s'inspire étroitement des détails de l'affaire de Joseph Vacher, rebaptisé Joseph Bouvier dans le film. C'est en 1893 que le sergent Vacher / Bouvier tire sur celle qui refuse de devenir sa femme avant de retourner l'arme contre lui. Tous deux ne sont que blessés. Les deux balles qu'il s'est logées dans le crâne ne seront jamais extraites. Considéré comme irresponsable, Vacher / Bouvier  est soigné pour troubles mentaux, dans deux asiles psychiatriques successifs, dont celui de Dole. Puis, réformé de l'armée pour troubles psychiques, mais néanmoins  considéré comme guéri, il est rendu à la vie civile et à la liberté et entame une existence errante, de chemineau, de trimardeur, abandonnant au long de son chemin ses victimes égorgées, mutilées, violées.

S'appuyant sur une documentation détaillée, Tavernier et ses scénaristes Aurenche et Bost ont construit une histoire qui est tout sauf partiale et manichéenne. Les personnages sont montrés avec leur complexité, leurs contradictions, leurs incertitudes, leur part de mystère; C'est le cas de l'assassin, incarné de façon extraordinaire par Michel Galabru, qui trouva là sans doute le plus beau rôle de sa carrière. Adorateur mystique de la vierge Marie et admirateur de Ravachol, amoureux obstiné, fidèle et violent, tantôt en proie à des accès  de démence, tantôt parfaitement lucide et rationnel, manipulateur aussi, il exige, pour prix de sa collaboration avec la justice, d'être reconnu, traité et soigné comme un malade mental. Cette revendication lui sera méthodiquement déniée. Joseph Bouvier emportera dans la mort le secret de la plupart de ses crimes : était-il, au moment où il les a commis (certains d'entre eux, au moins) conscient et responsable de ses actes ? On ne le saura pas mais il est clair que, dans ce film, Tavernier pointe une carence des connaissances humaines qui , même  aujourd'hui, n'a pas encore été totalement comblée.

En face de lui, le juge Rousseau (magnifiquement incarné par Philippe Noiret) campe une sorte de Sherlock Holmes acharné à la résolution de l'énigme et à la capture du coupable. Mais il n'a rien d'un juge impartial. C'est un juge d'instruction, qui se comporte comme un efficace limier de police, d'autant plus intéressé à confondre le coupable qu'il a vu dans cette affaire, aussi importante à ses yeux que l'affaire Dreyfus, qui vient d'éclater, l'occasion d'une promotion flatteuse et d'une brillante carrière. Il s'agit donc pour lui d'éviter que Bouvier soit reconnu irresponsable et de tout faire pour le conduire jusqu'aux assises et à la condamnation à mort. Pour cela, il s'agit de gagner la confiance du prévenu, pour obtenir ses aveux, au moins partiels. Il n'y réussit que trop bien.

Le juge Rousseau n'est pas un imbécile, et ce n'est pas exactement non plus un salaud. C'est un homme limité par les préjugés de son époque et de sa classe sociale et par l'idée qu'il se fait de son rôle dans l'administration de la justice. Ce qui fait de lui, humainement, un médiocre, c'est son incapacité à douter de la justesse de ses vues. Il est capable de reconnaître les qualités intellectuelles du prévenu, mais incapable de reconnaître dans ses demandes une exigence légitime de justice et d'humanité. D'où la bonne conscience avec laquelle il mène sans états d'âme sa cynique stratégie. Un Judas sûr de son absolution.

En face de lui, Jean-Claude Brialy campe avec sensibilité et finesse un procureur qui possède les qualités qui manquent au juge. Personnage contradictoire lui aussi. Cynique au point d'avoir embrassé la cause de l'anti-dreyfusisme, non par conviction mais par intérêt, il n'en est pas moins perspicace autant sur le cas de Bouvier que sur le fonctionnement de la société, et, sans doute aussi plus secrètement généreux qu'il ne le laisse voir, il semble prendre conscience, au cours de l'enquête de ce qu'a d'insoutenable pour lui, personnellement, la contradiction entre ce qu'a de meilleur sa nature profonde et le rôle que la société attend qu'il joue dans cette affaire. Dans la situation qui est la sienne, on n'a pas intérêt à avoir des doutes; or les doutes, il en est probablement dévoré. Il n'y échappera que par le suicide.

Mais ce qui donne au film toute sa force, c'est que cette histoire de fait-divers sinistre entre en résonance avec les conflits et les débats qui travaillent la société française dans ces dernières années du XIXe siècle. 1894, année où débute vraiment pour le juge Rousseau l'affaire Bouvier, c'est l'année où éclate l'affaire Dreyfus. Des sociétés de bienfaisance délivrent des assiettes de soupe aux nécessiteux en échange d'une signature au bas d'une pétition contre Dreyfus. Les curés tonnent en chaire contre l'école sans Dieu, dénoncent l'influence délétère de Hugo et de Zola, dont il arrive qu'on brûle les livres publiquement. La société française est montrée dans ce film comme une société incroyablement violente,  une violence nourrie par une insupportable injustice sociale. Bouvier n'est qu'un parmi les centaines de milliers de vagabonds recensés par la police sur tout le territoire et qui constituent, aux yeux des autorités politiques, judiciaires, policières, une menace permanente pour l'ordre social, une masse de délinquants potentiels à tenir à l'oeil et à réprimer. C'est le temps des attentats anarchistes : Ravachol , dont il arrive à Bouvier de se proclamer le disciple, a été guillotiné en 1892. L'année suivante, c'est au tour d'Auguste Vaillant de lancer une bombe dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale. C'est le temps où les mouvements de grève dans les usines sont brisés par l'armée : à Fourmies, en 1891, la troupe tire dans le tas, sur des femmes et des enfants. Pendant ce temps, les armées françaises s'en vont porter la "civilisation" en Afrique et en Indochine. Pour revenir au problème judiciaire que pose le cas Bouvier (et qu'avait posé le cas Vacher), la question de l'irresponsabilité pénale en cas de folie est à l'ordre du jour. Tandis que des médecins "experts" se mettent sans scrupule au service d'une politique judiciaire uniformément répressive, Charcot et ses disciples, à la Salpêtrière, font avancer les connaissances en psychiatrie. Le juge Rousseau expulse d'ailleurs sans ménagement un jeune médecin (qu'on devine disciple de Charcot) qui prétendait examiner Bouvier. Reconnaître en Bouvier un irresponsable, ce serait  -- au-delà de l'ambition personnelle du juge -- priver les maîtres de l'ordre social de la possibilité d'instrumentaliser les forfaits du "monstre" pour fournir à la colère populaire un bouc émissaire : une foule hystérique de plusieurs milliers de personnes assistera en effet à l'exécution de Bouvier.

La dernière scène illustre de façon magnifique et bouleversante cette essentielle dimension politique du film : face aux fusils braqués contre eux, les ouvriers grévistes n'ont que leurs chansons, accompagnées à l'accordéon, instrument populaire et, comme tel, hautement subversif, confisqué à Bouvier dès son arrivée en prison. La chanson populaire a depuis toujours été l'expression  des émotions et des révoltes de tous les exclus du camp des privilégiés.  Magnifique conclusion d'un film passionnément engagé qui nous rappelle que, dans les luttes sociales et politiques, l'art ne saurait être neutre, et qui s'achève sur l'image d'un gavroche souriant à l'avenir.

Bertrand Tavernier est sans doute un des cinéastes français qui auront su le mieux exalter la beauté des paysages de ce pays. Tourné notamment en Ardèche, le film oppose à la violence des hommes le contrepoint de paysages grandioses et sereins. Ce sera à nouveau le cas, dans un  autre de ses films, La Princesse de Montpensier (voir sur ce blog les billets consacrés à ce film).


Le Juge et l'assassin , film de Bertrand Tavernier (1976) ; scénario :  Jean Aurenche, Pierre Bost et Bertrand Tavernier / musique : Philippe Sarde et Jean-Roger Caussimon / avec Michel Galabru (Joseph Bouvier) , Philippe Noiret (le juge Rousseau) , Jean-Claude Brialy ( le procureur ), Isabelle Huppert (Rose), Renée Faure (Madame Rousseau) Jean-Roger Caussimon (le chanteur de rues)






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