lundi 23 juin 2014

Le piano à son sommet

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Qui n'a pas eu la chance que j'ai eue d'entendre en concert la grande Wanda Bourbakovska-Leibowski ne connaîtra jamais une qualité hautement spéciale d'émotion musicale. C'était à l'auditorium Glazounov de Petrograd, tout récemment rebaptisé auditorium Phil Glass, au début des années 90. Au programme, les ébouriffantes Variations en mi bécarre coincé pour la main gauche, d'Elena Rataboumova. A l'origine de cette singularité compositionnelle : une main gauche gelée à la Kolyma. On sait qu'Elena Rataboumova (1918-1938) compte parmi les martyrs du Goulag. Son corps squelettique fut retrouvé surgelé, dans les solitudes de la taïga, par moins soixante (c'est pas chez Fagor-Brandt qu'on aurait...bon) abandonné par ses bourreaux qui l'avaient contrainte à une marche forcée ( y a comme un pléonasme, l'émotion qui m'est train ) pour avoir osé noter, pendant une corvée de pluches, les premières mesures de sa boulversante "Marche aux glaçons". On sait que Rataboumova parvint à faire parvenir (merde) en Occident le manuscrit de quelques unes de ses oeuvres qu'elle était parvenue (jamais deux sans trois) à noter avec le sang de ses propres poux. Quelle horreur quand on y pense. Certains artistes n'ont décidément aucune pudeur. Tout pour la réclame. Tiens, pour ne citer qu'Alexandre Tharaud... bon. Vêtue d'une robe de chambre négligemment nouée sur un pyjama court, les pieds nus dans des charentaises, Rataboumova -- non, Bourbakovski-Leibowska -- non, Bourbakova-Leibowki -- non, Bourbakovska-Leibowski (ces noms russes!) égrenait, avec une vélocité stupéfiante (un autre concert l'attendait le soir même à Stuttgart) l'hallucinante série de triples croches que même un Alessandro Paganinsky au mieux de sa forme... bon -- de triples croches du prestissimo initial. Pour mieux taster le contexe, pour mieux tester le contact, non, pour mieux s'imprégner du contexte dramatique de cette oeuvre si tragique, non, du contexte tragique de cette oeuvre si dramatique (exécutée cette matinée-là en première mondiale), elle s'était imposé un jeûne préalable de quinze jours. Aussi, de temps en temps, sa main droite, repoussant le joint que lui tendait son jeune larbin bengali (ben quoi?) prépubère chargé de lui rendre divers services plus ou moins intimes, s'en allait plonger aux tréfonds du short de pyjama (pas celui du pépubère, du pépépubère, du prépubère, le sien) pour y cueillir entre deux ongles quelque parasite, qu'elle consommait avec une satisfaction non jouée : tant il est vrai qu'une oeuvre aussi exigeante ne peut être dominée sans un apport minimal de protéines. Deux rangs devant moi, la tête chenue de Boris Eltsine oscillait doucement. On peut comprendre que trois heures vingt non stop d'une musique dont l'arduité expérimentale a de quoi étancher même la soif d'innovation d'une Bière Poulez pût épuiser les capacités d'attention du nouveau tsarévitch du Kremlin. Les hurlements d'enthousiasme qui saluèrent le cluster final le réveillèrent à temps pour monter sur la scène, trotter, mignonnement fagotée dans sa petite robe rose ornée d'un gros noeunoeud rouge à l'arrière, et tendre un bouquet d'arums chinchillas à l'interprète qui l'honora d'un baiser sur le front. A quelle audace ne se serait-on pas laissé aller pour faire oublier les crimes de Lurs.










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