vendredi 13 juin 2014

Les conséquences prévisibles d'une politique imbécile

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Nous y voilà. Quelques jours après le début  d'une offensive éclair, les combattants de L'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui contrôlent déjà tout  le Nord de l'Irak, sont aux portes de Bagdad. Déjà se dessinent les contours du futur Etat qui, outre le Nord de l'Irak au moins jusqu'à Bagdad, englobera une large partie  de la Syrie, en attendant mieux. Mieux, ce sera évidemment la liquidation du régime Assad, qui permettra d'intégrer la quasi totalité du territoire syrien au nouvel Etat. L'étape suivante sera probablement la Jordanie.  Ce jour-là, le bastion avancé de l'impérialisme américain au Proche Orient, Israël, aura des soucis à se faire.

Au point où en sont les choses, le gouvernement américain en est réduit  à envisager une alliance avec un pays qu'il considérait, il y a peu, comme son ennemi juré dans la région, et dont il a ruiné partiellement l'économie en le soumettant à un embargo drastique, l'Iran. Assister  à des opérations militaires conjointes des G'Is et des Pasdaran contre les radicaux du sunnisme, voilà qui serait farce . surtout que lesdits radicaux sont largement financés par les alliés officiels des Etats-Unis que sont l'Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe. Mais les Américains n'en sont plus, dans cette partie du monde, à une contorsion grotesque près.

De ce qui arrive aujourd'hui , les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux sont directement responsables.  La redistribution des cartes qui se dessine est leur oeuvre. Au marxisme-léninisme près, on croirait assister à la répétition des événements qui aboutirent naguère à  chasser les Occidentaux du Vietnam et du Cambodge.

Tout a commencé en 1990 avec la première guerre  du Golfe. Qui croira que l'objectif de cette expédition initiée par George Bush père était la défense ou la promotion de la démocratie dans un Emirat qui ne l'avait jamais pratiquée et n'avait nulle intention de le faire ? Il ne s'agissait que de protéger les intérêts des compagnies pétrolières anglo-saxonnes et américaines. On pensera ce qu'on veut du régime de Saddam Hussein ; toujours est-il qu'il assurait depuis des décennies la stabilité régionale et qu'au surplus, c'était, avec le régime syrien et le régime égyptien, un des rares Etats relativement laïcs du monde musulman et qu'il avait réussi à faire coexister pacifiquement les diverses communautés confessionnelles. Mais de tout cela, les responsables de la BP, de la Shell , de Total ou de Halliburton se foutaient absolument.

En 2003, l'imbécile George W. Bush remet le couvert, achevant l'oeuvre de papa. Le régime de Saddam Hussein s'écroule, laissant place à une "démocratie" immédiatement confisquée par les Chiites. Les affrontements interconfessionnels se multiplient, la guerre civile s'installe. Le nouveau régime échoue à mettre en place une armée efficace, capable de tenir en échec les Islamistes radicaux. Deux ans après le départ des derniers G'Is, elle est en pleine décomposition. A l'heure qu'il est la Maison Blanche qualifie la politique de G.W. Bush d' "erronée". Méritoire prise de conscience; elle arrive malheureusement un peu tard.

En Afghanistan, l'intervention  occidentale débouche, après treize ans de guerre, sur un fiasco. Les talibans n'ont jamais eu autant le vent en poupe, toujours soutenus, en sous-main , par le pseudo-allié pakistanais. Dans Rambo III , Stallone, l'ange exterminateur débarqué d'Amerloquie, faisait le coup de feu en Afghanistan, devinez aux côtés de qui ? On n'a pas encore osé tourner un Rambo IV , même sur le mode tragi-comique.

En 2011, l'imbécile Sarkozy lance la France, soutenue par les Etats-Unis, dans une opération armée destinée à renverser Kadhafi. Objectif officiel : établir la démocratie en  Libye. On sait le résultat : l'anarchie s'y est installée, entretenue par les rivalités des factions armées. Pour la démocratie, on verra plus tard, beaucoup plus tard. Le pillage des arsenaux de l'ancien régime permet aux islamistes de lancer une opération de déstabilisation du Mali, mise en échec de justesse par les soldats français. Nous y sommes encore.

Cette politique étrangère inepte, aux conséquences catastrophiques, il est facile d'en identifier les causes. D'abord la volonté des Occidentaux de garder le contrôle sur les ressources en pétrole, en gaz, en matières premières, de ces régions. Des lobbies économiques puissants sont à la manoeuvre et influencent puissamment les décisions des Etats occidentaux. Ensuite, probablement, au moins de la part des Etats-Unis, le souci de protéger coûte que coûte l'allié israélien. Enfin et surtout, une méconnaissance proprement hallucinante des réalités socio-politiques de ces pays, de la place qu'y tient la religion, et du rôle des antagonismes interconfessionnels. L'erreur dans laquelle s'obstinent les Occidentaux est de croire que le "modèle" démocratique occidental est exportable sans autre forme de procès dans toutes les parties du monde, alors que la démocratie à l'occidentale n'a fonctionné vraiment, à ce jour, et au prix de dieu sait quelles difficultés, que dans nos sociétés socialement stabilisées et largement laïcisées. Ce qui s'est  passé en Libye, en  Egypte, en Syrie, en Irak, aurait dû pourtant nous ouvrir les yeux. Dès son installation, la démocratie à l'occidentale,  ou bien débouche, comme en Irak et en Libye, sur l'anarchie, ou bien est  confisquée par des factions confessionnelles (en Irak encore, en Egypte, en Syrie). Il existe bien, dans ces pays, une couche de la population acquise aux idéaux démocratiques à l'occidentale, mais son poids reste, sinon insignifiant, du moins extrêmement limité. En Egypte, ce ne sont pas les démocrates à l'occidentale que les masses populaires ont plébiscités, ce sont les Frères musulmans. Dans le Maghreb et au Proche-Orient, ce n'est pas sur  des régimes démocratiques que les Occidentaux peuvent compter pour assurer une stabilité politique utile à leurs intérêts, mais  sur des monarchies (Maroc), des régimes de parti unique (Algérie), des dictatures (Egypte, Syrie). C'est peut-être regrettable, mais c'est comme ça, et pour longtemps. Certes, ce qui se passe en Tunisie donne de l'espoir, mais un espoir encore bien fragile.

Parmi les conséquences de ces erreurs, de honteuses palinodies, comme celles auxquelles on a assisté en Syrie. Le régime en place, d'abord dénoncé et traité comme l'ennemi public à abattre, tend progressivement à devenir un allié de fait, au prix d'un renoncement aux interventions censées stopper ses "crimes contre l'humanité", comme ses récents bombardements au chlore.

Si ces sociétés doivent évoluer, ce ne sera pas à coup d'interventions  étrangères armées, y compris au Mali ou en Centrafrique, où nos troupes sont enlisées, et probablement pour longtemps. Cela viendra d'elles-mêmes, cela prendra du  temps, et cela n'ira pas forcément dans le sens que nous souhaitons. En tout cas, l'Occident mène d'ores et déjà, dans toute l'aire islamique, d'Islamabad aux rives de la Méditerranée, de Benghazi à Bamako, une série de combats d'arrière-garde, de retardement, à terme perdus.

Ce sera bien fait. Depuis plus de deux siècles,  l'Occident mène dans ces régions du monde une politique colonialiste et impérialiste. Les choses se sont singulièrement aggravées à la sortie de la Grande Guerre, où les vainqueurs occidentaux ont découpé le Proche-Orient à leur guise, sans tenir aucun compte des voeux des populations et même des promesses faites. Depuis, les conséquences dramatiques de ces erreurs n'ont jamais été rattrapées, c'est le moins qu'on puisse dire. Juste revanche de l'histoire. Tous mes voeux, en attendant, aux succès de l'Etat Islamique en Irak et au Levant. L'établissement de son autorité sur la partie sunnite de l'Irak, sur l'essentiel de la Syrie, sur la Jordanie, aurait au moins le mérite de rendre les choses plus claires. Face à un adversaire dont on sait clairement ce qu'il est et ce qu'il veut, il est plus aisé de manoeuvrer intelligemment qu'avec de pseudo-alliés qui sont autant de faux-frères et en association avec de pseudo-chefs d'Etat  irresponsables et incapables d'asseoir leur autorité.

Une fois le nouvel Etat islamique installé sur des bases territoriales suffisamment larges (Nord de l'Irak + Syrie + Jordanie), son objectif à court terme deviendrait alors la reconquête des territoires palestiniens et la liquidation d'Israël, considéré par lui comme une verrue occidentalisée sur la face du monde arabo-musulman. Il sera temps alors pour nos dirigeants de se souvenir qu'aucune alliance militaire ne nous lie à l'Etat d'Israël et de prendre -- une fois ne sera pas coutume -- le parti d'un attentisme prudent. Attendre sans bouger que les carottes soient cuites tout en observant de Conrart le silence prudent. Si Israël est vaincu  -- hypothèse plausible compte tenu du nouveau rapport de force, surtout si les Chiites se joignent aux sunnites pour la plus grande gloire de l'Islam -- il restera à sa population un choix somme toute équitable : la conversion ou la décapitation, la valise ou le cercueil. La France apprendra enfin la réserve et la discrétion, vertus indispensables à la puissance très moyenne qu'elle est devenue. Ce sera alors l'heure pour les compagnies occidentales de nouer avec les vainqueurs des accords pétroliers et gaziers non moins équitables. Et peut-être, pour nos gouvernants, de conclure avec eux quelques accords de coopération, moyennant quelques concessions, comme la délimitation, sur notre actuel territoire, de zones assez vastes où s'appliquerait la charia et qui bénéficieraient du privilège de l'exterritorialité, avec tous les droits --  militaires compris -- afférents. L'histoire du XXIe siècle s'annonce d'ores et déjà mouvementée. Tant mieux. Le changement chasse l'ennui.

Mais c'est-y donc que j'aurais des dons pour la politique-fiction, moué !

Note  1 -

Merci à J.-C. pour avoir relevé cette erreur de frappe, qui n'en est peut-être pas une, le clavier azerty allant parfois plus vite que l'ombre de celui qui tape dessus. En effet, certains résultats de la mécanique quantique suggèrent que l'irréversibilité du passé n'est peut-être qu'une illusion macroscopique et que ce que nous appelons le passé peut fort bien échanger ses positions avec ce que nous appelons le futur. Sur cette question délicate, consulter Le Théâtre quantique, d'Alain Connes, Danye Chéreau et Jacques Dixmier (Odile Jacob)

Note 2 -

On a pu voir à la télé le vieux George Bush sauter en parachute, pour son 90e anniversaire, au-dessus d'un terrain d'aviation du Maine. Que n'a-t-il choisi une portion de désert, quelque part entre Mossoul et Tikrit. Il n'aurait pas changé la donne à lui tout seul, malgré son goût pour la frite, mais au moins, il y aurait sans doute eu du monde pour le recevoir dignement et lui faire sa fête.

Note 3 -

Dans le médiocre supplément du samedi du Monde (surtout  destiné à faire payer le canard deux fois plus cher), il est question d'un Jeb Bush, frère cadet de Georges W. (que les médias appellent habituellement "l'idiot"). On n'en aura décidément jamais fini avec cette calamiteuse tribu. A vrai dire, le cadet paraît sensiblement moins con que son aîné. Il a même des idées qui font se hérisser les gens du Tea Party. A suivre.




2 commentaires:

JC a dit…

L'histoire du XIXe siècle s'annonce d'ores et déjà mouvementée. Tant mieux. Le changement chasse l'ennui.


Presque parfait ...
(XIX ème...)

JC a dit…

L'histoire du XIXe siècle s'annonce d'ores et déjà mouvementée. Tant mieux. Le changement chasse l'ennui.


Presque parfait ...
(XIX ème...)