lundi 9 juin 2014

" Mercier et Camier", de Samuel Beckett : la vie au poteau !

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Il y a longtemps de ça, au temps où les mailles de ma mémoire passoire n'étaient pas aussi larges qu'aujourd'hui, j'ai lu En haine du roman, de Marthe Robert. Je suppose qu'elle s'est mise à écrire ça, un jour où elle s'est sentie complètement écoeurée, à force d'en avoir trop lu, trop commenté, des romans. J'ai à peu près complètement oublié le contenu du livre, comme d 'ailleurs d'un tas de livres que j'ai lus, pourtant attentivement, du moins je le croyais, au cours de ma vie. Je me souviens tout de même qu'elle partait en guerre contre la coupable (à ses yeux) propension des romanciers, y compris les plus grands (je crois qu'elle s'en prenait notamment à Dostoïevski et à Flaubert) à imiter la vie, à se conformer à une obligation de ressemblance, ce qui les conduisait à faire prendre au lecteur les vessies de la gratuité pour les lanternes de la nécessité. C'était au fond une reprise du célèbre reproche de Valéry, accusant les romanciers de laisser passer trop d'impardonnables plates facilités du genre "la marquise sortit à cinq heures" ; car pourquoi faudrait-il que la marquise sorte à cinq heures plutôt qu'à trois ou à quatre, qu'elle soit blonde plutôt que brune ou rousse, etc. etc. Qu'il est facile de faire des contes, constatait déjà, je crois, Diderot.

Pour fondées qu'elles soient, ces critiques adressées au roman me paraissent assez inutiles, car c'est s'attaquer à la nature profonde du genre narratif, dont la pente à peu près irrésistible est celle de l'imitation. La mimesis règne sur le genre narratif depuis l'Iliade et l'Odyssée (au moins). Si l'on ne s'y fait pas, qu'on se contente de lire de la poésie ou de la vulgarisation scientifique.

Pourtant, Marthe Robert publiait cette charge contre le roman, d'ailleurs essentiellement dirigée contre les grands romans du XIXe siècle, relevant de la mouvance du réalisme et du naturalisme, et les monuments romanesques du XXe siècle qui en relèvent encore, comme A la Recherche du temps perdu ou les romans de Céline (et bien d'autres), à une époque où quelques romanciers accomplissaient de louables efforts pour s'affranchir des facilités et des naïvetés du réalisme, de la vraisemblance et de la narration linéaire. Le premier vraiment notable est Kafka (auquel elle a d'ailleurs consacré deux études) . Le second est sans doute Joyce, avec son Ulysse. Le troisième est probablement Samuel Beckett qui, à la fin des années quarante, publie quelques textes (Murphy, Malone meurt, Molloy ) qui renouvellent vraiment le genre. Mercier et Camier fait partie de la série, mais, écrit en 1946, il n'a été publié qu'en 1970 : Beckett n'en était peut-être pas aussi satisfait qu'il l'avait été de Molloy. De fait, le livre déçoit un peu l'amateur de Beckett qui place très  haut Molloy ou Malone meurt. Comparé à ces chefs-d'oeuvre, il semble un peu manquer de force. Mais tout est relatif : ces variations sur les errances du tandem (bien qu'ils se partagent une seule bicyclette --de femme --) formé par Mercier et son "ami" Camier sont tout de même très beckettiennes et fort savoureuses, et illustrent, comme tout le reste de l'oeuvre, un art de séduire fondé sur la détermination d'arriver par tous les moyens à ne pas séduire ! Les romans de Beckett sont vraiment des anti-romans parce qu'ils tournent résolument le dos aux traditionnelles séductions du genre.

Le couple Mercier / Camier annonce évidemment les couples de clodos célèbres du théâtre de Beckett : Vladimir et Estragon (En attendant Godot), Clov et Hamm (Fin de partie) et les couples mixtes de Comédie et de Oh! les beaux jours. Comme les anti-héros (très anti-héros!) de Fin de partie et de En attendant Godot , leur principale occupation et préoccupation semble être de tuer le temps en faisant la conversation. Conversation généralement oiseuse, décousue, morose, qui évoque parfois, dans le texte, certains dialogues de Laurel et Hardy. Cependant, à la différence des célèbres couples calamiteux qui vont bientôt les relayer, Mercier et Camier se déplacent, ils "voyagent", passent par des endroits différents et contrastés, ont des "aventures" (ils vont jusqu'à assassiner un agent de police!), font des haltes régulières dans l'appartement d'une certaine Hélène, qu'il leur arrive de baiser (Camier préfère l'enculer). Et puis, un élément qui va disparaître à peu près complètement des pièces de Beckett, le temps, joue un rôle important : il passe, et Mercier et Camier vieillissent, ont de plus en plus de mal à se déplacer et à s'y retrouver, au point qu'ils ont besoin, à la fin (qui n'en et pas une, car, dans ce roman comme partout ailleurs chez Beckett, on attend une fin qui serait la bienvenue mais qui ne vient jamais), de l'aide d'un certain Watt, d'ailleurs presque aussi décrépit qu'eux. C'est peut-être cette importance relative d'une continuité narrative associée au passage du temps qui a longtemps dissuadé Beckett de publier une oeuvre trop dissemblable de textes où  les "événements" se raréfient dans une durée qui tend à se figer en une morne attente toujours semblable à elle-même.

Tout de même, je me suis demandé si je n'étais pas décidément maso à vouloir, à mon âge et dans mon état, aller jusqu'au bout d'un texte dont le propos le plus clair est d'exposer la parfaite inutilité et absurdité de vivre. Mercier et Camier pérégrinent pédestrement dans des décors grisâtres, sous un ciel pluvieux et des nuages à se pendre (on leur a démantibulé et piqué leur bicyclette), parlotent, rêvassent, se perdent momentanément de vue, se retrouvent, pour se reperdre. Les seuls moments qui prennent un peu de relief sont des séjours dans des bars d'où ils se font en général jeter, abandonnant, à la fin, dans l'un d'entre eux, leur compagnon Watt qui, pour avoir hurlé "La vie au poteau", puis un non moins énergique " La vie aux chiottes !", se fait plus ou moins lyncher par le patron et les clients. Car dans ce roman il existe des gens (agents de police ou patrons de bar) qui sont persuadés que la vie a un sens et qu'elle vaut la peine d'être vécue. C'est pourquoi ils exigent des passants ou des clients qu'ils gardent une certaine tenue et, en tout cas, qu'ils évitent de vendre aussi grossièrement la mèche.

Il m'arrive de me demander ce que serait devenu Samuel Bekett s'il n'avait pas été "sauvé" par la littérature (celle-ci devant être considérée comme un passe-temps, peut-être moins désagréable que d'autres). Logiquement, il aurait dû finir clodo, ou semi-clodo, comme Mercier, Camier, Molloy, Vladimir, Estragon. D'ailleurs, la littérature, l'a-t-il choisie vraiment ? A un journaliste qui lui demandait pourquoi il était devenu écrivain, il fit cette réponse laconique : " Bon qu'à ça ". Et dire que c'est à un type pareil qu'on a décerné le prix Nobel ! Il eut, il est vrai, le bon sens et le bon goût de le refuser. Les membres du jury devraient bien relire de temps en temps les statuts rédigés par le père fondateur. Il est vrai que Beckett, pas plus que Cioran d'ailleurs, n'a jamais clairement déclaré que la meilleure solution était de se flinguer, sans attendre. Car si vivre, c'est attendre, à quoi bon attendre ? Le problème, c'est peut-être le courage de se flinguer qui  fait défaut. Ce n'est pas si simple qu'on croit. Alors, en attendant, on s'occupe, tant bien que mal, comme on peut. On pérégrine, comme Mercier et Camier. Certains préfèrent la bicyclette, d'autres la marche à pied. Whisky ou pastis, c'est selon. Sodomie, position du missionnaire, fellation ou branlette, au goût de chacun. Le tout à l'avenant.

Le propos central de toute l'oeuvre de Beckett, ce qui en fait toute la force (et lui impose sa limite aussi), c'est de réduire systématiquement le divertissement à ses formes  les plus rudimentaires, les plus élémentaires, les plus basiques, comme pour mieux en faire apparaître l'universelle puissance, l'universelle vérité, l'universelle dérision. "J'ai rien à faire, j'sais pas quoi faire", psalmodie Anna Karina dans un film de Jean-Luc Godard : voilà bien en effet le comble de la détresse et de la déréliction, le stade le plus avancé de la misère humaine. Le moyen le plus simple d'y échapper, c'est peut-être la parlote à deux. Toutes les pipelettes savent ça. Mercier et Camier y trouvent un salut intermittent et toujours provisoire, mais leur propension à y repiquer suggère bien qu'ils tiennent le moins mauvais bout.

"Les Pensées de Pascal revues par les Fratellini" : ce jugement d'un critique à la création de En attendant Godot garde toute sa pertinence. Mercier et Camier en fournit une des illustrations.





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