mercredi 25 juin 2014

Pour saluer Pierre Barbéris et quelques autres

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Pierre Barbéris vient de mourir, à 88 ans. Quand je l'ai connu, en 1963,  il venait d'être nommé maître assistant à l'Ecole Normale supérieure  de Saint-Cloud ; il avait trente-sept ans; j'en avais vingt-trois. Il travaillait à sa thèse , Balzac et le mal du siècle, publiée plus tard chez  Gallimard. Au programme de l'agreg de lettres cette année-là, avaient été inscrits deux romans qui, pour moi, malgré de grands moments, ne comptent pas parmi les sommets de la Comédie humaine, Le Médecin de campagne (1833) et Le Curé de village (1841) . Ce qui fait particulièrement l'intérêt de ces deux romans, c'est que Balzac y trouve l'occasion, notamment à la faveur de grandes discussions entre les protagonistes, d'exposer ses idées sur l'organisation sociale et politique de la France et d'y défendre une ligne que je définirais, pour le faire court, comme une philanthropie conservatrice. Barbéris était tout désigné pour nous éclairer ces deux ouvrages : très influencé par Georges Lukàcs, il privilégiait une  lecture réaliste discrètement marxisante. J'aimais bien : moi qui avais fort apprécié, dans la khâgne de Louis-le-Grand, les cours  d'Emile Tersen, qui m'avait communiqué un goût passionné pour l'histoire du  XIXe siècle, je me retrouvais dans une ambiance intellectuelle déjà connue. Barbéris était à l'époque -- je crois -- membre du PCF, mais nous n'en savions rien, en tout cas moi, je n'en savais rien. Cela ne m'aurait pas déplu de le savoir, moi qui, peu d'années auparavant, militais parmi les étudiants communistes, proposais Clarté à  l'entrée des bouches de métro, et participais à des manifestations, généralement assez agitées, contre la guerre d'Algérie. Mais à l'Ecole, j'avais commencé à m'éloigner des camarades, peut-être parce que la langue de bois des cocos commençait  à me gonfler. Je ne devais pas être doué non plus pour le militantisme politique à jet continu et à longue distance. J'étais doucettement passé de la lecture des Lettres françaises -- où l'on s'évertuait à l'époque à opérer une conversion délicate du réalisme socialiste à un réalisme qualifié, si je me souviens bien, de "sans rivages" -- à celle du Nouvel Obs, où ce genre de problème ne s'était jamais posé.

En tout cas, c'est bien Barberis qui m'a ouvert toutes grandes les portes de l'univers balzacien, dont je  ne  connaissais guère, à mon arrivée à l'Ecole, que quelques romans, dont Le Père Goriot , qui avait fasciné mon adolescence , et La femme de trente ans, qui m'avait fait puissamment chier. Je me suis rattrapé depuis, en grand et en détail, grâce à l'acquisition de La Comédie humaine dans la Pléiade, dont les préfaces (sinon l'apparat critique) me paraissent, avec le recul, commencer à dater un peu, reflétant les travaux des balzaciens les plus en vue dans les années 60/70.

En  dehors des cours de Barbéris, nous avions droit périodiquement à des conférences  d'un de ces balzaciens connus. Je  me souviens surtout de celle de Bernard Guyon, moins pour ses merveilleuses échappées sur l'univers balzacien que pour ses confidences personnelles. Il rentrait d'un séjour en Egypte où l'avait accompagné sa fille, âgée d'une vingtaine d'années, et gardait un souvenir horrifié d'une séance de cinéma à laquelle n'assistait aucune femme, sauf sa fille. La pression silencieuse de toute une salle de mâles manifestement en rut lui avait fait concevoir les pires craintes pour la vertu de la pauvrette. Mais c'était l'époque de Nasser et le bon peuple égyptien savait encore, bon gré mal gré, se tenir, surtout s'agissant de touristes étrangers. L'auditoire rigolait en douce. Mais aujourd'hui que je viens de lire dans le Monde un article édifiant sur ce qui se passe quotidiennement dans les rues et les transports publics du Caire, je me dis que le témoignage de Bernard Guyon n'avait pas de quoi faire rire.

Mais sur Balzac, c'était Barberis  qui faisait le travail substantiel et solide, avec un rien de raideur pédagogique et un  goût pour la répétition de formules un tantinet lourdingues du genre "enfoncez-vous bien ça dans la tête". Et c'est à lui que je dois en partie mon succès à l'agreg, non pas grâce à Balzac, qui n'était pas tombé, mais à L'Ecole des femmes, dont il avait couvert aussi l'essentiel de l'étude, en dépit d'une colle qu'il m'avait fait passer sur le thème "Plaisir à Molière", où je n'avais guère brillé. Pourtant le plaisir à Molière ne m'a jamais quitté, pas plus que celui à Sophocle, dont une tirade d'Electre (l'entrée en scène de l'héroïne), qui m'avait pourtant bouleversé dès la première lecture, et que je connaissais à peu près par coeur (en grec), m'avait valu un oral de licence calamiteux devant un   Jean Humbert peu disposé à l'indulgence. C'est qu'à l'époque, j'étais handicapé par une émotivité maladive qui, dans les circonstances délicates, comme un oral d'examen, m'ôtait les mots de la bouche, m'empêchait de réunir mes idées, et m'interdisait toute improvisation. Cela m'avait valu d'ailleurs, à l'oral de latin, un diagnostic impitoyable du non moins sévère Jacques Perret (le spécialiste de Virgile, pas l'écrivain), qui avait conclu l'entretien en me déclarant qu'en raison de mon émotivité, il me jugeait inapte à tout travail intellectuel ! Ces performances, heureusement compensées par l'écrit, me valurent un renvoi à la session  de septembre où je rattrapai le coup, notamment grâce à la bienveillance et à l'écoute souriante  de Jacques Heurgon (et peut-être aussi à un entretien préalable avec une jeune fille non moins intimidée que moi qui poireautait sur la chaise voisine dans le couloir et qui, manifestement, me trouvait à son goût. La nuit suivante, je fis un rêve, comme je n'en ai jamais fait qu'un dans ma vie, un rêve entièrement musical, une sorte de symphonie pour orgue, triomphale mais absolument pas funèbre, mais je n'étais pas compositeur et je ne l'ai pas notée. Il ne m'en reste que l'atmosphère et la tonalité. Elle gronde encore en moi, comme l'expression même de l'amour de la vie. Je n'ai jamais tenté de revoir cette jeune fille, pas plus que celle à qui m'unit, un jour de printemps, sur les quais de la Seine, non loin du pont Mirabeau, un extraordinaire et long silence, comme si tous les bruits de la ville  s'étaient abolis à l'instant où je la vis. Elle regardait le fleuve et je la regardais, dans ce silence lumineux. Et ce fut tout  ( comme dit Gustave à la fin d'un chapitre célèbre de L'Education sentimentale ) . Au fond, mon adoration pour les femmes, qui me paralysait comme le serait un quidam tombant subrepticement sur la Vierge Marie à un coin de rue, avait quelque chose de mystique, héritage de mon premier amour. Comme ces élans étaient doublés de vigoureuses pulsions qui, elles, n'avaient rien de mystique (quoique...), ma situation ne tarda pas à devenir intenable, dès mes seize ans.

Ce que je dois à mes professeurs, de la sixième à ces épreuves de l'agreg de lettres, en 64, je ne saurais, encore aujourd'hui, l'évaluer avec exactitude et justice. D'abord à mes professeurs du lycée du Mans, comme ce brillant professeur de seconde, qui, en 56, à l'époque où la théorie de la tectonique des plaques était encore dans les limbes, sut nous y préparer en nous exposant, de façon très favorable mais aussi critique, les travaux prémonitoires de Wegener, ou comme Fernand Letessier, mon professeur de lettres en seconde, spécialiste de Chateaubriand, ou encore Paul Bois, mon professeur d'histoire de terminale, auteur d'un ouvrage devenu classique, Paysans de l'Ouest , sans oublier ce jeune professeur qui, en classe terminale, posé sur un coin du bureau magistral, nous lisait (en 58), d'une voix que rendait encore plus séduisante un léger cheveu sur la langue, En attendant Godot, Murphy, Molloy, Les Chaises : il s'appelait Gérard Genette.

C'est drôle qu'en sortant de ses cours, aucune discussion ne se soit jamais engagée entre nous à propos de ces oeuvres si insolites, si éloignées de ce que nous connaissions. Nous avions d'autres sujets de discussion, la politique, les filles, peut-être le sport. Une cloison étanche semblait séparer l'univers des cours de nos préoccupations quotidiennes. Nous n'avions guère de curiosité intellectuelle, je crois, pas beaucoup de références, guère d'incitations non plus dans cet environnement provincial. Nous ne trouvions pas d'occasions de rêver éveillés, ensemble, d'errer un peu dans nos pensées mises en commun tout à trac. Quelle tristesse que ce formatage collectif auquel nous nous soumettions de bon gré, sans souhaiter autre chose, sans même songer qu'autre chose était possible. Nous étions tranquilles, pas malheureux, bien nourris, presque contents, au fond, du peu que nous étions.

Je ne reprocherai pas à Genette de n'avoir jamais tenté d'animer le débat dans la classe elle-même : ce n'était pas l'usage à l'époque. C'était le temps des cours magistraux, où l'un était là pour dispenser le savoir, les autres là pour écouter. Personne n'avait l'idée que de l'échange pouvait naître la lumière, même avec de jeunes incultes tels que nous, et pas seulement à propos de littérature, mais d'histoire, de physique, de chimie ou de philosophie. C'est pour cela que la fascination qu'exercent les dialogues de Platon reste intacte après bien plus que deux millénaires. Ils restent un modèle lumineux de l'échange. Utopique, et pourtant à portée de la main. Le temps de l'échange, je l'ai vécu avec mes propres élèves, bien plus tard, et dans un autre cadre que celui de l'enseignement traditionnel.

A Louis-le-Grand, en hypokhâgne et en khâgne, j'ai plutôt été gâté : en hypôkhâgne, Lagarde soi-même, séduisant et rigoureux; en khâgne , Etienne Borne, qui occupait la chaire de philosophie, ignorait tout, lui aussi (en pratique du moins), de la méthode  socratique, ce qui lui valait parfois de s'effondrer en découvrant que personne, ou presque, ne l'écoutait plus; le très savant et passionnant Henri Goube pour les langues anciennes, et l'adorable Emile Tersen pour l'histoire. Dreyfus-Lefoyer, notre prof de philo d'hypokhâgne, n'était pas mal non plus. D'une taille de 1m40 environ des talonnettes au sommet du crâne, il en paraissait beaucoup plus grâce au chapeau mou qu'il n'enlevait presque jamais. Quand nous nous levions à son entrée en classe (c'était une autre époque), dès le deuxième rang, personne ne le voyait franchir l'espace qui séparait la porte d'entrée de la chaire magistrale. C'est tout juste si on apercevait le sommet du chapeau. Mais lorsqu'il avait pris place, quelle présence, quel charisme ! Je l'admirais d'autant plus qu'il avait eu la bonté de déceler dans mes copies une façon de micro-génie philosophique. La puissance de sa voix était inversement proportionnelle à sa taille, une vraie voix de théâtre, aux effets proprement dévastateurs, dans les coups de colère qu'il savait mettre admirablement en scène, comme ce "Thorez, vous me faites chier  !" qui avait ébranlé dans leurs châssis les fenêtres qui donnaient sur la rue Saint-Jacques. Le beau Paul, surpris à tchatcher au fond de la classe avec un petit copain, s'était fait tout petit !

Et à Saint-Cloud, cerise sur le gâteau, Pierre Grimal, qui m'avait déjà examiné en première partie de licence, et dont je conserve pieusement les notes et les annotations sur mes versions et thèmes latins.

Et j'en oublie, et j'en oublie, mais non pas le vieux et charmant Maurice Lacroix, co-auteur, avec Victor Magnien, d'un monumental dictionnaire grec-français, destiné à prendre le relais du Bailly, mais qu'il n'a pas vraiment réussi à  déboulonner.

A l'époque, les activités de l'Ecole étaient disséminées dans plusieurs bâtiments situé sur les hauteurs de la ville. Les cours se donnaient dans un long bâtiment, qui avait dû faire partie des communs de l'ancien château de Saint-Cloud, dont il bordait le parc.La première année, je logeai, avec mon cothurne, à qui m'unit bientôt une amitié presque amoureuse (dont la source, de mon côté, était l'admiration, toujours Platon),  rue Latouche, dans  un ancien hôtel particulier qui avait tout l'air d'avoir servi de bordel de luxe à la Belle époque, vu la profusion de glaces monumentales dans toutes les chambres ( on avait dû démonter seulement celles du plafond). Par-delà des jardins, nous avions une vue directe sur un immeuble récent, de luxe lui aussi (pardon, de grand standing) dans lequel nous ne tardâmes pas à repérer une créature de rêve, qui devait être au moins, selon nous, mannequin (top-model était encore inconnu) chez un grand couturier. Jusqu'au jour où un de nos petits camarades, prénommé Etienne, beau, culotté et tchatcheur comme je ne l'étais malheureusement pas, décida d'aller la draguer carrément chez elle ... Et réussit ! Mais, pour les confidences, peau de zob. Il n'avait pas, à mon avis, le goût de  la pédagogie, du moins dans ce domaine-là. Etienne est mort vers la quarantaine, foudroyé par un infarctus. A soixante-quatorze ans, je  suis toujours vivant, et même j'ai  droit au sursis et aux émotions du suspense. Lequel des deux a eu le plus de chance ? Pour le savoir, lisez Schopenhauer.

L'année suivante, nous déménageâmes, rue Pozzo di Borgo, dans un bâtiment flambant neuf, fonctionnel et sans âme. Plus de glaces belle époque, mais de longs couloirs assez sombres, généralement vides, sauf pour de rares conversations ou de rares esclandres, comme cet après-midi où le futur petit ami de Michel Foucault surgit de sa chambre, hurlant : "De Medeiros (un Camerounais, superbe) vient ENCORE d'amener une femme dans la chambre ! Je hais les hétéros ! " Je suppose que le coupable ne s'était pas contenté de l'y amener.

La fonctionnalité a tout de même ses avantages. Pozzo (comme nous avions baptisé le bâtiment), disposait d'une salle de réunions grandiose dotée d'une chaîne hi-fi dernier cri, avec baffles comac, où l'on pouvait à sa guise écouter de la musique, à peu près à n'importe quelle heure. A l'époque, je claquais une bonne part de mon salaire d'élève-professeur (j'avais commencé avec les IPES) en achats de disques , j'en profitais. Les bouquins, je les piquais chez Gibert, mais nous disposions aussi d'une bibliothèque fort bien pourvue. C'est dans la même salle que le groupe théâtre de la rue d'Ulm vint jouer pour nous En attendant Godot, de façon d'ailleurs tout-à-fait remarquable. Il ne manquait que l'auteur.

Quand le fonctionnel nous lassait, nous avions toute latitude pour explorer les charmes du parc de l'ancien château, sa balustrade, son jardin à l'anglaise façon Hyde Park, son versant Ouest qui surplombait juste le lycée de filles de Sèvres. Un matin de printemps, je m'étais installé au revers du coteau, avec un bouquin, quand une mignonne remonta prestement la pente et s'affala à la renverse, cuisses au soleil,  dans l'herbe haute, à vingt mètres de moi . Quelle émotion ! Quel flot de désirs ! ah ! si j'avais été Etienne! Si j'avais possédé, ne serait-ce que le centième, de ses éminentes qualités ! Elle finit par se lasser, et repartit . Je restai, avec mon bouquin.

Au vrai, j'allais mal. L'émotivité ne s'arrangeait pas, le moral s'effondrait. La douleur psychique s'aggravait. Au point que, poussé par un copain, je décidai d'entamer une psychanalyse. "Comment ! -- s'exclama le psychiatre sélectionneur (car on sélectionnait, là aussi, les heureux élus  -- il faut dire que c'était la MGEN qui payait -- vous n'avez jamais été amoureux !  -- Non, lui répondis-je, tout piteux. Pour le coup, je sortis de l'entretien , avec la certitude de mon anormalité. A vrai dire, depuis, j'ai eu le temps de faire le compte : j'ai été à peu près tout le temps amoureux; ça a dû commencer à l'âge de six ans et ça n'a plus cessé. Mais pour moi, à vingt ans, ça n'était pas ça, être  amoureux. Être amoureux, c'était autre chose, que j'aurais été d'ailleurs bien en peine de définir. Sauf que ça me paraissait relever de l'extase frénétique,  de l'irrémédiable dérive à deux,  et donc, sans doute,  que ça devait être partagé. Et ce ne l'avait pas été.

Commencèrent alors deux années de psychanalyse sur le divan d'une charmante spécialiste sise à Vincennes, en bordure du bois, séances auxquelles je mis fin pour cause de sursis d'incorporation expiré. C'était chouette, le sursis, à l'époque : ça permettait de garder au frais à la maison les supposés futurs cadres de la nation et d'envoyer les autres sous le soleil des Aurès faire le sale boulot et, éventuellement, revenir dan un cercueil. J'en ai profité sans scrupule : alors, ma bouche !

Dès la deuxième séance, je déclarai à ma psychanalyste que j'étais follement tombé amoureux d'elle. Je me fis assez sèchement rembarrer. Commencèrent alors les choses sérieuses . A la séance suivante, au bout d'une heure d'un silence obstiné, je finis par lui avouer un forfait que je jugeais impardonnable et que, du reste, je ne me suis toujours pas pardonné. Il y a comme ça deux ou trois énormités qui me sont restées pour toujours en travers de la gorge et que j'emporterai dans ma tombe. L'inconscience n'est pas une excuse. Elle n'est souvent que l'alibi du désir égoïste ou de la lâcheté, ou des deux. Bien  fait pour moi, qui n'ai  pas, pour alléger le poids de mes fautes, la ressource de la confession. Elle observa que je lui attribuais le rôle de ma mère. C'est sans doute ce qu'on appelle le transfert. Je découvris ensuite à ma grande stupéfaction que j'imitais en tout un père que je faisais profession, depuis des années, de haïr et de mépriser, "involontairement" poussé à cela par ma mère. Mes relations avec ma jeune femme s'avérant mouvementées et difficiles, je me lançai une autre fois dans une tirade haletante d'où il ressortait qu'afficher violemment et injurieusement à toute occasion son indifférence ou son mépris à sa propre femme, ce n'était pas de l'amour, c'était même le contraire de l'amour. Ce qu'elle commenta, avec un rien d'émotion dans la voix, par un "C'est peut-être votre façon à vous de l'aimer", phrase qui me laissa, moi, sans voix , mais qui n'a, depuis, jamais cessé de me hanter.

Ce jour-là , je sortis du cabinet du bois de Vincennes par un après-midi  ensoleillé. Elle m'attendait à la terrasse d'un grand café,en lisière du bois. Et, me rapprochant d'elle, je vis une femme que je n'avais jamais vue. C'était la même qu'avant  Et c'était une autre. Le divin qui me l'avait fait élire et aimer dès les premiers instants rayonnait  sur ce visage, dans ces yeux si beaux.

Le reste de ma psychanalyse, je me la suis faite tout seul, avec les moyens du bord. Tout au long de ma vie, avec des hauts et des bas, mais en interrogeant obstinément mes relations avec une mère que j'aurai adorée d'un amour exclusif jusqu'aux abords de la puberté. Ensuite, les choses ont bien changé, mais ce que je suis devenu, pour le meilleur et pour le pire, je le lui dois. Cette nuit encore, j'ai mieux compris qu'en une même femme, cette femme dont je conserve un portrait d'une grande douceur, une rare force de caractère,  une grande intelligence, une capacité réelle d'engagement au service de causes généreuses, peuvent coexister avec de terribles carences affectives, aggravées d'un fort blocage sexuel, et avec une perversité d'autant plus redoutable qu'elle est inconsciente. "Ne me juge pas", lui est-il  arrivé de me dire. Bien sûr. Trop d'éléments me manquent pour pouvoir juger. Elle a vécu une jeunesse difficile, en des temps difficiles . Juger, non. Mais tenter de comprendre, oui.

Après ma réussite à l'agreg, il me restait une quatrième année à passer à l'Ecole. Je fis un peu de caïmanat, à l'intention des petits camarades, sur la Politique d'Aristote. Je profitai abondamment de Paris. J'aurais dû déposer un sujet de thèse . Littérature française, domaine grec, domaine latin, l'éventail des possibilités était large. Mais je n'avais pas le goût pour ça, pas l'envie, sans doute pas la vocation. Au fond, si j'ai choisi cette voie-là, c'est que j'étais bon dans les matières littéraires. J'ai suivi cette route-là, parce que c'était facile. Et puis, ma mère avait fait ses calculs : son traitement de directrice d'école complété par le salaire de préparateur en pharmacie de mon père ne leur permettait pas de me payer des études en fac, car je n'aurais pas droit à une bourse. Il fallait donc que je prépare l'ENS et que je réussisse le concours, pour bénéficier d'un traitement d'élève-professeur. Je crois qu'elle ne mesurait pas ce qu'un tel plan avait d'aléatoire, vu le niveau de la concurrence. Mais ça a marché : merci maman ! Mais au  fond, commenter, analyser, enseigner la littérature, à l'intention de lycéens ou d'étudiants, je m'en foutais, ou du moins je croyais à l'époque que je m'en foutais. La littérature, pour moi, c'était un bonheur personnel. Je pensais n'avoir nul souci de le faire partager aux autres. Heureusement, j'aimais en parler, avec passion, et puis, enseigner les langues (anciennes), j'aimais. J'avais, en somme, plus de dispositions que je ne croyais pour le métier que j'allais exercer.

Je me suis retrouvé prof de lycée, et je le suis resté. J'ai appris à canaliser mon émotivité, à en exploiter le potentiel positif, la séduction même. Je suis devenu éloquent, j'ai découvert le bonheur des improvisations qui emportent la conviction de l'auditoire. J'ai réappris la rigueur aussi : on n'enseigne pas le français et la littérature à des ados à coup d'improvisations inspirées. J'ai surtout appris à aimer ce métier, pour lequel, au départ, je ne me sentais pas d'inclination : à 16 ans, je voulais devenir menuisier...

J'ai appris, en lisant l'article du Monde, que, dans les lycées où  Barbéris avait commencé sa carrière, il avait créé des ateliers-théâtre, des ciné-clubs. C'st ce que j'ai fait aussi. Puis, je m'en suis dépris jusqu'au jour où un collègue, comédien amateur qui voulait créer un atelier-théâtre chapeauté par l'académie, m'a proposé de m'associer au projet. Il ne s'agissait pas d'un  simple club de théâtre. Il s'agissait de se former, sous la conduite de comédiens et de metteurs en scène chevronnés, au cours de stages. Certains étaient carrément des stages de luxe, comme celui  que je suivis à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon dans les années 90. C'était l'époque où le ministère y croyait, où les rectorats bénéficiaient des moyens suffisants. Cela nous ouvrit à une compréhension plus profonde de notre travail, à une rigueur bien plus grande, cela nous permit de pratiquer une pédagogie du théâtre s'élevant au-dessus d'un amateurisme, source d'erreurs et de lacunes qu'il est difficile de dépasser sans l'aide de professionnels qualifiés. Nous animâmes des groupes de jeunes passionnés et doués. Nous jouâmes, dans des festivals, un répertoire exigeant ( Ionesco, Pirandello, Ödon von Horvath, Thomas Bernhardt, Henri  Michaux, et bien d'autres).  Cette expérience a changé ma vie. J'ai noué avec mes élèves des relations de camaraderie et d'amitié impossibles dans le cadre traditionnel des échanges professeurs-élèves. Ce furent des heures de bonheur que je ne peux pas dire. Je les ai aidés (et c'est peut-être ma plus grande fierté) à prendre conscience de qualités de compréhension de textes littéraires souvent difficiles et de qualités d'expression qui ont conduit certains d'entre eux à devenir des comédiens et metteurs en scène professionnels. A vrai dire, pour moi, la tâche n'était pas trop difficile : leur créativité m'émerveillait. Un soir, à Thonon-les-Bains, nous jouâmes L'Atelier volant devant son auteur, Valère Novarina. Dans un entretien radio, parmi d'autres éloges, il déclara qu'il avait mieux compris certains aspects de son texte en nous voyant le jouer. Je me disais en l'écoutant que ce devait être à cause de nos erreurs ! Mais non, je ne crois pas. Pour peu qu'elle soit sincère, attentive, perspicace, inventive, une interprétation fait apparaître de nouvelles significations que l'auteur lui-même peut ne pas avoir d'abord aperçues. Sincère et passionnée, notre interprétation l'était. Et inventive, alors là, elle l'était !

Nous nous sommes mesurés, un peu plus tard, à une autre oeuvre de Novarina. Il s'agissait de L'Opérette imaginaire . Je ne connais pas de théâtre qui soit une incitation plus permanente et plus forte à l'invention, pour le metteur en scène et les acteurs, que le théâtre de Novarina. Ce n'est pas à chaque scène, c'est à chaque phrase du texte que l'interprète de Novarina se pose la question : qu'est-ce que je vais faire de ça en scène, sachant que l'incarnation scénique doit être juste, accordée au texte, tout en étant drôle, émouvante, surprenante ? Ce théâtre est une école incomparable pour la réflexion et l'invention.

Le succès et la qualité du travail  aidant, notre atelier-théâtre donna naissance à une option obligatoire "théâtre" dans une classe de première, puis  de terminale L3. Nouveaux moyens, nouveaux partenariats (avec l'ERAC de Cannes notamment), nouvelles rencontres, nouvelles réussites.

Le temps a passé. J'ai pris ma retraite. Quelques années plus tard, mon collègue la prit aussi. Mais pour l'un comme pour l'autre, la passion du théâtre n'était pas éteinte et d'autres aventures, avec d'autres partenaires  et amis, nous attendaient.









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