lundi 21 juillet 2014

Ce que l'on conçoit bien

1134 -


Je devais être en classe de seconde  ou de première --  de seconde plutôt, car ce texte cadrait excellemment avec une étape décisive de notre apprentissage des humanités -- lorsque je découvris L'Art poétique de Boileau, dont je dus certainement apprendre par coeur de longs passages (c'était l'époque d'un enseignement très cohérent avec ses objectifs), et notamment les deux vers célèbres :

                              Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
                              Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Je ne crois pas que notre professeur nous les ait  commentés autrement que pour nous en faire admirer la coupe harmonieuse et ferme, nous en souligner l'importance stratégique pour une définition de l'art littéraire classique, ainsi que l'utilité dans le cadre d'une formation intellectuelle.

Et de fait, lorsque je me remémore mes études de lettres, elles ont  été implicitement placées tout du long sous le signe tutélaire de cette sentence. L'art du discours, de la discussion et du commentaire auquel j'ai été formé s'en est constamment inspiré. Ma formation intellectuelle s'est structurée dans le respect et la mise en pratique de ces deux vers programmatiques. Et pas seulement la mienne : des générations de jeunes Français, jusqu'à nos jours, ont été soumis à la même discipline.

Cette formation scolaire a eu des effets massifs qu'il est aisé de discerner : aujourd'hui encore, le discours français recevable et applaudi, qu'il s'agisse du discours politique, qu'il s'agisse de l'essai, obéit très généralement à la même exigence. Ces deux vers de Boileau sont restés la base de notre rhétorique.

Mais notre littérature elle-même, tous genres confondus (y compris la poésie) s'est très généralement -- et jusqu'à nos jours -- soumise à cet idéal cartésien. Pas seulement la littérature française d'ailleurs : la littérature européenne -- à quelques notables exceptions près -- aussi.

C'est que ce qui était en jeu, c'était l'efficacité de l'usage social du langage. On peut reconnaître qu'à cet égard Boileau a rendu de fiers services à la pensée et à la littérature française et européenne. Il peut être éclairant de noter que la doctrine de Boileau est contemporaine de la première ébauche de l'Etat-Nation, sous le règne de Louis XIV. A peuple uni, modes de pensée communs exprimés dans un langage commun.

Ce que mon professeur de seconde ( de première ?) -- et pas seulement lui mais sans doute la quasi totalité de ses collègues français -- omit cependant de faire, ce fut d'engager avec nous la discussion sur les aspects pas clairs d'une maxime apparemment si évidente, et sur la légitimité de son programme, pour la littérature dans son ensemble, et pour nous dans notre vie intellectuelle et même quotidienne.

Un autre oubli de sa part fut sans doute aussi de ne pas mettre en perspective, sinon sommairement et dans un esprit relativement partisan, la position de Boileau, en nous faisant voir que l'Art poétique en général, et ces deux vers en particulier  -- sommet de la doctrine classique -- ne se comprenaient vraiment que si on voyait que Boileau s'inscrivait en faux contre des pratiques  littéraires antérieures à  Malherbe, et qu'il rejetait radicalement. Pratiques qui avaient eu leur heure de notoriété dans la littérature française, de l'époque médiévale jusqu'à la Renaissance. Mais justement, le programme de littérature des classes du second cycle, à cette époque, ne remontait pas avant 1500, et il m'a fallu attendre mes études supérieures pour découvrir vraiment Chrétien de Troyes, Villon, Charles d'Orléans ou Marie de France. L'étude de certains écrivains étrangers aurait pu aussi éclairer notre lanterne : Shakespeare, par exemple. Mais  notre professeur d'anglais avait déjà bien trop à faire pour nous inculquer l'anglais de base. Ainsi Boileau avait-il le champ libre.

Il y eût fallu sans doute un professeur de philosophie qui ne fût pas résolument acquis à la cause du cartésianisme. Mais notre professeur de français de seconde n'avait sans doute pas trop la tête philosophique. Et puis ce n'était pas sa spécialité.

Dommage. Les deux vers illustres posent en effet autant de problèmes qu'ils semblent en résoudre. Qu'est-ce que Boileau entend par concevoir ? S'agit-il de ce que nous nommons la pensée conceptuelle, celle qui trouve ses terrains d'élection dans la philosophie ou les mathématiques ? C'est peu probable. Manifestement, Boileau songe à la pensée en général, et concevoir semble quasiment synonyme pour lui de comprendre.

Concevoir bien, soit. Mais concevoir quoi ? les idées, les raisonnements, les arguments, d'accord. La compréhension de phénomènes sociaux que Molière, en ces années-là, décrit dans ses comédies ? Sans doute. Mais quid de la vie affective, des sentiments, des émotions, de ce qu'on appellera plus tard les états d'âme ? Quid de l'imagination ? Quid des étranges concrétions du rêve ? Tout cela se conçoit-il bien aussi aisément qu'un syllogisme élémentaire ? Les règles du concevoir bien sont-elles seulement les mêmes dans ces domaines que dans ceux de la pensée rationnelle ? Et les mots pour le dire arrivent-ils  aussi aisément ?

Les mots... Tout indique que, pour Boileau,  ils jouent dans la vie de l'esprit un rôle décisif. Tout se passe comme si on ne pouvait pas concevoir bien sans les mots, voir bien en esprit sans les mots. Rien d'étonnant si, pour Boileau, ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et si les mots pour le dire arrivent aisément : c'est que son affirmation repose implicitement sur la conviction que la pensée est déjà formulée en mots, c'est qu'elle est inconcevable sans les mots. Des mots organisés selon des règles cartésiennes, rationnelles. Sinon, on pense de travers, les mots n'arrivent pas bien, on ne dit rien qui vaille.

Je retrouve par hasard, sous la plume de Jean Guéhenno, qui fut  un éminent professeur, dans un passage de son Journal des années noires , cette confiance dans le langage, dans le "bien dire" :

" Quel est l'essentiel du langage ? N'est-ce pas d'exprimer au plus près la pensée. Et ainsi bien écrire, c'est bien penser, et bien penser, c'est bien écrire. C'est toujours la même probité difficile. Je pense à cette idée chrétienne selon laquelle la parole du Christ, l'Evangile, est un autre corps du Christ. Je serais assez prêt à laïciser cette idée. Le langage des hommes est un autre corps des hommes. Et comme notre corps porte notre esprit, notre langage doit le porter aussi , le porter tout entier. "

Il faudra près de deux siècles -- à quelques illustres exceptions  près -- en Allemagne Hölderlin, quelques passages de Goethe, en France, plus timidement, Nerval -- pour que la littérature française et européenne commence à explorer d'autre voies pour décrire la vie de l'esprit autrement que selon le canon fixé par Boileau, pour découvrir qu'une vision parfaitement bien conçue par l'esprit peut avoir besoin de bousculer les règles cartésiennes du langage et du discours pour trouver une traduction qui ne la trahisse pas complètement. Une traduction difficilement élaborée et souvent difficile à pénétrer par le lecteur, trop habitué à ce langage cartésien où les mots pour le dire arrivent aisément parce qu'ils ne véhiculent guère que du déjà connu, souvent des banalités, de l'évident, du consensuel, mais qui échoue à dire le plus difficile, parce que le plus mystérieux, le plus évanescent, le plus profond.

Ce travail d'exploration, d'invention de ressources nouvelles du langage, fut, bien sûr, la tâche de quelques poètes d'exception, un Rimbaud, un Verlaine, un Mallarmé, un Rilke, un Apollinaire, plus près de nous un Paul Celan.

Pour donner un exemple de cette poésie qui, tournant résolument le dos aux  faciles évidences de Boileau, cherche, selon le mot de Mallarmé, à "donner un sens plus pur aux mots de la tribu", je citerai un poème de Rimbaud, un des plus beaux, des plus mélancoliques, des plus musicaux, singulier, déroutant, mais non pas l'un des plus énigmatiques, qu'il cite à la fin d'Alchimie du verbe, assorti d'un bref commentaire qui aurait plutôt tendance à en augmenter la part de mystère plutôt qu'à l'élucider, mais dont je donnerai ici une version manuscrite, que je trouve plus accomplie :


                                       Ô saisons, ô châteaux
                                       Quelle âme est sans défauts ?
                                       Ô saisons, ô châteaux !
                                     J'ai fait la magique étude
                                     Du Bonheur, que nul n'élude.

                                     Ô vive lui, chaque fois
                                     Que chante son coq Gaulois.

                                     Mais ! je n'aurai plus d'envie
                                     Il s'est chargé de ma vie.

                                     Ce Charme ! il prit âme et corps
                                     Et dispersa tous efforts.

                                     Que comprendre à ma parole ?
                                     Il fait qu'elle fuie et vole !
                                         ô saisons, ô châteaux
                                     Et, si le malheur m'entraîne
                                     Sa disgrâce m'est certaine.

                                     Il faut que son dédain, las !
                                     Me livre au plus prompt trépas !
                                      -- Ô Saisons, ô Châteaux !
                                      Quelle âme est sans défauts ?


Ce poème, avec quelques autre et les proses d' Illuminations, compte parmi la poignée de textes qui dans la littérature française, depuis plus de trois siècles, en suggèrent plus sur les rapports complexes, problématiques, difficiles, entre la vie de l'esprit et sa traduction par le langage des mots que des kilomètres de littérature selon le coeur de Boileau. C'est dire si, dans le triomphe massif des formes d'écriture  formatées peu ou prou selon les exigences de la raison, et qui contribuent grandement à notre formatage, les tentatives de quelques poètes sont d'autant plus précieuses  et exemplaires qu'elles sont rares.


Ô saisons, ô châteaux , in Rimbaud, Oeuvres complètes (Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade, p. 226 )


Additum - 

Il est probable que le langage des mots est handicapé dès qu'il s'agit d'exprimer des aspects de la vie de l'esprit qui , généralement se vivent sans les mots, ou avec très peu de mots. Il s'agit en vérité d'une large gamme d'états psychique, notamment de celle des émotions. Le langage des mots ne dispose guère, sur ce terrain,  que  d'un stock de mots et d'expressions fort pauvre, eu égard à la complexité de la réalité à décrire. C'est la tâche des écrivains, des poètes notamment, de tourner cette difficulté  en inventant des façons inédites de dire. Cependant, dans tous ces domaines, le langage de mots est concurrencé par un autre langage, beaucoup plus performant. C'est celui de la musique. Sauf à décréter que le seul langage digne de ce nom est celui des mots, on admettra sans peine que la musique est un langage à part entière, disposant d'une syntaxe, capable de développer des discours; une question épineuse est celle du signifié en musique; certains soutiennent que le signifiant musical minimal qu'est le son est dépourvu de signifié; mais un son isolé n'est pas musical; pour le devenir, il faut qu'il soit associé à une chaîne d'autres sons articulés selon une syntaxe. C'est alors qu'un groupe de sons tend à acquérir un signifié. C'est d'ailleurs tout aussi vrai pour le langage des mots, où un phonème isolé est dépourvu, sauf dans de rares cas (onomatopées) de tout signifié.

S'agissant du discours musical, notre erreur est sans doute de tenter de lui trouver un équivalent linguistique; mais presque toujours, cet équivalent est très pauvre, comparé à l'original.

Innombrables sont les exemples de discours musicaux (j'en excepte évidemment la musique vocale) dont le signifié est immédiatement perçu par l'auditeur. Celui-ci dira d'ailleurs souvent que telle ou telle musique "lui parle".

L'histoire de la musique occidentale, depuis la Renaissance, est celle d'un effort toujours plus poussé pour complexifier le discours musical, par les ressources de l'harmonie et de la polyphonie, de façon à le rendre toujours plus expressif. Une supériorité évidente du langage musical sur le langage des mots est sa capacité d'entrelacer, ou de superposer, plusieurs discours à la fois, alors que le langage des mots en est réduit à un développement monolinéaire, insurmontable handicap, effet de son rapport au  temps. C'est la raison pour laquelle, pour ne prendre qu'un exemple, aucun poète ne sera jamais en mesure d'atteindre à la force poétique et expressive de la scène du lever du jour, au début du Daphnis et Chloé de Ravel. Comparés aux plus hautes manifestations de l'art musical, les plus beaux poèmes qu'on ait jamais écrits ne seront jamais que glapissements de singes.

Conscients de cette infériorité, des poètes comme Rimbaud, Apollinaire ou Verlaine (les titres des recueils de ce  dernier -- La Bonne chanson, Romances sans paroles -- le suggèrent amplement) ont tenté de pourvoir le langage des mots de ressources inspirées du langage musical.

Au commencement était le Verbe : cette ânerie péremptoire ouvre la Bible, qui n'en est pas avare. Et si le vrai langage de dieu, c'était la musique ? Le moment le plus émouvant du film de Steven Spielberg, Rencontres du troisième type, c'est celui où humains et extra-terrestres trouvent pour la première fois le langage commun qui va leur permettre de se rencontrer : celui d'une mélodie.





                           

Aucun commentaire: