mardi 1 juillet 2014

Deux langues et deux langages

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En 1977, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Roland Barthes déclare :

" La langue, comme performance de tout langage, n'est ni réactionnaire ni progressiste : elle est tout simplement fasciste; car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire ".

Je ne sais trop ce que Barthes entend par le mot "performance". Si je m'en tiens à la distinction saussurienne classique entre langue, langage et parole, la langue, c'est le substrat, la structure, l'outil (défini par un certain nombre de règles et d'usages, comme celles de la syntaxe, le signifié des mots, etc.). Le langage , c'et l'usage concret qu'en font, dans les diverses formes de la communication sociale, les locuteurs et les scripteurs.  Le langage, c'est l'actualisation de la langue. Au contraire de Barthes, je dirais pour ma part que c'est le langage qui est la performance de la langue, et non l'inverse. Tout dépend, bien entendu, de ce que Barthes entend par "performance".

Dire que la langue est "fasciste" me paraît abusivement polémique. On est en 1977 : est-ce une déjà lointaine réminiscence de mai 68 ?

Je me contenterais de dire, quant à moi, que la langue est conservatrice. Elle évolue, certes, elle change, mais à une vitesse relativement lente , même si certains argots, certains vocabulaires techniques évoluent plus vite que le coeur massif de la langue usuelle et commune.

La langue des mots est conservatrice parce qu'elle est, essentiellement, tournée vers le passé, ou vers le présent immédiat. Elle transmet le stock des connaissances acquises, le répertoire des croyances déjà formulées (plus ou moins  anciennement), la mémoire des expériences déjà tentées. Pour l'individu, elle est le véhicule du souvenir ou le moyen d'expression des opinions et des émotions présentes.

La littérature, la philosophie, proposent des manifestations plus éminentes, plus émouvantes, plus dignes de mémoire, de ces fonctions de la langue, mais elles n'en changent presque pas l'orientation dominante vers le passé. La langue des mots n'est pas vraiment un outil au service de la construction de l'avenir. Songeons à la philosophie et au discours du  marxisme : combien il était imprégné des modes de pensée dont il prétendait nous libérer (son messianisme par exemple) : d'où son échec.

Un autre handicap de la langue des mots, c'est son incapacité avérée à s'universaliser. Les tentatives dans ce sens  ( espéranto etc.) se sont toutes soldées par des échecs plus ou moins flagrants.

Mais il existe un autre langage, moins ancien que la langue des mots, mais qui, dès son apparition dans la Grèce antique (et sans doute bien avant), acquiert sans discussion et sans l'ombre d'un doute le statut de langage universel : c'est le langage mathématique. D'emblée ce langage est mis au service de la résolution des problèmes que pose le réel présent et de la construction de l'avenir (chez les architectes par exemple). 

Il faudra du temps avant que ce langage ne se mette à évoluer beaucoup plus vite que la langue des mots, au fur et à mesure que les problèmes déjà résolus céderont la place à de nouveaux problèmes qui ne pourront être résolus que par la mise au point de nouvelles procédures syntaxiques. On peut dater approximativement cette révolution de la découverte par Leibniz du calcul infinitésimal.

Depuis, cette vitesse à laquelle le langage mathématique s'est montré capable de se renouveler pour repousser les frontières de la connaissance n'a plus cessé de croître.

Aujourd'hui, aucun progrès dans aucun domaine de la connaissance scientifique et de la plupart des techniques n'est possible sans la mise en oeuvre de l'outil mathématique. La physique des hautes énergies, comme l'astrophysique, comme la biologie, comme la génétique, comme l'informatique de pointe, la théorie de la relativité comme la mécanique quantique, ne sont accessibles qu'à ceux qui maîtrisent le langage mathématique à un niveau élevé.

Galilée disait déjà que la Nature est écrite en langage mathématique. Aujourd'hui certains mathématiciens et physiciens sont convaincus que le réel primordial se confond avec  des structures mathématiques. Cette thèse est loin d'être partagée par tous. Pour ma part, je croirais plutôt que comme le langage des mots, le langage mathématique est une création de l'esprit humain, cherchant à rendre compte d'une réalité au fond inaccessible. Mais l'étonnante capacité des formes toujours renouvelées du langage mathématique à coller aux structures toujours plus fines du réel est pour le moins troublante.

Quoi qu'il en soit, à la différence du langage des mots, le langage mathématique est résolument tourné vers l'avenir, dont il ne cesse d'ouvrir les portes, il  est incomparablement plus apte que le langage des mots à nous découvrir les mystères du réel.

Reste un problème de taille : si le langage des mots, oral et écrit, est accessible à peu près à tout un chacun au prix d'un effort relativement aisé, il n'en va pas de même du langage mathématique, accessible seulement encore, à partir d'un certain niveau de complexité, à une petite minorité d'humains. Or beaucoup d'acquis de la connaissance scientifique ne sont vraiment compréhensibles que si l'on possède un bagage mathématique suffisant. Le stock de métaphores des spécialistes de la vulgarisation scientifique peine à suivre le mouvement incessant de renouvellement de la connaissance. Au vrai, passé un certain degré de complexité, le langage mathématique est intraduisible dans le langage des mots. Les sociétés de l'avenir -- celles du moins qui resteront à la pointe de la recherche scientifique et de ses applications techniques, se heurteront à un problème majeur : comment faire pour donner l'accès à la maîtrise du langage  mathématique à un nombre d'hommes suffisamment nombreux pour ne pas réserver la connaissance vivante, celle qui change la vie, celle qui ouvre l'avenir, celle qui fait reculer sans cesse les bornes de l'antique Fatum, à une minorité de spécialistes ? C'est un défi auquel notre système d'enseignement est déjà confronté.


Additum - 

Réflexion faite, mes remarques sur la langue des mots, essentiellement tournée vers le passé, me paraissent un peu simplettes. Je suis pourtant bien placé pour savoir qu'une phrase griffonnée sur un bout de papier bleu peut vous changer la vie, et même vous la sauver.

Pour élargir le regard sur le langage des mots, ses prestiges et ses insuffisances, on ne manquera pas de lire, de George Steiner, le court essai intitulé La retraite du mot  ( in  Oeuvres / Gallimard Quarto )

Médaille Fields

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