mercredi 2 juillet 2014

Est-ce que la Lune existe si vous ne la regardez pas ?

1124 -


Il y a un peu moins de quatre ans, c'était par une belle après-midi d'automne, je marchais, la joie au coeur, dans l'ombre des  grands arbres, dans les éclats de soleil, le long du sentier qui suit ma crête favorite, et d'où l'on aperçoit presque toutes les montagnes de Provence. Et je me disais :

" Tu as soixante-dix ans, certes, mais ton père a atteint les 93 , ta mère les 85, tu te sens en pleine forme, et tu devrais rester encore longtemps, comme dit Aragon, dans la beauté des choses."

Quinze jours après, un matin, je fus importuné par des douleurs abdominales dont j'ignorais la cause. J'eus la sottise de consulter mon médecin, qui m'envoya consulter un spécialiste qui, pas trop inquiet, me programma une coloscopie pour le mois de janvier.

Sans le savoir, j'avais déclenché l'engrenage infernal. Si je m'étais abstenu d'aller importuner mon médecin, je serais probablement mort, quelques mois après ma balade sur la crête, d'une occlusion intestinale carabinée, et l'on n'en aurait plus parlé.

La coloscopie révéla un très gros polype, d'aspect pas rassurant, qu'on décida d'extraire. Je m'en tirai avec un bout d'intestin en moins. On aurait pu arrêter là les frais. Du moins j'aurais pu refuser d'en savoir davantage. Mais je me laissai faire. L'IRM et la biopsie associée révélèrent des métastases au foie. On prescrivit une chimiothérapie. J'aurais pu ne pas la suivre. Je serais mort, quelques mois plus tard, d'un cancer du foie, et l'on n'en aurait plus parlé.

Mais j'insistai et l'on insista. Ainsi me retrouvai-je entre les mains de talentueux chirurgiens qui, en trois temps, me débarrassèrent d'une moitié du foie et de ma vésicule biliaire, à laquelle je ne tenais pas particulièrement, certes, mais enfin c'était ma vésicule biliaire.

Et puis l'on me renvoya  chez moi, en  me prescrivant un examen de sang tous les quatre mois, puis tous les six mois. Je suis un petit garçon sage et discipliné, je me pliai à cette discipline. Je repris ma vie quotidienne, mes balades. Ma femme et moi nous partîmes en vacances. Je vis mes petits-enfants pousser. C'était bon.

Cependant je commençais à me lasser de ces rituels, et j'envisageais de les abandonner. J'eus la stupidité de ne pas le faire. Aujourd'hui je serais probablement mort d'un cancer généralisé, et l'on n'en parlerait plus.

Mais j'y allai. Mes marqueurs tumoraux avaient un peu bougé, tout en restant dans la norme. Le médecin du scanner ne remarqua rien d'anormal : c'est comme en juillet dernier, me dit-il. -- Mais mes marqueurs, Docteur ? -- Eh bien, ils sont dans la norme, vos marqueurs.

J'étais rassuré, enfin presque. Il me restait une dernière démarche à faire : aller montrer mes résultats à mon chirurgien de Marseille. Démarche bien inutile, me dis-je. A quoi bon alourdir le déficit de la sécu par des frais de taxi ? Mais j'y allai. Un mauvais génie me poussait sans doute.

A mon jeune chirurgien, je tendis le compte-rendu du scanner. -- Pas de ça Lisette, fit-il. passez- moi le CD.

Et voilà le CD dans l'ordi. Trois minutes plus tard, il repérait au péritoine deux taches suspectes que le médecin du scanner n'avait pas vues.

Fatalitas ! Trois semaines plus tard, je me retrouvai dans mon  hôpital habituel pour six séances supplémentaires de chimio.

Depuis janvier, l'angoisse s'est emparée de moi. Elle a commencé à me ronger, lentement, quotidiennement, presque à chaque instant. Elle me bouffe la vie, elle a fait de moi presque un autre homme. Je l'appelle la Tache Noire. Elle s'étend au long de la journée. Elle triomphe vers le soir. J'ai eu une amie qui avait eu un cancer du sein, avec plusieurs récidives. Elle vivait comme une agonie personnelle le moment du coucher du soleil. La montée de la nuit. La primitive angoisse de la fin du monde. Il est mort, le Soleil. Elle est morte, la Vie. C'était impressionnant et cruel. Je ne comprenais pas bien, à l'époque. Maintenant, je sais.

Malgré tout leur dévouement, les médecins, les infirmières, à l'hôpital, ne mesurent peut-être pas toute l'énormité de la charge d'angoisse que portent en eux les malades, et qui s'accumule, partout, dès l'accueil, dans les ascenseurs, les couloirs, les chambres. C'est difficile de l'évacuer, parce que chacun la porte cachée en lui. Le meilleur moyen  de la mettre en échec, c'est encore, je crois, de la mettre en commun par la parole, la tchatche, l'humour, le rire. Rarement j'aurai vécu une telle intensité d'humanité, dans ces chambres communes, à deux, à trois, où défilent infirmières et médecins, et où chaque sourire est une bénédiction, où l'intérêt pour l'autre devient, tout naturellement la règle, où l'amitié, pour l'inconnu qui partage le lit d'à-côté, naît spontanément. Il est de bons usages de la maladie, et pas seulement celui-là.

J'ai fini mes six séances de chimio. j'ai passé le scanner rituel. Cette fois-ci, le médecin a vu ! Mais pas ce qu'on attendait ! Embolie pulmonaire ! Ah ! quelle poisse ! Foutu scanner; si je n'étais pas allé le passer, je serais mort, un de ces jours, d'une mort foudroyante, qui m'aurait probablement évité l'opération qui m'attend. Et l'on n'aurait pas fait tant d'histoires.

A ma femme, qui me demande, au moment où elle m'injecte ma dose quotidienne d'anticoagulants : "Est-ce que je te fais mal? ", je réponds --  " Non seulement tu ne me fais pas mal, mais tu me sauves la vie. "

Le soir tombe, mais l'angoisse s'est envolée. Je me suis pris au jeu de la vie et de la mort. Une espèce de jeu de cache-cache, dont il m'arrive de rire. J'irai faire mes prises de sang et mes scanners. J'irai voir mon jeune chirurgien. "Quelle tête, mon dieu, me dis-je quand je le revois, mais combien de temps va-t-il tenir, avec toute cette fatigue accumulée, au bord de l'épuisement ? " Je l'aime, un peu comme mes enfants, mais il ne le sait pas. Bientôt, je lui confierai à nouveau mon corps, pour me débarrasser du reste de cette saloperie.

" La volonté de savoir ", c'est le titre d'un livre de Michel Foucault. Elle est notre vocation, notre honneur et notre fatalité. Elle nous met le nez sur notre misère physique, sur ce qui échappait absolument à notre conscience, à notre volonté, et maintenant c'est là, et il faut décider de ce qu'on va faire avec. Cela paraît parfois un peu fou et l'on se dit qu'il serait plus sage de ne rien savoir : est-ce que la Lune existe, si on ne la regarde pas ?

Le papa d'une amie à moi, horticulteur à l'ancienne mode, manipulait sans gants quotidiennement les plus cancérigènes pesticides. Toute sa vie, il avait refusé de consulter un médecin. Le premier qu'il vit, ayant atteint les septante ans, ce fut quinze jours avant sa mort. Cancer inopérable du poumon. Mais il avait eu le temps de vivre sa vie d'homme. Là-haut, la Lune pouvait bien briller, il ne s'en souciait guère.

Nos ancêtres du Paléolithique vivaient sans doute une vie moins longue, mais plus heureuse que nous. Ils ignoraient toutes ces angoisses que nous nous sommes fabriquées. Aujourd'hui même, autour de moi, j'en connais qui ont pris le parti de ne plus se retourner pour voir si la Lune est bien là ; ça ira tant que ça ira, voilà tout.

C'est leur choix, ce n'est pas le mien. Et j'ai découvert ce qui mène, au fond, les gens comme moi : la curiosité. Un bien vilain défaut. Mais je crois que je l'aime d'amour, comme une forme de l'amour de la vie. Et puis, même si je sais bien que la Lune existe, j'ai appris maintenant à ne pas la regarder tout le temps. C'est peut-être, paradoxalement, un effet bénéfique d'un scanner au résultat inattendu.


La Lune existe-t-elle quand nous ne  la regardons pas ? " ( in : "La réalité n'existe pas" / numéro spécial de La Recherche, juillet-août 2014 )






Aucun commentaire: